Rosatom, angle mort de la vente de la branche nucléaire de General Electric à EDF [enquête]

EDF et General Electric ont signé l’accord définitif de la cession de la branche nucléaire du géant américain, qui revient sous pavillon français. Avant l’invasion de l’Ukraine, le Russe Rosatom avait été évoqué pour rejoindre le capital de la société. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, sans pour autant le faire disparaître des radars. Explications.
EDF et General Electric ont signé l’accord définitif de la cession de la branche nucléaire du géant américain, qui revient sous pavillon français. Avant l’invasion de l’Ukraine, le Russe Rosatom avait été évoqué pour rejoindre le capital de la société. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, sans pour autant le faire disparaître des radars. Explications.

« Rosatom ne sera pas au capital ! » C’est une source proche du dossier de la vente de la branche nucléaire de General Electric à EDF qui le confirme. La société publique russe Rosatom, spécialisée dans le secteur de l’énergie nucléaire, ne sera pas dans le tour de table de la future entité issue de cette cession. Sans être officialisée, cette opportunité avait été évoquée pendant de longs mois. Même après l’invasion de l’Ukraine, le dossier était encore sur la table, comme le dévoilait début mars Le Figaro. On envisageait de céder 20 % du capital à Rosatom, après un rachat global par EDF. Ce n’est plus d’actualité. « C’est politiquement impossible », estime cette même source.

Aujourd’hui, le projet présenté aux partenaires sociaux est une reprise à 100 % par EDF. Une nouvelle entité, autonome, sera créée, détenue à 100 % par l’énergéticien français (lire notre article). C’est une capitalisation différente de Framatome, autre acteur du nucléaire racheté par EDF en 2018, détenant 75,5 % des parts. Mitsubichi Heavy industries (19,5 %) et Assystem (5 %) complètent l’actionnariat.

Trois contrats avec Rosatom

Rosatom est un partenaire ancien de General Electric. Et important. Ils sont associés dans une joint-venture (co-entreprise). Elle a été contractée entre Alstom et l’acteur russe en 2007, quand cette société publique avait été créée sous l’impulsion du Kremlin (lire par ailleurs). En acquérant l’entité nucléaire de General Electric, « EDF rachète bien les contrats [Rosatom] », confirme cette même source. Aujourd’hui, les équipes de l’entité nucléaire de General Electric – qui comptera 3 400 salariés dans le monde, dont 2 500 en France – interviennent sur trois projets de Rosatom : Akkuyu, en Turquie ; El-Dabaa, en Égypte ; et Paks, en Hongrie. Selon les sources, les contrats Rosatom représentent entre 35 et 50 % de la charge de travail de l’entité nucléaire, que ce soit dans l’ingénierie de projet comme à l’atelier, où l’on fabrique la turbine à vapeur Arabelle et les alternateurs. « [Rosatom] est au cœur du carnet de commandes et notamment de l’usine », note un syndicaliste, qui souhaite conserver l’anonymat. Originellement, il y avait quatre projets, mais la centrale finlandaise portée par le consortium Fennovoima a été stoppée au printemps (lire notre article).

L’arrêt d’un projet sur les quatre, ça va, indique une source interne. Mais si un second devait être annulé, cela serait plus délicat. On émet notamment des doutes autour du projet hongrois, le seul en territoire européen, compte tenu des tensions internationales actuelles et particulièrement en Europe, sur les frontières de l’Otan.

L’arrêt du projet finlandais a conduit à rediscuter les termes de la vente entre EDF et General Electric. Avant l’invasion de l’Ukraine, les équipes de Steam avaient réalisé des devis pour Rosatom (Ouzbékistan par exemple) ; une dynamique à long terme était enclenchée. Va-t-elle se poursuivre compte tenu de la situation géopolitique ? « La question se pose de notre futur avec Rosatom », s’interroge justement une source syndicale. « Je ne sais pas si nous pourrons faire de nouveaux projets », craint-elle. « Aujourd’hui, on vend un profil de risques et non plus une activité dynamique », observe un connaisseur avisé du dossier. Autant d’éléments qui ont conduit à de nouvelles négociations et à la sécurisation du risque ; General Electric va en porter une partie, selon nos informations. Sollicité, le géant américain n’a pas souhaité répondre à nos différentes questions.

Retard de paiement

Ces inquiétudes des salariés s’inscrivent surtout dans les conséquences de l’invasion ukrainienne. Aujourd’hui, le nucléaire civil est toujours épargné par les vagues de sanctions de l’Union européenne ; début octobre, la huitième vague de sanctions a été approuvée, en instaurant de nouvelles interdictions d’importations depuis la Russie, pour 7 milliards d’euros.

