Jean-Pierre Chevènement : « Nous mettons l’accent sur la politique industrielle »

Jean-Pierre Chevènement fait un retour remarqué sur la scène politique. Nationalement, il salue la volonté de reconquête industrielle d’Emmanuel Macron.

Jean-Pierre Chevènement fait un retour remarqué sur la scène politique. Nationalement, il salue la volonté de reconquête industrielle d’Emmanuel Macron. Surtout, il valide son choix de relance de la filière électro-nucléaire, qui garantit du travail aux usines de Belfort. Localement, un candidat marche sur ses traces dans la 2nde circonscription, pour les élections législatives. Pour Le Trois, il revient sur ces dossiers, mais aussi sur la dynamique de son nouveau mouvement politique, avant de livrer un regard sur le futur de l’Aire urbaine. Interview.

Quel espace politique doit occuper Refondation républicaine ? Dans quelle mesure cette force politique aborde-t-elle des sujets dont les autres partis ne se saisissent pas ?

« Refondation républicaine », comme son nom l’indique, vise à approfondir les concepts clés du modèle républicain : souveraineté nationale, citoyenneté, liberté, égalité, fraternité, accent mis sur ce qui est commun, rôle de l’école dans la formation du citoyen, laïcité. La cohérence de ce modèle a été perdue de vue par les autres partis : de gauche quand ils ont tourné le dos, après 1983, à leur vocation sociale constitutive ; de droite, quand ils ont laissé dépérir l’héritage que leur a légué le général De Gaulle. Le texte de référence pour « Refondation républicaine » est le discours que j’ai prononcé à Vincennes le 9 septembre 2001 incitant au dialogue les Républicains des deux rives : « Au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, il y a la République. » Comme vous le voyez, nous partons de l’exigence républicaine telle que les autres partis l’ont plus ou moins laissée dépérir.

Vous êtes une figure de la gauche. Vous êtes à l’origine du Ceres, un laboratoire de la pensée politique et socialiste avec des personnalités comme Didier Motchane. Vous avez incarné l’aile gauche du Parti socialiste. Aujourd’hui, si votre discours évoque les idées républicaines, l’éducation, la souveraineté industrielle, la question sociale est peu mise en avant. Pourquoi cette disparition ?

Le CERES a été créé en 1964 par des militants du parti socialiste de l’époque. Ils visaient à tirer de l’union de la gauche une énergie nouvelle après plus de quatre décennies de division mortifère (Congrès de Tours 1920). La démarche du CERES doit se comprendre dans le contexte des années 1960 : espoir d’un réformisme suscité par Nikita Khrouchtchev à l’Est, volonté du Parti Communiste français de venir au pouvoir en France à travers un processus électoral et un programme commun de gouvernement. Le monde d’aujourd’hui, dominé par un capitalisme financier en crise, est un monde fragmenté où la rivalité entre les États-Unis et la Chine joue un rôle structurant. Nous partons des réalités telles qu’elles sont, en nous inspirant de Jaurès : « Aller à l’idéal, mais comprendre le réel. » D’où l’importance que nous attachons à l’idée d’une « autonomie stratégique européenne ».

La question sociale n’a rien perdu de son actualité, mais on ne peut la poser qu’à partir des réalités économiques comme l’a souligné, à juste titre, Emmanuel Macron : « On ne peut distribuer que ce qu’on produit. » Nous mettons donc l’accent sur la politique industrielle et sur ce qui peut favoriser la croissance sur ce qui rapproche et permet la coopération des « productifs » et non sur ce qui divise et entraîne des blocages. Mais la question sociale, celle de l’égalité des possibles, reste toujours présente dans notre esprit.

Justement, dans quelle mesure votre matrice politique rejoint-elle celle d’Emmanuel Macron, plutôt marqué par une dynamique libérale, incarnée à l’époque par Michel Rocard ? Pourquoi, selon vous, Emmanuel Macron est-il justement la bonne personne pour porter vos idées ?

