General Electric à la recherche du temps perdu [analyse]

Le flou entoure le projet de délocalisation de

Le projet de délocaliser 40 000 heures, principalement vers l’Arabie saoudite et les États-Unis, agite le site belfortain de l’entité turbines à gaz de General Electric depuis un mois. Depuis une semaine, le dossier multiplie les rebondissements.

Le projet de délocaliser 40 000 heures, principalement vers l’Arabie saoudite et les États-Unis, agite le site belfortain de l’entité turbines à gaz de General Electric depuis un mois. Depuis une semaine, le dossier multiplie les rebondissements. Depuis jeudi matin, l’industriel peut juridiquement mettre en route son projet. Mais le fera-t-il ? Des éléments contradictoires invitent à poser cette question. Décryptage.

Depuis un an, General Electric cultive l’art du feuilleton. Le dossier relatif à la délocalisation d’activités vers l’Arabie saoudite et les États-Unis ne fait pas exception. Des transferts qui concernent notamment la réparation de cinq rotors ou la production de deux rotors, ainsi que la production d’aubes. Un volume d’heures qui ne peut pas, selon la direction, être reporté à 2021. L’annonce du projet a entraîné une levée de boucliers. Fin mai, une réunion avec des représentants du Gouvernement avait ouvert des perspectives de négociation. Des négociations qui ont notamment accouché, en début de semaine, d’un projet formulé par la direction de conserver 33 000 heures à l’usine belfortaine et de sous-traiter 7 000 heures à des fournisseurs pour façonner des aubes turbines. « On restait donneur d’ordre », appréciait alors Alexis Sesmat, du syndicat Sud Industrie.

Volonté d’une unanimité inutile

Cette disposition nécessitait que « des samedis [soient] travaillés pour un nombre limité de personnes et le report d’une dizaine de jours de congés en 2021 », indique Patrick Mafféïs, vice-président des opérations industrielles pour GE Power Europe, dans un courrier aux salariés, envoyé jeudi après-midi, que Le Trois a pu consulter. « L’engagement demandé était significatif, reconnaît-il, mais à la hauteur de l’enjeu industriel pour le site de Belfort. » Des modalités que les syndicats CFE-CGC et Sud Industrie étaient prêts à accepter. Mais pas la CGT. « Cela pose un cadre de flexibilité bien trop important, avec la remise en cause de jours de congés payés », justifie Cyril Caritey, secrétaire général de la CGT à General Electric.

Pour ce projet, la direction voulait un accord unanime. Ce qui n’était pas une obligation juridique car deux syndicats majoritaires approuvaient le projet. « Nous avons insisté, dès le départ, sur la nécessité que toutes les organisations représentatives du Collège Ouvrier approuvent les alternatives proposées pour garantir leur exécution », justifie Patrick Mafféïs dans son courrier. Une démarche qui étonne dans de nombreux cercles. Certains remarquent que la CGT ne signent « jamais » d’accord. D’autres, comme Philippe Petitcolin, de la CFE-CGC, ajoute que « General Electric a toute la latitude, même sans accord, pour augmenter la capacité de production sur le site de Belfort et ne pas délocaliser ». Philippe Petitcolin énumère notamment la possibilité du travail le week-end ou encore le recrutement d’intérimaires.

« Déni démocratique »

Dans un e-mail de réponse adressé à Cyril Caritey, que Le Trois a pu consulter, Patrick Mafféïs remarque que l’ « adhésion » de la CGT « était un élément clef » du « succès » du projet. Pour le secrétaire général de la CGT, cette démarche d’unanimité est surtout « un déni démocratique ». « Vous ne pouvez pas prendre les [organisations syndicales] en otage, vous pouvez continuer à négocier avec la CGT et les autres [organisations syndicales] sans que nous signons cet accord qui compromettra, à n’en pas douter, nos conditions de vies et de travail », écrit Cyril Caritey, dans l’e-mail adressé en amont à Patrick Mafféïs, où il exposait les positions de la CGT. Un e-mail adressé en copie à ses homologues délégués syndicaux et à des représentants de l’Administration et du cabinet du ministre de l’Économie. Dans ce courrier, Cyril Caritey salue aussi le travail commun mené avec ses homologues de la CFE-CGC et de Sud Industrie.

