La procédure d’information-consultation du groupe Ebra a été lancée ce lundi, « ce qui officialise le plan de « repositionnement » comme ils disent pudiquement », indique, un brin ironique, Benjamin Cornuez, journaliste à la rédaction de L’Est Républicain de Belfort et représentant syndical du SNJ, le syndicat national des journalistes. « Mais c’est un PSE (plan de sauvegarde de l’emploi, NDLR) déguisé », assure-t-il. « On nous a expliqué lundi comment on ferait un meilleur journal avec moins de personnes », s’étonne-t-il encore.
Le groupe médiatique EBRA (Est Bourgogne Rhône-Alpes), qui compte 3 200 salariés, ouvre un plan de 373 départs volontaires (lire notre article) ; Ebra annonce, par ailleurs, la création de 68 postes, en rédaction. Le groupe, qui est la propriété du Crédit Agricole, édite Le Dauphiné libéré (Grenoble), Le Bien public (Dijon), Le Journal de Saône-et-Loire (Chalon-sur-Saône), Le Progrès (Lyon), L’Est Républicain (Nancy), Le Républicain lorrain (Metz), Vosges Matin (Epinal), L’Alsace (Mulhouse) et Les Dernières nouvelles d’Alsace (Strasbourg).
Ces titres couvrent 23 départements ; 800 000 exemplaires papiers sont diffusés chaque jour et les sites internet attirent 21,4 millions de visiteurs uniques par mois. Le journal justifie ce plan par « la baisse des ventes papier, l’évolution des usages de l’information et à la pression des plateformes numériques sur les revenus publicitaires ». Les ventes au numéro et les abonnements ont été divisés par deux en dix ans et la perte opérationnelle a dépassé les 10 millions d’euros en 2025. « Si nous ne faisons rien, cette perte pourrait tripler d’ici 2030. Concrètement, cela voudrait dire disparaître de certains territoires et petit à petit perdre notre identité. C’est précisément ce que nous voulons éviter », a déclaré la présidente du groupe, Sophie Gourmelen, dans un message vidéo diffusé en interne, reprise par l’AFP.
Avec la période estivale, la procédure d’information-consultation va être mise en pause. Les négociations reprendront à la rentrée ; les partenaires sociaux devront rendre un avis sur les conditions de départ négociées début novembre ; aucun départ ne sera acté avant. C’est aussi à cette période que les salariés qui restent connaîtront la nouvelle organisation.
4,76 milliards d’euros de bénéfices pour le Crédit Mutuel
« 65 postes sont visés à L’Est Républicain », dévoile Benjamin Cornuez, soit près de 18 % des objectifs visés par le plan. Des postes aux ventes, à la techniques, chez les assistants de rédaction et chez les secrétaires de rédaction (les relecteurs du journal). Entre L’Est Républicain et Vosges Matin, la direction veut supprimer 17 postes de secrétaire de rédaction sur les 49 postes qu’il y a, soit un tiers des effectifs. « C’est une saignée historique au niveau de la rédaction », déplore le représentant syndical. En Franche-Comté, on compte deux pôles de secrétaires de rédaction, à Belfort et Besançon. À Belfort, trois postes souhaitent être supprimés sur les neuf et un poste d’assistante est aussi visé. « Ce sont entre dix et quinze postes qui sont visés en Franche-Comté », résume Benjamin Cornuez.
La direction du groupe invoque des pertes importantes pour justifier en partie le plan. « Mais nous faisons partie d’un groupe qui a enregistré 4,76 milliards d’euros de bénéfices en 2025, tance-t-il. Ces pertes sont dérisoires par rapport aux profits. » Et de nuancer également la perte : « Les assurances ou le matériel informatique du groupe sont payés à d’autres sociétés du Crédit Mutuel. »
L’IA au secours des journalistes
Ces départs vont être compensés par le recours à l’intelligence artificielle, notamment avec l’outil MEPA, une mise en page automatique. « En fonction des notes sur les articles mises par les secrétaires de rédaction (qualité, urgence de l’information, NDLR), MEPA décidera de ce qu’il mettra en page, regrette Benjamin Cornuez. Ensuite, une personne va tout relire. » Et c’est là que le bât blesse selon Benjamin Cornuez. On compte 20 secondes de relecture par page et une poignée de minutes supplémentaires s’il faut la reprendre. « Cela montre bien le soin [que la direction] porte à la hiérarchie et la qualité de l’information », dénonce le représentant syndical. Surtout, Benjamin Cornuez s’étrangle de la présentation du poste : « Il est vu comme un contrôleur qualité ! » « La mise en page représente 5 % du temps de travail des secrétaires de rédaction, alors pourquoi la direction supprime un tiers des postes avec la mise en place de MEPA », questionnent les représentants syndicaux, au regard du plan IA présenté.
Deux autres outils d’intelligence artificielle vont être poussés. Le premier est destiné aux correspondants locaux de presse, qui couvre l’actualité dans les villages, pour le journal ; ces correspondances sont une activité complémentaire. Le système devra détecter si le correspondant a bien mis les 5W dans son article ; « il pourra le retoquer dans le cas contraire. » Pour les rédacteurs du journal, le nouveau logiciel, intégré au système de traitement de texte, fera des propositions de tires et de chapô (c’est le paragraphe-résumé, en début d’article). Des éléments dopés aux enjeux de référencement, pour le site Internet. « Nous avons beaucoup de questions sur ces outils, mais nous avons eu zéro réponse », déplore Benjamin Cornuez.
À l’échelle du groupe, le projet est piloté par Sébastien Georges, ancien rédacteur en chef de L’Est Républicain, Vosges Matin et du Républicain Lorrain. Il avait démissionné de son poste au printemps 2025 (lire notre article), à la suite d’une motion de défiance de ses rédactions. Cette reconversion en étonne plus d’un.
Derrière ce plan, les doutent sont nombreux dans les équipes sur le projet éditorial. « On nous dit que l’on veut plus d’enquête ou de dossier, mais le projet éditorial est bidon ». « L’organisation du journal est aussi plus souple », ajoute-t-il. On le voit déjà. Les pages 2-3 ne sont plus systématiquement consacrées à un sujet de l’Aire urbaine, comme c’était le cas auparavant. « Si tu as moins de journalistes, tu es moins bien informé sur ton territoire. On a un vrai souci démocratique. S’il n’y a plus L’Est Républicain, il ne va pas rester grand-chose », s’alarme Benjamin Cornuez. À moins d’un an la présidentielle (18 avril et 2 mai 2027), le message est dur.