Si le Macron de 2017 s’est quelquefois – mais rarement – réclamé de Michel Rocard, le Macron de 2022 est tout différent. Le tournant opéré dans sa déclaration du 13 avril 2020 est saisissant : il y affirme la primauté du « quoiqu’il en coûte » et la nécessité d’une reconquête industrielle. Les critères de Maastricht contre lesquels nous nous étions battus ont été suspendus et le resteront jusqu’à la fin de 2023. La Banque centrale européenne (BCE) voyait son action strictement bornée par le traité à la lutte contre l’inflation. Depuis l’inflexion opérée par M. Draghi en 2015 et continuée par Mme Lagarde, 4 800 milliards d’euros d’effets publics ont été rachetés par la BCE (le tiers du PIB de la zone euro). C’est dire que la « planche à billets » a fonctionné. Les critères d’endettement des États (60 % du PIB) ont été oubliés. C’est à ce prix, une réforme de fond en comble, que le système de l’euro a pu être sauvegardé.

"La réindustrialisation soulignée comme axe fondamental de notre politique industrielle implique la sauvegarde et même la reconstitution des pôles industriels majeurs que la France avait laissé disparaitre"
Jean-Pierre Chevènement

Si Emmanuel Macron a ramené sous pavillon français la turbine Arabelle, on ne peut pas non plus ignorer la vente de fleurons industriels ces dernières années, lorsqu’il était en responsabilité (ministre de l’Économie ou président de la République), comme Alcatel ou encore Technip. Comment analysez-vous cela ?

J’ai apporté un soutien républicain à Emmanuel Macron le 27 février 2022 en précisant d’ailleurs que ce soutien ne valait nullement renonciation à mes convictions de fond. La révision de la politique énergétique annoncée à Belfort le 10 février 2022 prend tout son sens : dans ce contexte non seulement, comme vous le soulignez, le rachat des turbines géantes Arabelle, mais aussi la relance du programme électronucléaire (entre 6 et 14 réacteurs EPR2). Au cœur de la politique industrielle, il y a la politique énergétique. La réindustrialisation soulignée comme axe fondamental de notre politique industrielle implique la sauvegarde et même la reconstitution des pôles industriels majeurs que la France avait laissé disparaitre. Mais ce n’est pas Emmanuel Macron qui a bradé Alcatel et Alstom. Ce sont MM. Serge Tschuruk et Pierre Bilger en 1998/99. M. Patrick Kron continuera dans cette veine en ouvrant le capital à General Electric. Technip, fleuron du parapétrolier français, c’est une autre affaire. Là aussi, c’est l’œuvre de son patron. L’affaire a été depuis lors rattrapée sous l’impulsion des pouvoirs publics. Bien entendu, Emmanuel Macron a fait évoluer sa doctrine : plutôt libérale au départ, elle est devenue ensuite beaucoup plus pragmatique, voire franchement industrialiste. Puis-je vous rappeler que si j’ai voté au premier tour pour Emmanuel Macron en 2022, je ne l’avais pas fait en 2017 : je tiens compte des évolutions…

En 2014, lorsque la volonté de GE de racheter la branche énergie d’Alstom fuite dans la presse, vous écrivez au Premier ministre que « ce transfert de propriété est hors de question ». Vous ajoutez : « La reprise de la branche énergie d’Alstom porterait un coup fatal à l’indépendance de notre filière électronucléaire. Elle signifierait l’abandon par la France d’un des derniers pans de son industrie d’équipement. » Vous proposez alors à l’État de monter au capital. En conférence de presse, vous déclarez : « Qui tient le capital, tient la décision ». Un mois plus tard, vous avez moins de réserves pour soutenir le projet. Que promet Clara Gaymard lors de sa venue à votre permanence sénatoriale pour vous convaincre ?

C’est parce que j’ai été scandalisé par les conditions dans lesquelles Alstom Énergie était vendue à General Electric que j’ai demandé à la fin de 2014 à rencontrer Emmanuel Macron, que je ne connaissais pas. Celui-ci m’a montré que la vente approuvée par l’Assemblée des actionnaires était malheureusement conforme à l’arrangement conclu par François Hollande à une époque (juin 2014) où Emmanuel Macron n’était pas encore ministre de l’Économie (à cette période, Emmanuel Macron était secrétaire général adjoint de la présidence de la République, à l’Élysée, NDLR). Depuis, je n’ai eu de cesse de faire revenir les pouvoirs publics français sur cette décision catastrophique pour l’indépendance de notre politique énergétique et celle de la filière nucléaire française. Toute la partie conventionnelle de nos réacteurs nucléaires, et en particulier de la turbine Arabelle, était fabriquée par Alstom et notamment à Belfort. C’est cette situation qui a été redressée par l’annonce faite à Belfort en février dernier par le président Emmanuel Macron du rachat de la partie nucléaire d’Alstom Énergie. Croyez-vous que je n’ai pas mouillé ma chemise pour y parvenir ? Et le Président Macron aussi, auquel je suis gré d’avoir motivé de manière décisive ses ministres, le patron d’EDF et d’avoir fait accepter ce rachat par les Américains ! Quant à Mme Gaymard, il se peut que je l’ai reçue à ma permanence sénatoriale par courtoisie (le 16 mai 2014, NDLR), mais j’ai franchement oublié cet épisode pour une raison simple : Mme Gaymard n’a jamais été en situation décisionnelle. Les centres de décision de General Electric ont toujours été aux États-Unis. Mme Gaymard exerçait un rôle de lobbying auprès des pouvoirs publics français pour le compte de General Electric. Je n’ai donc jamais eu d’échange sur le fond avec elle.

