Le Trois –

Laurence Béguin : « Il faut accompagner les chefs d’entreprise dans les mutations »

Laurence Béguin est sous-préfète, chargée du développement économique et emploi dans le nord Franche-Comté. | ©Le Trois – Thibault Quartier
Entretien
Laurence Béguin a été nommée sous-préfète chargée du développement économique et de l’emploi à l’échelle du nord Franche-Comté, à la fin du printemps. Une première, l’État reconnaissant la pertinence de cet échelon dépassant les frontières administratives classiques. Quelques mois après sa prise de fonction, elle livre ses premières analyses et fixe son projet : accompagner les entreprises dans leur développement. Entretien.

Après quelques mois en poste dans le nord Franche-Comté, quels constats faites-vous de ce territoire ?

Je ne connaissais pas la région. C’est un territoire très vert. C’est industriel, mais cela se fond dans le paysage. Nous avons des villes qui se sont construites autour de l’usine. Aujourd’hui, cela ne pourrait plus exister. Nous avons des savoir-faire très importants. [Malgré la crise industrielle], nous observons une résilience du territoire et beaucoup de questionnements autour des mutations qui s’annoncent, écologiques et technologiques. Cette force du nord Franche-Comté existe et est très identifiée. Cela peut être un atout au niveau national.

Quelles sont vos missions en tant que chargée du développement économique et de l’emploi dans le nord Franche-Comté ?

D’abord, le développement économique, en tissant des liens forts avec les entreprises, en faisant la publicité pour tous les appels à projet et en s’assurant que ces entreprises, si elles sont en difficulté, sont bien orientées et accompagnées. Je suis seule. Je peux donc apporter un regard, mettre en contact et soutenir. Je fais des [rapports] hebdomadaires de mon action dans l’Aire urbaine auprès des trois préfets.

Qui est Laurence Béguin?

Laurence Béguin est commissaire générale de police. Elle a travaillé dans l’administration centrale. Elle a notamment déployé une application de gestion du temps de travail à l’échelle de la police nationale, à l’occasion de son dernier poste avant de rejoindre le Territoire de Belfort. Laurence Béguin a été directrice départementale de la sécurité publique (DDSP) de l’Aisne entre 2005 et 2009. Elle a longtemps exercé dans les renseignements territoriaux, où elle a beaucoup travaillé au contact des entreprises. Elle a par ailleurs mené des missions d’audit de sécurité en Irak, Afghanistan ou encore à Haïti. Elle a aussi été sous-préfète de l’arrondissement de Bayeux (Calvados) et de Nontron (Dordogne). Elle est titulaire d’un DESS en politique et gestion de sécurité à Lyon 3.

C’est la particularité de votre poste. Vous êtes transversale sur le nord Franche-Comté, mais vous dépendez de chacun des trois préfets dans son département…

Je dépends des trois préfets de département. Je travaille aussi avec les deux sous-préfets, de Montbéliard et Lure, et je travaille avec la préfecture de Région. Bien évidemment, je travaille aussi avec les [intercommunalités] et le conseil régional (compétence économique, NDLR) ou les conseils départementaux (qui ont la compétence insertion, NDLR), en fonction des thématiques. Mon principe, c’est de se déplacer. Je vais à la rencontre des entreprises et je suis à leur disposition. Pour le monde de l’entreprise, c’est très difficile d’avoir une lecture sur plusieurs années. Et quand on investit dans l’industrie, on investit beaucoup d’argent. Aujourd’hui, on ne peut pas faire de l’industrie en commençant dans son garage. La moindre machine-outil coûte une fortune. Il faut former les gens. Le numérique est partout. Ce sont d’autres métiers. Il y a les règles environnementales.

Ça nécessite des capitaux et une maîtrise des règles…

Je suis allée inaugurer le Living Lab (notre article) à Vieux-Charmont. Très franchement, on voit que l’environnement n’était pas la première préoccupation après la Second Guerre mondiale. Il fallait reconstruire, il fallait de l’activité, il fallait fournir. Aujourd’hui, on ne peut plus faire une usine comme il y a 50 ans.

