Loéva Claverie
« Nous espérons faire réfléchir les femmes et leur faire prendre conscience de LA PLACE – RIEN QUE LA PLACE – TOUTE LA PLACE – qu’elles occupent dans le travail, la société, la cité, la famille, le couple. » C’est par ces mots sans ambiguïté, et des objectifs nettement affirmés, que l’association Athéna a informé de sa création, dans un courrier adressé à la presse en mars 1986. Une association essentiellement composée de femmes engagées, militantes, dans « la mouvance de gauche ». Et une création qui survient dans un contexte bien particulier : celui de la première cohabitation de la Ve République et la suppression du ministère des Droits de la femme.
Le 16 mars 1986, le second tour des élections législatives est remporté par la majorité de droite RPR-UDR ; le Front national entre également à l’Assemblée nationale en obtenant 35 sièges. Officiellement nommé Premier ministre le 20 mars 1986, Jacques Chirac annonce dès le lendemain la composition de son gouvernement. Or, surprise et stupeur pour les femmes : le ministère qui leur était consacré, et qui œuvrait depuis cinq années pour leurs droits, est supprimé. Instauré en 1981 et dirigé par Yvette Roudy, le ministère délégué chargée des droits de la femme, devenu un ministère de plein exercice en mai 1985, disparaît du jour au lendemain, sans explication, sans succession.
Alors, « face aux résultats des élections, face à la suppression du ministère […], face à la nomination d’un gouvernement où les femmes sont reléguées à des postes de second rôle, des femmes du Territoire de Belfort décident de réagir », lit-on dans des documents de création de l’association. Actives et militantes depuis 1984 à Belfort, ces femmes se constituent en association loi 1901. Athéna est née. « Athéna », pour la déesse de la cité, de la guerre et de la paix. Mais aussi pour une « Autre Tentative Harmonieuse d’Expression des NAnas ». « C’était pour avoir globalement une reconnaissance, explique Chantal Marchand, ancienne présidente de l’association. Une association est bien plus reconnue et prise au sérieux qu’un groupe informel. »
Une partie des femmes d'Athéna conserve son anonymat
Pendant les trois années qui suivent, Athéna bouscule le paysage politique belfortain. Au nombre d’une petite dizaine, les Athéniennes organisent des manifestations, interpellent les élus sur leurs actions et leurs propos, et publient leurs textes incisifs dans la presse. À la fin du mois d’avril 1986, elles publient dans l’Est républicain un texte acerbe, en réaction au discours de politique générale de Jacques Chirac : « Une seule raison d’exister pour vous : combler le trou de la sécu(L) en « vous donnant » des enfants français. Auparavant nos mères disaient : « Pas de chair à canon », nous, nous vous disons « Pas de chair à pognon. »
Athéna se bat ensuite en conseil municipal pour donner des noms de rues aux femmes, organise les journées du 8-Mars et défend ardemment les femmes. Mais surtout Athéna intrigue. Car dans ce groupe discret, caché, une partie des membres n’a jamais révélé son identité – ces personnalités ne voulaient pas compromettre leur carrière professionnelle. « Jean-Pierre Chevènement me parlait toujours d’Athéna, se souvient Chantal Marchand. On était une association de femmes politiques, on le dérangeait parfois, mais en même temps, c’était un contrepouvoir qui l’intéressait. »
Le plus gros coup d’Athéna survient en janvier 1989, à deux mois des élections municipales. Sous le nom « Femmes 89 », les Athéniennes organisent une soirée d’ampleur pour revendiquer un nombre plus important de femmes dans les listes candidates. Intitulée « Femmes dans la Cité », l’événement est un succès, au-delà de leur espérance. La salle 327 de la Maison du Peuple est pleine à craquer. Chantal Marchand en rigole encore : « On leur avait foutu la trouille ! En étant à peine dix, et avec des moyens limités, on avait réussi à réunir beaucoup plus de monde que pour une réunion du PS ! »
Deux mois plus tard, la liste du maire sortant, victorieuse, compte 30 % de femmes adjointes… dont deux Athéniennes.