Puis il met en garde : « Nous rassemblerons les salariés et nous déciderons ensembles des suites à donner. » Le délégué syndical de la CGT regrette les propositions de la direction, notamment sur le report de RTT et de jours de congés payés, alors que les organisations syndicales sont venues avec des projets. Dans les échanges, la CGT évoque les problèmes de production et d’outillage, liés notamment à la désorganisation de l’usine, dans le cadre du plan de restructuration. Elle demandait de geler le PSE et de renforcer certaines équipes ou « de créer des équipes sur les secteurs en développement liés aux propositions des [organisations syndicales] s’agissant des lignes réparation directrices, segments de directrices, aubes et enfin rotor ».

« Pour l’instant »

« Les négociations ne pouvant aboutir à un accord unanime, nous avons donc malheureusement clos ce jour la consultation sur les bases du projet initial, soit le transfert des 40 000 heures de production vers d’autres sites et ce, afin de garantir la production en 2020 des équipements nécessaires à nos clients », indique Patrick Mafféïs dans sa lettre interne aux salariés. La période d’information-consultation liée à ce projet est donc close depuis jeudi midi. Dans les faits, la direction peut lancer ces  délocalisations. Mais plusieurs éléments sèment le trouble sur cette opportunité.

De sources concordantes, une réunion de négociation avec les organisations syndicales est programmée lundi après-midi, sur ce sujet. Sur l’opportunité de faire ces transferts, un délégué syndical confie qu’il « ne sait pas » ce que la direction veut. Et un proche de la direction souffle que ce transfert de 40 000 heures est acté, en ajoutant : « Pour l’instant. » Puis de compléter : « C’est la fin de la consultation légale, mais le canal de discussion n’est pas fermé. » La réunion programmée lundi vient le confirmer.

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CFE-CGC et Sud Industrie d’un côté et CGT de l’autre n’étaient pas d’accord sur la contre-proposition de la direction. Pour autant, l’union intersyndicale est bien là. Et affirmée de part et d’autre. « Nous sommes là pour conserver l’activité le mieux possible et le plus longtemps possible », explique Cyril Caritey. « Presque j’allais rallumer les braseros avec la CGT », ajoute un délégué syndical en apprenant, vendredi dernier, la volonté de la direction de poursuivre le projet. La pression sociale est forte, alors que la direction est « dans une optique de sécuriser sa production », note un délégué syndical. Un conflit social ne serait pas bon.

Taux horaire dégradé

Aujourd’hui, cette situation fragilise fortement Belfort. Encore. Alors que le site est déjà destructuré par la mise en œuvre du plan de restructuration et les premiers départs volontaires. Et par la crise sanitaire. La direction estime qu’elle « a empêché de réaliser plus de 65 000 heures de production planifiées à Belfort ». Cette baisse du volume horaire dégrade le taux horaire du site belfortain, qui sert d’indicateur de comparaison entre les sites du groupe américain. On regarde les coûts. On le rapporte au volume des heures de production. Et on obtient cet indicateur. Si on retire encore 40 000 heures dans le calcul, « le taux horaire explose », s’inquiète un délégué syndical. « Si on maintient cette délocalisation, on affaiblit et on dégrade la compétitivité du site et on met en péril son avenir », estime Philippe Petitcolin à ce sujet. Ce que contredit la direction.

Contactée par l’AFP, la direction garantit que ce transfert de charge est « une réponse ponctuelle répondant à une crise exceptionnelle » et n’aura « aucune conséquence sur les activités futures de Belfort ». Mais un syndicaliste de répondre : « L’histoire du temporaire, c’est bidon. Soit on fait ces heures à Belfort, soit on ne les fait pas. » En clair, on ne redonnera pas 40 000 heures au site belfortain l’année prochaine pour compenser. Dans une « logique financière », dénoncée par plusieurs syndicats, la dégradation du taux horaire de Belfort entraîne le risque « qu’on demande la fermeture de Belfort. » « Ce transfert est la pire chose pour Belfort, souffle donc un autre syndicaliste. Je ne croîs pas que [Patrick] Mafféïs veut faire ça. » Mais « pendant ce temps-là, on ne parle pas du projet industriel », peste Philippe Petitcolin. Que de temps perdu.

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