« Nous avons été embarqués par leur souffle et leur combat »

Vanessa Ratignier et Christophe Bouquet ont réalisé le documentaire Belfort, les enfants du lion, diffusé ce jeudi 4 novembre sur France 3. Leur caméra a suivi Philippe Petitcolin, Alexis Sesmat, Francis Fontana, Karine François, Jean-Louis Vignolo ou encore Cyril Caritey, dans leur combat pour défendre un outil travail, détricoté par General Electric. Il raconte l’histoire de syndicalistes qui s’engagent dans la préservation d’un savoir-faire et qui se mobilisent pour construire une politique industrielle française. C’est une triste histoire de l’industrie. Mais c’est aussi une invitation à ne pas se résigner. C’est l’histoire de Belfort. Interview avec les deux réalisateurs.

Vanessa Ratignier et Christophe Bouquet ont réalisé le documentaire Belfort, les enfants du lion, diffusé ce jeudi 4 novembre sur France 3. Leur caméra a suivi pendant près de 18 mois Philippe Petitcolin, Alexis Sesmat, Francis Fontana, Karine François, Jean-Louis Vignolo ou encore Cyril Caritey, dans leur combat pour défendre un outil travail, détricoté par General Electric. Il raconte l’histoire de syndicalistes qui s’engagent dans la préservation d’un savoir-faire et qui se mobilisent pour construire une politique industrielle française. C’est une triste histoire de l’industrie. Mais c’est aussi une invitation à ne pas se résigner. C’est l’histoire de Belfort. Interview avec les deux réalisateurs. mis à jour le 3 novembre à 13h10

Qu’est-ce qui détermine la réalisation de ce documentaire ?

Vanessa Ratignier – La première fois que je suis venue ici (le 19 octobre 2019, NDLR), ce que nous voulions faire, c’était une grande histoire industrielle ; à Belfort, tu avais 140 ans d’histoire, avec la société alsacienne de construction mécanique (SACM), Alstom… En arrivant, j’ai rencontré Philippe, Francis, Alexis, l’intersyndicale… Nous avons été embarqués par leur souffle, par leur combat.

Christophe Bouquet – J’ai vu Vanessa revenir de Belfort, exaltée. Elle me disait : « Nous étions dans des endroits glauques, des petites salles. Mais j’ai vu des gens qui m’ont retourné la tête. Ils ont un souffle. Christophe, il faut que tu les rencontres. Ils sont extraordinaires. »

Vanessa Ratignier – J’avais déjà bossé pendant plusieurs semaines, sur l’histoire d’Alstom, le rachat par General Electric, la question de l’extraterritorialité du droit américain, toutes les poursuites qui avaient été faites, sur le fait, aussi, que la France accepte de vendre ce fleuron industriel, bâti grâce à la commande publique. Je suis venue avec l’idée de faire un film sur l’affaire. Mais j’ai trouvé une réalité encore plus forte : le souffle de ceux qui se battent en se disant : « On va se battre pour que notre outil de travail reste ici, que notre savoir-faire reste à Belfort. »

Christophe Bouquet – C’est aussi une vraie rencontre avec la chaine, France télévision. La ligne éditoriale de La ligne bleue (plage horaire de documentaires, sur France 3, le jeudi soir, NDLR), c’est des territoires en lutte, avec des gens qui se battent. C’est la rencontre entre un sujet et une ligne éditoriale d’une chaine publique.

Vous vouliez raconter des gens qui se battent ?

Vanessa Ratignier – À travers eux, cela permet d’universaliser le combat, de se l’approprier et de le comprendre. On peut s’identifier, dans qui ils sont, le combat qu’ils mènent, leur vie, les questions familiales… Rentrer dans les coulisses d’une politique industrielle, dans les coulisses d’un combat pour préserver un savoir-faire, sauver un territoire. comprendre aussi pourquoi ils consacrent leur week-end à essayer de monter des manifestations – passez-moi l’expression – où personnes ne vient ! D’essayer de trouver des stratégies, de faire venir des gens, de pousser des dossiers… À travers eux, on fait passer différemment un message politique. Nous étions aussi dans un contexte très fort de défiance vis-à-vis du politique. On sortait de la crise des Gilets jaunes. Et là, on retrouve des citoyens qui croient encore dans la chose publique. Suffisamment pour s’engager.

