Laurent Chalard : « Le schéma idéal est un département de l’aire urbaine »

Laurent Chalard est géographe et milite pour revoir des découpages administratifs, dont celui du nord Franche-Comté.

Le géographe et consultant Laurent Chalard, membre du Think tank European Centre for International Affairs, a publié sur le média numérique Atlantico une tribune pour revoir certains découpages départementaux et corriger « certaines anomalies ». 

Le géographe et consultant Laurent Chalard, membre du Think tank European Centre for International Affairs, a publié sur le média numérique Atlantico une tribune pour revoir certains découpages départementaux et corriger « certaines anomalies ». Certaines sont urgentes, comme l’Aire urbaine Belfort-Montbéliard-Héricourt. Il milite pour créer un département, raccrochant le pays de Montbéliard et le pays d’Héricourt au Territoire de Belfort. Cette « aberration administrative », complique, selon lui, la vie quotidienne des habitants. Entretien.

Quelles sont les spécificités de l’aire urbaine Belfort-Montbéliard-Héricourt ?

Les spécificités sont de deux natures. La première est territoriale. L’aire urbaine a un caractère polynucléaire. Il n’y a pas une centralité, mais plusieurs, avec Belfort et Montbéliard. La seconde est sur le plan économique, avec une spécialisation très forte du territoire dans l’industrie lourde, qui demande beaucoup de capitaux. C’est l’un des territoires les plus industrialisés de France, si ce n’est le plus industrialisé (l’industrie représente, selon l’Insee, 24 % des emplois dans le nord Franche-Comté, contre 17 % en Bourgogne-Franche-Comté et 13,9 % en France, NDLR). C’est une industrie plutôt traditionnelle. Nous avons une vrai cohérence, ce qui distingue par exemple Montbéliard du reste du Doubs, rural ou tourné vers la micromécanique. Dans l’aire urbaine, ce sont de grosses structures.

Quelles sont les limites de l’Aire urbaine Belfort-Montbéliard-Héricourt selon vous ?

Il n’y a pas de découpage totalement optimal, même s’il faut toujours mettre des limites. L’objectif, c’est de proposer des découpages qui se rapprochent le plus de l’idéal-type. Ce nouveau département serait basé sur le Territoire de Belfort, qui n’a pas vocation à bouger. On ajoute ensuite l’agglomération de Montbéliard, jusqu’à la frontière suisse (Abbévillers) et Colombier-Fontaine, où vous êtes encore dans une logique de trajet domicile-travail. On ajoute ensuite Héricourt et ses communes proches.

Incluez-vous Ronchamp ? Des communes de la communauté de communes Rahin et Chérimont sont tournées vers Belfort (Champagney, Plancher-Bas) et les connexions touristiques sont nombreuses avec la chapelle Le Corbusier…

Pourquoi pas, mais ce n’est pas une obligation, car Ronchamp est peut-être plus tourné vers Lure. Ma logique consiste également à ne pas dépecer la Haute-Saône. Cela se discute. Pour Héricourt, cela relève de l’évidence.

« Il faut une entité administrative pour l’ensemble de ce territoire. L’organisation actuelle est une aberration administrative qui complique la vie quotidienne et celle des élites économiques »
Laurent Chalard est géographe et milite pour revoir des découpages administratifs, dont celui du nord Franche-Comté.
Laurent Chalard
Géographe et consultant

La mise en place du pôle métropolitain n’est-elle pas suffisante ?

Non seulement elle n’est pas suffisante, mais on ajoute encore une couche au 1000-feuilles administratif, une coquille vide sans compétences. Les services de l’État fonctionne à l’échelle départementale, pas à l’échelle du pôle métropolitain. C’est inopérant, même si cela permet de réfléchir. Le pôle métropolitain ne répond pas aux enjeux. Cela donne l’impression de faire quelque chose pour faire quelque chose, mais il n’y a pas de volonté politique. Il faut une entité administrative pour l’ensemble de ce territoire. L’organisation actuelle est une aberration administrative qui complique la vie quotidienne et celle des élites économiques.

« Le département est existant et c’est la brique de base de l’État. En termes de maillage territorial, le département a encore un sens dans beaucoup de territoires. En situation de crise, et on vient de le voir, le préfet est encore un acteur central de l’État »
Laurent Chalard est géographe et milite pour revoir des découpages administratifs, dont celui du nord Franche-Comté.
Laurent Chalard
Géographe et cunsultant

La relation entre Belfort et Montbéliard peut se résumer en « je t’aime, moi non plus ». Comment doit-on construire ce rapprochement, qui semble être le sens de l’histoire ?