Votre nomination reconnaît l’existence d’un bassin de vie interdépartemental, qui est le nord Franche-Comté. Mais vous devez évoluer dans sa spécificité administrative…

C’est un bon exercice (sourire). En France, on travaille en tuyau d’orgue. Quand on est sur des missions transverses, les gens sont curieux, ont envie, mais c’est très difficile de partager les connaissances et de travailler autrement. Ça va prendre un peu de temps, mais je suis [déjà] agréablement surprise.

"Je vais à la rencontre des entreprises et je suis à leur disposition"
Laurence Béguin
Sous-préfète

D’après vous, sur quoi peut se construire ce territoire nord Franche-Comté. Vous évoquiez les entreprises. Peuvent-elles aider à construire ce territoire, à renforcer son identité ?

D’abord, elles sont très attachées au territoire. Certaines entreprises appartiennent à des groupes internationaux, mais il y a un attachement au territoire. Je pense que cette marque industrielle fait aussi sa force. Aujourd’hui, l’enjeu, c’est de se diversifier. Le danger, pour la sous-traitance, c’est quand même de n’avoir qu’un donneur d’ordre.

Le panorama est très particulier, marqué par de très grands groupes et des PME. Nous n’avons pas la tradition de l’entreprise de taille intermédiaire, comme en Allemagne. On voit pourtant très bien que nos PME, notamment les sous-traitantes de grands groupes, sont souvent prises à la gorge sur les besoins d’investissement pour répondre aux demandes, sans forcément avoir la capacité de le faire. Comment les aider à passer ce gap, de monter en taille pour avoir cette force de se diversifier et d’investir.

C’est une politique de moyen et de long terme. Les temps politiques ne sont pas les mêmes que les temps industriels. Quand on investit des millions d’euros, ce n’est pas pour six mois ou un an. C’était une volonté politique, dans l’après-guerre, d’avoir des grands groupes. Certaines de ces entreprises sous-traitantes ont [quand même] choisi de se diversifier et de ne pas dépendre financièrement, en progressant avec une politique d’investissements, même à petits pas.  Il y a une volonté de relocalisation. C’est un exercice complexe. Il faut que les entreprises sachent qu’elles peuvent être accompagnées. Quand il y a des appels d’offre, ce qui est difficile, c’est de les suivre. Les grands groupes et les entreprises d’une certaine taille vont pouvoir monter les dossiers. Pour les petites entreprises, cela peut être plus difficile.

D’où ma question sur l’enjeu de faire changer d’échelle certaines PME, qui pourront tirer l’ensemble des entreprises…

Ce qu’il faut, c’est montrer que les entreprises ont un savoir-faire. Même si elles fabriquent une pièce particulière, ce savoir-faire peut leur permettre de faire autre chose. Ou, avec une formation particulière, répondre à des appels d’offre ou des appels à projet. Il y a beaucoup d’acteurs qui contribuent à cette démarche. Mon rôle est d’aller dans l’ensemble de l’Aire urbaine. Ce territoire existe, ce sont plus de 300 000 habitants. C’est un territoire qui vit et les gens ne se disent pas : « Je suis dans le Doubs ». Ils vont de Belfort à Montbéliard, à Mulhouse. Et les gens se réclament du nord Franche-Comté.

C’est très vrai dans l’économie.

C’est très vrai dans l’économie. C’est identifié comme tel, avec une position intéressante, proche de l’Allemagne et de la Suisse.

"Le nord Franche-Comté a tous les atouts, car il a une vraie culture industrielle"
Laurence Béguin
Sous-préfète

Le défi de ces usines, c’est aussi le recrutement. On a des dynamiques, on annonce la création d’emplois, dans l’hydrogène par exemple, mais il faut les pourvoir. Il y a un enjeu de formation, de compétences, de recrutement. Comment voyez-vous cela ? C’est le défi des prochaines décennies si on veut réindustrialiser.

C’est un défi pour la France, mais aussi pour l’Europe. L’objectif est que cette industrie séduise les ingénieurs, les ouvriers, les techniciens. L’industrie a changé, mais l’image a du mal à évoluer. Quand on ne connait pas le monde de l’industrie, spontanément, on ne veut pas y aller. Il y a un vrai travail d’information et de communication sur les métiers de l’industrie. Nous avons un vivier, avec la difficulté [supplémentaire] de la Suisse.