Christophe Bouquet – S’il y a une défiance vis-à-vis du politique, il y avait aussi une défiance vis-à-vis du syndicalisme, où l’on va fabriquer toujours le même protocole de lutte avec un blocage, des rapports de force. Quelque chose de très dur et brutal. Là, on était dans la subtilité, dans quelque chose de beaucoup plus difficile à comprendre, beaucoup plus difficile à filmer. C’était notre grand défi : les luttes qui vont apparaître dans les années qui viennent – comme le monde ouvrier a été massacré depuis 40 ans – vont toucher la classe des ingénieurs. Cette classe qui était considérée, pendant 30 ans, comme privilégiée. Aujourd’hui, c’est eux qui commencent à dévisser…

… C’est la lutte des cadres.

Christophe Bouquet – C’est la lutte des cadres. C’était cette lutte-là que nous voulions filmer. C’est extrêmement difficile – et je vais employer un mot trivial – car ce n’était pas sexy.

Vanessa Ratignier – Quand on se retrouvait en salle de montage, on en prenait réellement conscience. Pendant 40 ans, on a décimé les ouvriers ; maintenant, c’est au tour des ingénieurs de se retrouver en première ligne. C’était difficile à conceptualiser, car cela va tellement à l’encontre des idées reçues.

"À travers eux, cela permet d’universaliser le combat, de se l’approprier et de le comprendre"

Vous parlez beaucoup de lutte. Dans le documentaire, vous parlez aussi beaucoup de construction. C’est peut-être la marque de fabrique de ce combat politique…

Vanessa Ratignier – Le combat politique ne se mène pas là où il devrait. Ce sont les syndicalistes qui le mènent. Cette vision du syndicalisme que décrivait Christophe, n’est pas du tout celle que nous avons vue. Des Philippe, des Francis, des Alexis, des Karine, il y en a partout. C’est assez révélateur, quand Bruno Le Maire dit qu’il est bluffé… Une grande partie des syndicalistes s’engagent dans les syndicats par amour pour l’outil de travail, pour la volonté de le préserver. Ils connaissent hyper bien leur dossier. Ce sont eux qui s’emparent vraiment de la chose politique et essaient de dessiner des politiques industrielles, alors que ce n’est pas leur rôle !

Le documentaire parle très peu de ce dossier politique qu’est le rachat. Vous faites un vrai choix…

Christophe Bouquet – Nous filmons le présent. Nous considérons que c’est fait. On ne peut pas revenir dessus. Nous ne faisons pas un film historique. Mais on en parle souvent, quand on montre les accords. C’est toujours là en fond, avec Jean-Marie Girier (le préfet du Territoire de Belfort, nommé à l’été 2020, ancien directeur de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, NDLR), avec Emmanuel Macron qu’on montre dans des archives…

Vanessa Ratignier – Ce n’est pas une heure où nous expliquons ce qu’il s’est noué en 2014, comme nous aurions pu raconter ce qu’il s’est noué dans les 15 ans qui précèdent 2014, avec des questions de corruption… Alstom, c’est ça aussi. Nous aurions pu faire un film sur comment Washington peut dire à un fleuron industriel français, « ça, tu peux le faire », « ça, tu ne peux pas le faire », « allez, je te découpe »… Notre film est irrigué par l’histoire de cette vente. S’il n’y avait pas eu cette vente, les mecs ne se battraient pas. Nous l’appréhendons juste différemment. Il y a eu beaucoup de choses faites sur la vente, les coulisses de la vente, sur les enquêtes en cours. Elles sont passionnantes. Nous avions envie de raconter cette histoire à un autre niveau. Nous revenons sur l’accord, qui leur permet de tordre le bras à Bercy. Quand nous parlons de ce qu’ils font aujourd’hui, c’est le chapitre d’après la vente.

Christophe Bouquet – L’idée de ce film était aussi de tendre vers un combat plus universel. Qui dit universel, dit que l’on ne s’arrête pas non plus que sur ce cas spécifique.

