Monsieur le président, pouvez-vous vous présenter ?
Je suis président de la communauté de communes du pays d’Héricourt (CCPH). J’ai été élu le 7 avril (lire notre article). C’est un EPCI (établissement public de coopération intercommunale, NDLR) qui regroupe plus de 20 000 habitants, répartis dans 23 communes.
Vous êtes également maire…
Je suis en effet maire d’Échenans-sous-Mont-Vaudois depuis 2008, un village d’un peu moins de 600 habitants.
Que représente le pôle métropolitain Nord Franche-Comté ?
Le pôle métropolitain Nord Franche-Comté a un gros problème de visibilité. Il faut que je travaille dessus. Qui dit visibilité dit attractivité. Aujourd’hui, le pôle est une entité méconnue, y compris des gens que je côtoie, que ce soit des élus ou non.
Selon vous, le nord Franche-Comté a-t-il un sens ? Une réalité quotidienne ?
Du point de vue de l’historien (il est professeur d’histoire-géographie au collège, NDLR), c’est un non-sens, qu’il faut corriger. D’un côté, Belfort est historiquement rattaché au Haut-Rhin (jusqu’en 1871, NDLR). De l’autre côté, Montbéliard, c’est la principauté de Wurtemberg, des princes germaniques. Nous avons donc deux entités très éloignées d’un point de vue culturel. Il y a aussi des ambiguïtés qu’il faut absolument lever et j’en viens au deuxième mot qui me semble important : l’identité. Comment construire une identité collective avec deux territoires qui ont pu ne pas se comprendre ? Nous sommes sur deux villes avec une certaine conflictualité. Il y a eu des rivalités sur l’AOM unique (autorité organisatrice des mobilités, NDLR), sur l’hôpital… J’ai l’impression que nous entendons en permanence ces rivalités, mais que nous avons du mal à nous projeter. Pour répondre à votre question, pour l’instant, j’ai l’impression que le nord Franche-Comté ce n’est pas grand-chose à cause de ce problème originel et de la conflictualité entre ces deux villes. C’est ce qu’il faut dépasser.
Vous êtes maire d’Échenans-sous-Mont-Vaudois. Vous y avez construit un lotissement qui accueille notamment des agents de l’hôpital Nord Franche-Comté situé dans le département voisin…
Notre bassin de vie, c’est le nord Franche-Comté ! Évidemment. Les gens qui habitent ici se fichent complètement des limites territoriales et administratives Ce qui les intéresse, c’est : je veux avoir à proximité un pôle périscolaire, pouvoir me soigner, prendre le TGV, ne pas être trop loin de l’autoroute, ni de l’aéroport. L’aéroport de Bâle est intéressant : on parle de l’aéroport des 3-Frontières. On voit qu’on est capable, dans certains lieux, de se réunir. Quand les gens sont venus me voir pour le lotissement, c’étaient ces questions qu’ils posaient.
Vous avez évoqué des divisions ces dernières années. On a parlé de l’AOM unique, du Mittan. Il y a eu aussi l’affaire du centre de performances du FC Sochaux (lire notre article). Comment regardez-vous cela ?
J’ai du mal à le comprendre, car nous passons à côté de belles dynamiques. Il faut se poser les vraies questions. Quel est l’objectif ? Que voulons-nous pour notre population ? Veut-on dépasser nos rivalités historiques et géographiques ? Que veut-on construire ensemble ? C’est cette co-construction qui m’intéresse dans la gouvernance à venir.
Le fait d’être président du pays d’Héricourt peut-il aider à apaiser ces tension ?
Je pense. Je suis le Petit Poucet qui doit réunir les deux ogres (sourire).
Quels sont les défis du Nord Franche-Comté ?
Ils sont inextricables ; c’est la démographie et l’économie. Nous avons des pertes d’emplois. La part du PIB de la France dans l’industrie est descendue en dessous de dix points. Nous avons une désindustrialisation massive depuis les années 1980. Nous devons en prendre conscience. Nous avons des fleurons, mais certains vont mal, comme Stellantis, avec le passage à l’électrique de l’industrie automobile. Il y a un enjeu économique majeur. La démographie est liée. Lorsque l’on construit un pôle périscolaire, c’est une action économique puisque l’idée est de proposer des services aux gens qui viendront travailler. Si nous ne leur proposons pas une offre globale de services publics, ils ne viendront pas.
Le Territoire de Belfort a été le premier département de la région à avoir un solde migratoire en baisse (lire notre article)…
Il y a un vrai enjeu de déprise démographique. Il ne faut pas oublier non plus que nous sommes à côté de régions très performantes, que ce soit l’Alsace ou la Bourgogne. Notre territoire est plus pauvre, avec une faible richesse par habitant.