Le rapprochement doit avoir lieu à deux niveaux. D’abord au niveau des services départementaux. Les services de l’État, locaux, doivent faire remonter à l’État central cette anomalie et montrer l’intérêt de fusionner. Au niveau politique, il faut mettre la pression sur cette question. Mais y a-t-il une volonté politique ? Je ne suis pas totalement convaincu. On pense d’abord à ses intérêts avant l’aménagement du territoire. On pourrait, au moins, construire une intercommunalité transdépartementale, plutôt que de faire un pôle métropolitain sans compétences reconnues par l’État. Ce serait un établissement public de coopération intercommunale (EPCI) transdépartemental. Il en existe déjà en France, autour d’Avignon ou de Redon (ville d’Ille-et-Vilaine. L’intercommunalité, Redon Agglomération, est à cheval sur deux régions, les Pays-de-la-Loire et la Bretagne, et trois départements avec l’Ille-et-Vilaine, la Loire-Atlantique et le Morbihan, NDLR). Ce serait une première étape.

Quelle serait l’étape suivante ?

Le schéma idéal, ce serait un département à l’échelle de l’aire urbaine. Dans un dernier temps, le département prendrait les compétences d’une métropole, avec l’organisation des transports, l’aménagement des espaces ou encore la compétence économique. Dans une métropole, ces compétences sont renforcées et plus larges. Il n’y aurait pas de problème administratif (l’Administration serait adaptée à ce territoire, NDLR), vous pourriez faire des économies d’échelle et c’est bon pour le développement économique. Je ne suis pas un départementaliste ; les Régions ont leur importance, mais il y a besoin d’un échelon intermédiaire.

Les blocages psychologiques et identitaires sont nombreux. Comment les dépasser ?

Il y a des effets générationnels. Les jeunes générations, qui ont moins de 40 ans, sont plutôt d’accord avec cette idée. Elles réfléchissent plus en vie quotidienne et fonctionnelle qu’en logique d’identité. Pour les générations plus âgées, qui ont souvent le pouvoir politique, on est sur des logiques plus anciennes. Et l’argument de l’identité est souvent celui utilisé quand on ne peut pas en proposer d’autres. Pour les dépasser, il faut faire primer la logique fonctionnelle, en parler auprès des élites politiques et auprès de la population. Quand vous êtes dans un territoire en crise, avec du chômage et des problèmes sociaux, le principal est de rebondir et de relancer la dynamique. Mais pour la relancer, il faut être uni, car le territoire forme un tout, même si on ne perçoit pas forcément cette question d’aménagement du territoire. Pour changer les choses, il faut que les élites jeunes fassent un travail de pédagogie.

Pourquoi le renforcement de l’échelon départemental, tête de fil de l’action sociale aujourd’hui, est essentiel pour vous ?

Le département est existant et c’est la brique de base de l’État. Quand vous faites une réforme, dans un pays dit irréformable, c’est plus facile à faire depuis l’existant. En plus, en termes de maillage territorial, le département a encore un sens dans beaucoup de territoires. En situation de crise, et on vient de le voir, le préfet est encore un acteur central de l’État. Avec l’élargissement des Régions, l’échelle ne correspond plus à un échelon intermédiaire, surtout que Dijon n’a pas d’influence ici. En termes économiques, les grandes Régions sont pilotées depuis les capitales régionales, tertiarisées. Si la stratégie privilégie le tertiaire à l’industrie, c’est problématique. La compétence de l’industrie doit être redonnée aux Départements pour mener les politiques industrielles les plus pertinentes.

« La compétence de l’industrie doit être redonnée aux Départements pour mener les politiques industrielles les plus pertinentes »
Laurent Chalard est géographe et milite pour revoir des découpages administratifs, dont celui du nord Franche-Comté.
Laurent Chalard
géographe et consultant

Le conseil régional Bourgogne-Franche-Comté semble sensible aujourd’hui à cette question industrielle…

« La chance » (il met des guillemets, NDLR) pour l’aire urbaine Belfort-Montbéliard-Héricourt, c’est que la direction de la Bourgogne-Franche-Comté a été prise par la « Franche-Comté », qui est industrielle. Marie-Guite Dufay connaît la problématique industrielle. Mais si le prochain président est Bourguignon, les priorités ne seront pas forcément les mêmes.

La création d’un département dans le nord Franche-Comté affaiblirait le Doubs et Besançon, qui serait pris entre la tertiaire Dijon et l’industriel nord Franche-Comté…

Le département du Doubs garderait une taille [critique]. Il sera toujours plus peuplé que la Haute-Saône ou le Jura. Il pourrait aussi se recentrer sur l’axe Besançon-Pontarlier. Aujourd’hui, Besançon et Montbéliard sont deux espaces fonctionnels et sans liens. Et ils ne sont pas complémentaires. Montbéliard et Belfort sont plus tournés vers Mulhouse. Besançon est tourné vers Dijon.

Défilement vers le haut