Vanessa Ratignier – Au-delà de la vente d’Alstom à General Electric, cela parle aussi de Nokia, de Technip, d’Alcatel. Avec Christophe, nous avons eu aussi une approche différente par rapport aux enquêtes que nous avons pu faire sur les précédents films. Cela fait quinze que nous racontons la même histoire : la mécanique du pouvoir, comment fonctionne-t-elle ? D’habitude, et notamment sur la vente d’Alstom à General Electric, on s’attend ou on espère être au niveau des rouages du pouvoir, en haut. Là, nous avons regardé depuis un autre endroit. Je pense, qu’à travers ça, nous faisons passer beaucoup de choses.

"D’habitude, nous faisons des films sur des choses hyper froides : la drogue, les trafics, la mafia, les affaires politico-financières… Et là, on se retrouve à faire un film sur des gens qui nous parlent de nous, de nos combats, de notre rapport à la politique, de notre rapport au monde"

On voit aussi l’histoire d’une lutte collective dans votre documentaire. Voulez-vous aussi raconter cette histoire ?

Vanessa Ratignier – Je vais répondre autrement… Ils ne sont pas seuls. Des comme eux, il y en a un partout. Il y a ce collectif, ici, effectivement, qui donne la force de continuer quand parfois on n’y croit plus.

Christophe Bouquet – Quand nous avons rencontré leurs avocats, nous leur avons demandé s’ils avaient une spécificité. Ils ne sont pas les seuls. La différence, c’est qu’ils sont dans une projection d’avenir. Ils ne sont pas seulement sur la conservation d’un outil. Ils sont déjà passés à l’étape d’après.

Vanessa Ratignier – En les montrant à ceux qui luttent partout en France, on montre que c’est possible.

Christophe Bouquet – Vous n’êtes pas seuls !

Pourquoi les enfants du Lion ? Que voulez-vous dire ?

Vanessa Ratignier – Ils s’inscrivent dans la tradition que célèbre le Lion de Belfort, des 103 jours de résistance face à l’avancée de l’armée prussienne.

Christophe Bouquet – C’est la mythologie. Le lion veille sur la ville. Il est là, face à nous.

Vanessa Ratignier – Dans les enfants du Lion, il y a une continuité, une tradition qui se perpétue. Ce qui est génial dans le Territoire de Belfort, qui est un petit territoire, c’est d’avoir une sorte de France en miniature, avec tout le questionnement sur la politique industrielle.

Christophe Bouquet – Ils sont les héritiers. C’est leur symbole. C’est présent sur les t-shirts. Mais je crois que je suis incapable de répondre à cette question. Quand nous avons évoqué ce titre, il y a eu une évidence émotionnelle. Je ne peux pas l’expliquer.

L’émotion est très présente dans ce film. On sent une volonté de construire une proximité entre le spectateur et la personne que l’on filme.

Christophe Bouquet – On parle directement aux spectateurs. Quand on voit Philippe au début (dans la scène d’entrée), la voix off s’adresse directement aux spectateurs.

Vanessa Ratignier – Nous voulions les montrer dans leur humanité. D’habitude, nous faisons des films sur des réalités froides : la drogue, les trafics, la mafia, les affaires politico-financières… Et là, on se retrouve à faire un film sur des gens qui nous parlent de nous, de nos combats, de notre rapport à la politique, de notre rapport au monde et de ce que nous pouvons y faire. Il a été difficile de trouver la bonne distance et de savoir comment parler d’eux. Ce que l’on raconte, c’est notre histoire de Philippe, de Francis, d’Alexis, de la CGT, des élus, de la politique, de la non politique industrielle… C’est notre histoire de vous, du Territoire de Belfort. C’est très subjectif.

Christophe Bouquet – Je veux rester sur l’émotion. La scène avec Philippe, à la fin…

Vous m’avez tiré les larmes…

Christophe Bouquet – Tu as été ému, c’est très bien, mais nous ne l’avons pas fait dans un souci d’émouvoir. C’est le regard de quelqu’un qui se rend compte, en nous parlant, que c’est la dernière interview que nous faisons avec lui, que cela met un terme à une rencontre de deux ans. Il regarde tout le chemin parcouru. Ça l’émeut. Il se dit : « On a avancé. »

Vanessa Ratignier – Il y a quelque chose de vertigineux.

  • Jeudi 4 novembre, Belfort, les enfants du lion, 23 h 30, sur France 3. Documentaire disponible ensuite pendant 7 jours en replay.
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