"Belfort et Montbéliard ont un intérêt vital à coopérer. Il faut que chacun se persuade qu’ensemble nous pouvons faire et obtenir plus que séparément"
Jean-Pierre Chevènement

Un de vos « proches » belfortains m’a confié un jour : « Jean-Pierre Chevènement aura d’avantage été écouté par ses adversaires politiques que par la  gauche ces 20 dernières années. Et c’est la raison pour laquelle la gauche est dans cet état-là aujourd’hui. » Que pensez-vous de cette remarque ?

Celui qui a tenu ces propos ne s’est pas comporté comme l’un de mes proches, mais plutôt comme un adversaire. Fallait-il ne pas intervenir auprès de Jacques Chirac ou de Nicolas Sarkozy pour éviter la faillite d’Alstom au début des années 2000 ? M. Chirac a fait monter l’État au capital d’Alstom en 2004, M. Sarkozy, en 2008, a apuré le dossier auprès de la Commission européenne et il a substitué Bouygues à l’État au sein du capital. C’est d’ailleurs la volonté de Bouygues de se retirer d’Alstom qui a ouvert la voie ultérieurement (en 2014) au rachat par General Electric. Tout ce mécano-industriel peut paraître un peu compliqué, mais comme vous l’avez rappelé : « Qui tient le capital tient aussi la décision. » Si, enfin, le gauche est aujourd’hui en morceaux, c’est l’effet de ses propres choix néolibéraux, et nullement mon fait comme une campagne d’une rare bassesse a cherché à le faire croire en 2002.

Vous revenez de manière active dans le jeu politique belfortain. Quelles sont vos raisons ?

Je n’exerce plus aucun mandat politique dans le Territoire de Belfort depuis 2014, mais je continue à suivre passionnément ce qui s’y passe. Je ne m’immisce pas dans l’exercice de leurs mandats par mes successeurs, je ne suis véritablement intervenu dans la durée que sur le dossier Alstom / General Electric parce qu’il surdétermine le reste. Et j’en ai toujours tenu informé le maire de Belfort. Bien sûr, j’ai mon âge. Pour assurer l’avenir, un homme neuf et compétent, constructif et bien introduit comme député ferait bien l’affaire de Belfort. C’est la raison pour laquelle je soutiens la candidature de Baptiste Petitjean. C’est le meilleur et pas seulement parce que c’est un Belfortain pur sucre…

Belfort et Montbéliard sont de nouveau empêtrés dans des querelles politiques. Quelle est votre vision politique de ce territoire ? Doit-il s’unir pour mieux construire ?

Belfort et Montbéliard ont un intérêt vital à coopérer. C’est pour cette raison que j’avais créé en 1984 avec Guy Bêche, André Lang, Christian Proust et Jean-Pierre Michel « l’aire urbaine de Belfort-Montbéliard ». On ne peut pas faire évoluer les mentalités par décret. Beaucoup de bonnes choses ont été faites : le TGV Rhin-Rhône, l’hôpital Nord-Franche-Comté, le développement universitaire (encore insuffisant), l’Axone, l’école de police et l’école d’infirmiers, toutes deux sises à Montbéliard. Il faut que chacun se persuade qu’ensemble nous pouvons faire et obtenir plus que séparément.

  • Note aux lecteurs : cette interview a été réalisée par mail. Les questions ont été envoyées et Jean-Pierre Chevènement y a répondu de manière manuscrite.
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