Toutefois, le travail des collaborateurs de General Electric avec leurs homologues russes se complique. La transmission de données techniques est de plus en plus contrainte et les transactions financières sont de plus en plus difficiles. Une source interne à General Electric relate un retard de paiement de Rosatom de plusieurs mois, évoquant un encours de l’ordre de 25 millions d’euros, depuis que le pays est exclu du réseau bancaire Swift. « Nous travaillons avec des banques russes pour les transactions », évoque cette même source. « Ce n’est pas rédhibitoire, modère un autre interlocuteur, mais c’est plus long et compliqué qu’avant. Les paiements ne passent plus par les canaux traditionnel. Rosatom n’est pas visé, mais les systèmes bancaires, oui » Tous se montrent cependant vigilants. Selon nos informations, ce dossier doit être évoqué en comité de groupe prochainement, auprès des représentants du personnel. Les sanctions ont aussi réduit les libertés de mouvement. Des salariés de General Electric ont également pu être confrontés au départ de leurs interlocuteurs, parce qu’ils étaient mobilisés dans l’armée russe ou parce qu’ils avaient décidé de quitter le pays. Une situation à la marge, mais existante « ponctuellement », témoigne un syndicaliste, confirmant ainsi les contraintes de poursuite des projets.   

Aujourd’hui, ces trois contrats avec Rosatom sont « nécessaires » à la pérennité de l’entreprise assurent les syndicats, particulièrement à moyen terme. Si, ensuite, Rosatom sort du spectre de l’entreprise, « on s’en sort », convient un syndicaliste, évoquant la relance du secteur nucléaire français, avec la construction de six nouveaux EPR 2 et l’étude pour huit tranches supplémentaires ; des équipes de General Electric travaillent d’ailleurs déjà sur le projet de Penly (Seine-Maritime). Et la montée en charge va se poursuivre sur ce dossier avec le début des phases d’ingénierie de détails en 2023. Le lancement du projet de Sizewell (Angleterre) est une autre bonne nouvelle pour l’entité. Ce sont autant de projets qui garantissent de la charge de travail pour les prochaines décennies.

Le paradoxe Rosatom

Si le poids actuel de Rosatom dans l’activité de cette entité peut présenter un risque, son retrait progressif pourrait paradoxalement fragiliser la future entreprise détenue par EDF. Les futurs projets sont en effet exclusivement du giron d’EDF et de ses partenaires ou liés à la politique française. Donc de son calendrier.

« Il y a une fragilité systémique de l’entreprise », analyse une source syndicale. EDF rachète en effet une entité dans laquelle est extirpée l’activité charbon, marquée par une forte dynamique services, très rentable ; elle l’est d’autant plus avec la crise énergétique qui a entrainé la réouverture de centrales à charbon en 2022. Et dans l’activité nucléaire, EDF rachète le partie constructions neuves, mais qu’une partie de l’activité services ; le périmètre américain en est exclu, représentant pourtant la majorité du chiffre d’affaires de cette activité, selon nos informations.

Certes, « EDF sécurise un élément indispensable de la chaine globale, avec la maîtrise de l’îlot conventionnel », comme le remarque un syndicaliste. Mais ce recentrage sur la construction exclusive de centrales nucléaires expose aussi fortement l’entreprise aux décisions politiques ; la dernière décennie l’a montrée avec une période peu propice aux projets nucléaires. Cela rend aussi l’entité très dépendante de l’avancée des projets, notamment des travaux de génie civil, et dépendante d’un seul donneur d’ordre, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Ces projets sont, par ailleurs, des projets très longs, aux risques industriels importants, non compensés par les rentrées régulières liées à l’activité de service. Ce syndicaliste n’oublie pas non plus de rappeler la situation financière très étriquée d’EDF, dont la nomination du nouveau p-dg, Luc Rémont, vient d’être entérinée par le conseil des ministres ce mercredi 23 novembre.

Cette situation instable, de doutes, pose des problèmes de recrutements, estime finalement un délégué syndical.  « On n’embauche pas les spécialistes dont on a besoin », dénonce-t-il. « Ce n’est pas du Monopoly mais de l’industrie », argue cette même source. À long terme, la nouvelle société présente « un haut niveau de risque », apprend-t-on ainsi auprès d’une source très proche du dossier. Et l’ombre de Rosatom n’y est pas étrangère.

Les liens forts du nucléaire français avec la Russie

Selon Arte (vidéo ci-dessous), Rosatom est présent dans 43 pays. Cette société a été créée en 2007. Son objectif est de réaliser 50 % de son chiffre d’affaires à l’étranger, à l’horizon 2030. « Le nucléaire civil est l’un des rares secteurs exportateurs de l’industrie russe actuellement », replace le journaliste d’investigation Marc Endeweld, cité dans le reportage, et auteur de Guerres cachées, les dessous du conflit russo-ukrainien. Le nucléaire apporte devises et influences, rappelle-t-il. Rosatom « apporte [aussi à ses clients] la maîtrise de l’ensemble du cycle du combustible, tant dans l’approvisionnement en combustible d’uranium enrichi (…) que dans la gestion des déchets ». Une dynamique qui lui a permis de signer de nombreux contrats. EDF a aussi sous-traité une phase de réenrichissement de son combustible usé à une filiale de Rosatom, Tenex, comme le rappelle un « Vrai ou fake » de France info, et une partie de l’approvisionnement en uranium naturel français transite par le territoire russe, depuis l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Greepeace a dévoilé récemment le déchargement d’uranium en provenance de Saint-Pétersbourg. De la matière nucléaire française est aussi exportée vers la Russie. Aujourd’hui, les sanctions européennes n’empêchent pas l’approvisionnement en uranium russe ; les sanctions doivent être votées à l’unanimité. Et un pays, notamment, ne peut voter contre, c’est la Hongrie, dont deux chantiers de réacteurs fabriqués par Rosatom doivent débuter.

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