Pour agir sur la démographie, en dehors de la natalité, il y a deux moyens d’action : créer de l’emploi ; et accroître l’offre en enseignement supérieur. L’enseignement supérieur est justement une mission du pôle métropolitain…
Il faut casser le réflexe pavlovien des bacheliers qui consiste à quitter la région, le bac en poche. Nous devons travailler avec nos lycéens. Nous avons des fleurons, comme l’UTBM, qui est reconnu et continue de monter dans les classements.
L’UTBM est un excellent contre-exemple. 80 % de ses étudiants ne viennent pas de territoire. Mais surtout, 90 % de ses diplômés le quittent… Donc même si l’école est attractive, on n’arrive pas à garder ses étudiants…
C’est un problème énorme. En même temps, il faut que nous acceptions l’hyper mobilité de la jeunesse, qui n’aura pas les mêmes comportements que les générations passées. Il n’y a plus [forcément] cet attachement au territoire. C’est un défi. C’est à nous d’inventer des [solutions] pour donner envie aux gens de rester.
Une autre action du pôle est celle de la santé, où vous êtes très moteur. Vous avez été actif sur le dossier des dentistes. Quelles sont les autres pistes ?
Nous devons nous poser une question : harmonise-t-on nos politiques vis-à-vis des futurs soignants ? Il n’y a pas que les offres que nous pouvons faire [aux postulants]. Il y a encore une fois les services publics que nous pouvons leur apporter. Il ne faut pas entrer dans une course à l’échalote, de celui qui donnera le plus. Il faut concevoir une offre globale : s’il a des enfants ; les activités sportives ; les activités culturelles… Nous nous sommes trop focalisés sur le domaine de la médecine dans nos offres. Il faut avoir une vision plus large.
Vous défendez une nouvelle méthode. C’est quoi la méthode Chaudey ?
Ce n’est pas ma méthode ! Dans le bureau du pôle, nous sommes les cinq présidents des cinq intercommunalités. Cela limite trop. Il est important d’élargir. Nous avons des missions essentielles sur l’enseignement supérieur, la santé, la mobilité. Il faut que l’on ait un référent à chaque fois. D’autres élus doivent prendre ces questions à plein temps. Je ne veux pas non plus monter à un bureau de 30 personnes, mais un bureau entre neuf et douze personnes nous permettrait d’avoir un travail plus efficace, plus riche au niveau des échanges. Nous allons aussi faire tourner les instances du pôle, pour que le comité métropolitain ne soit pas toujours organisé à PMA. C’est symbolique, mais je pense que nous manquons de rituels et de symboles ; cela permet de fixer les choses.
Vous envisagez d’organiser un séminaire. Qu’est-ce que c’est ?
Il est essentiel, quand on commence un mandat, de savoir où l’on va. Je veux que l’on trace une trame générale de travail, une feuille de route – appelez cela comme vous voulez – pour que chacun sache pourquoi il est là et ce qu’il peut apporter. Pour débloquer la situation, il est important de co-construire.
Si nous ne faisons rien, nous resterons dans une situation d’enlisement, qui n’est absolument souhaitable pour personne et que la population ne comprendrait pas (le pôle métropolitain parle de solidarité de destin entre les territoires du nord Franche-Comté, NDLR). J’ai deux ans pour essayer de décloisonner et de convaincre. J’y crois car il y a un intérêt pour les 300 000 habitants.
Je reviens sur les mobilités. Le pôle a été actif, notamment autour de la tarification du Pass’Ok, du lancement du projet de service express régional métropolitain (Serm)…
Il faut construire autour du Serm. J’ai déjà rencontré le vice-président du conseil régional en charge des mobilités (Michel Neugnot, NDLR). Il faut lever les obstacles, par-delà les barrières administratives. Les gens attendent de pouvoir aller facilement à l’hôpital, à la gare TGV… Nous n’aurons pas le même cadencement en intramuros à Montbéliard ou Belfort. Mais il faut qu’il y ait une offre de services adaptée.
Damien Meslot met la pression !
Damien Meslot, président Les Républicains (LR) du Grand Belfort, croit au pôle métropolitain Nord Franche-Comté. Mais lors du dernier comité syndical, le 9 juillet, il a mis la pression. « Ce que propose Dominique Chaudey est très bien. Je suis favorable », confie-t-il ce vendredi au Trois. Tout en précisant sa pensée : « Mais si on se retrouve à quatre collectivités face à une (Pays de Montbéliard Agglomération, NDLR) qui ne veut rien, c’est qu’il n’y a pas d’avenir. » Damien Meslot accepte le principe de participer à un séminaire pour tracer la méthode et les projets de la prochaine mandature. Mais si cela ne donne rien et que le blocage se poursuit, il arrêtera. Il précise avoir un entretien, prochainement, avec le président de l’agglomération de Mulhouse. Et le président du Grand Belfort se dit prêt à regarder vers le Nord. « Nous avons des liens historiques », glisse-t-il, tout en rappelant que son premier souhait est de voir le pôle métropolitain réussir.