Comment peut-on faire pour limiter la fuite de la main d’œuvre ? Sont-ce des exonérations fiscales ? Des zones franches ? Des accompagnements pour donner de meilleurs salaires ? Les entreprises semblent démunies…

L’exercice est très difficile. Il y a un travail à faire sur la formation. Il faut aussi démontrer que, même si le salaire semble très intéressant en Suisse, les conditions de travail ne sont pas les mêmes : ce sont 45 heures de travail hebdomadaire, ce sont moins de vacances, on peut être licencié le jour même. Il faut aussi compter la dépense pour le déplacement, le véhicule, la charge pour la sécurité sociale, la mutuelle. Le delta en vaut-il vraiment la peine ?

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Des dispositifs pourraient-ils être mis en place pour favoriser les territoires français ?

Nous avons une situation complexe avec la Suisse, qui n’est pas dans [l’Union européenne]. Si vous travaillez en Allemagne et que votre employeur vous paie une formation, vous devez rester [un certain temps] dans l’entreprise, ou rembourser le coût de la formation, au prorata. Ça pourrait être une solution. Si on paie une vraie formation aux salariés, c’est un investissement, c’est normal que l’entreprise en bénéficie. Il y a un vrai travail [à mener]. Je dois savoir ce qu’il en est exactement. Tout le monde a un avis. Le dossier est porté par le préfet de région.

On ressent beaucoup de fatigue dans les entreprises. À quoi sont liées ces difficultés ?

Nous sommes dans un monde de mutations, difficiles si vous voulez faire des investissements. Vous n’avez pas de projections, le marché est très volatil. La crise des composants n’était pas attendue, la crise de l’énergie [non plus] ; nous avions une énergie peu chère et nous sommes passés de 40 euros le kW à 140 euros le kW. Ça change complètement la donne. Ce n’est pas facile de se projeter. Nous avons aussi un monde très morcelé. Faire du commerce extérieur, ce n’est pas si évident, même s’il y a des dispositifs. Il n’y a pas de stabilité et il n’y plus de visibilité. On avait une mondialisation avec une répartition des tâches et là, nous sommes en phase de réorganisation. Pour les entrepreneurs, c’est très compliqué.

Votre mission parle de développement économique mais aussi d’emploi. Nous sommes dans un territoire singulier. Il y a des propositions de recrutement importantes. Et en même temps, le taux de chômage est fort. Comment peut-on comprendre cette situation ?

Il y a un travail qui est fait pour les gens très éloignés de l’emploi, avec Pôle emploi, les dispositifs d’insertion, la DDETSPP (direction départementale de l’emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations, NDLR) et puis les élus. Vous avez aussi des personnes qui peuvent avoir des problèmes de santé et qui, temporairement, ne peuvent pas revenir à l’emploi. Vous avez également toute une série de mécanismes [qui entretiennent ce taux]. On m’a donné plusieurs fois l’exemple d’entreprises suisses qui licencient au 31 juillet et réembauche au 1er septembre. L’intérim est aussi une variable d’ajustement. Ces mécanismes ont toujours, à mon avis, été utilisés, mais ce n’était pas si visible. Nous avons aussi une population qui vieillit, avec la difficulté d’embaucher des personnes qui ont dépassé la cinquantaine. [Ces éléments] se cumulent. Pour l’instant, je suis encore dans l’observation.

Que voulez-vous dire aux acteurs de l’économie du nord Franche-Comté ?

Je suis là pour faire remonter l’information et accompagner, tout en m’assurant que l’accompagnement sera bien mis en place. Il existe beaucoup de solutions et de propositions d’accompagnement, mais souvent, un chef d’entreprise à la tête dans le guidon et il n’a pas le temps. Un groupe va avoir des juristes, un DRH, des formateurs. Par contre, une PME, c’est plus difficile. Il faut accompagner les chefs d’entreprise dans ces mutations. Très franchement, le nord Franche-Comté a tous les atouts, car il a une vraie culture industrielle.

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