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De Belfort à Bienne, l’envie d’être sur la bonne voie se heurte aux difficultés

Un polar a été écrit par Nicolas Turon, inspiré par ses trajets sur les lignes entre Belfort et Bienne. | ©Sophie Cousin​
Relier le Canton du Jura et le Territoire de Belfort au mieux, c’est l’objectif pour 2026. En attendant, le projet artistique Entre les lignes (Belfort Bienne, On est sur la bonne voie) raconte l’histoire de ces liaisons : Belfort-Delle, Delle-Delémont, Delémont-Bienne, au travers de podcasts, musiques et roman policier. À l’occasion de sa présentation, focus sur les projets et les difficultés qui façonnent ces rails.

C’est l’histoire d’une ligne, entre Belfort et Delle. Belfort et Bienne. La France et la Suisse. Une ligne qui offre sur ses deux côtés une traversée de paysages magnifiques, entre le Territoire de Belfort et le Jura suisse et bernois. Des montagnes aux couleurs automnales, des points d’eau où les hérons viennent se ressourcer. Des points de vue surplombant la ville de Porrentruy. Et le brouillard donnant un côté enchanteur sur les hauteurs de St Ursanne. Tout cela, en rejoignant Delémont ou Berne en moins d’une heure et demie depuis Delle. En un peu moins de deux heures depuis Belfort. 

Cette ligne, c’est aussi l’histoire d’un projet. Le projet transfrontalier « Entre les lignes  ; Belfort-Bienne, On est sur la bonne voie », porté par l’association Interlignes, qui a pour but de valoriser la ligne Belfort-Bienne, grâce à des chanteurs, des musiciens, une journaliste, un gastronome. Autant de personnes qui ont parcouru la ligne pour la raconter à travers des podcasts, des chansons (à retrouver ici), ou encore à travers un roman policier . Celui de Nicolas Turon, nommé Un aller sans retour. Ce vendredi, il a conté quelques extraits de son polar dans le train qui a inspiré ce même écueil, accompagné d’un musicien, accordéoniste, nommé Fabrice Bez. Pendant six mois, l’auteur a voyagé dans les rames, à une quinzaine de reprises, pour sentir, saisir, comprendre qui était cette ligne. « Je travaille régulièrement sur des lieux qui ont du mal à trouver leur identité », explique l’auteur. C’est un leitmotiv qui traverse toutes les œuvres qu’il construit depuis trois ans, après une carrière au théâtre. Sa manière de travailler a été de se laisser « guider par le hasard », en laissant ses a priori de côté et en discutant, en écoutant, beaucoup, les passagers. Pour offrir aux voyageurs « un miroir déformant », narre-t-il. Pourquoi le polar ? Il sourit, l’air narquois. Pour que les gens le terminent. « C’est un genre qui fait tourner des pages.» Mais c’est aussi, et surtout, un livre empreint d’anecdotes sur les territoires, de boutades sur la mentalité suisse, sur le vieillissement de Belfort qui cherche à retrouver une seconde jeunesse. Il joue avec les noms de villes, Belfort, Bienne, qui transparaissent à travers le nom de ses personnages, au gré d’anagramme.

Ce projet, il l’a porté avec le studio La grosse entreprise. Et espère qu’il puisse laisser une trace pour tous ceux qui empruntent cette ligne. Pour qu’ils puissent s’identifier aux personnages, aux paysages décrits, aux histoires, tirées de l’histoire des territoires. C’est une manière de la valoriser, cette ligne. Ce roman, on le retrouve dans la gare de Delle, à l’hôtel du Département, à l’accueil de France Bleu Belfort-Montbéliard, ou encore à la médiathèque de Grandvillars et Danjoutin. Pour autant, il se moque aussi des discours qui voudraient faire croire que ce roman et ces projets artistiques permettront de faire monter les gens dans le train. Lui-même le dit : « Ce sont les cadences qui joueront sur la fréquentation.»

Beaucoup de promesses déçues

Car cette ligne, notamment la portion Belfort-Delle réhabilitée 2018, c’est aussi l’histoire de promesses déçues. Cette ligne longue de 22 kilomètres avait pour objectif d’atteindre les 1 600 voyageurs par jour, au moment du lancement, en 2018. En 2022, Cédric Perrin le confirme : « Nous en sommes autour des 400 voyageurs actuellement. Les objectifs ne sont pas remplis et la ligne n’est pas à la hauteur.» Il y a deux ans, la fédération nationale des associations d’usagers des transports (Fnaut) avait déjà dénoncé un fiasco. La Région, qui en porte la responsabilité, s’était défendue, invoquant la place du Covid sur la fréquentation. Mais depuis, elle n’est pas remontée plus que ça. 

Ces défauts : des horaires inadaptés et une cadence qui interroge. Avec une confiance rompue par les risques incessants de suppression de train. Un prix jugé encore « trop cher », par certains, comme Cédric Perrin, sénateur du Territoire de Belfort. Une offre aussi, mal détaillée sur internet. Pour faire Belfort-Bienne, un simulateur propose de rejoindre Mulhouse, puis Bâle, puis Delémont pour enfin se diriger vers Bienne. Tout cela, en plus de 3 heures. Ou alors, lorsqu’il propose de prendre le train Belfort-Delle, il faut attendre 1h20 pour avoir la correspondance Delle-Bienne. Un autre propose de passer par Montbéliard, semblant ignorer les liaisons, plus courtes, possibles. De quoi décourager. Pourtant, cette ligne a vocation à aider les frontaliers à aller travailler entre Belfort et Bienne. Mais pour le moment, la difficulté à rejoindre simplement Delle depuis la ville de Belfort est problématique.

Du côté suisse, les homologues donnent l’exemple. David Asséo, délégué aux transports dans le Canton du Jura, rappelle le fonctionnement suisse. Sur le canton jurassien, 115 kilomètres de lignes de train circulent. 400 km de lignes de bus. 12 lignes de bus de nuit. Il y a, en fait, « 2,5 fois plus de trains du côté suisse pour une population inférieure à la partie française.» Des trains, il y en a donc très tôt, très tard, et à cadence ultra-régulière. Et ce 7 jours sur 7. Cette politique a été développée entre 2004 et 2018. Ce qui lui a permis, sur la même période, d’augmenter la fréquentation des transports de 65%. Du côté français, il avoue une « illisibilité » de l’offre de transport. Ce que confirme Cédric Perrin, qui regrette que dans un même bassin de vie subsistent deux réseaux de transport (Territoire de Belfort et Pays de Montbéliard). 

Il détaille, aussi, le projet « convergence 2026 », qui a pour but d’harmoniser l’offre entre la région Bourgogne-Franche-Comté et le canton du Jura, en proposant une offre directe Belfort-Delémont, avec des cadences avoisinant un train par demi-heure. Mais pour le moment, côté Bourgogne-Franche-Comté,il faut attendre la fin de la convention Région – SNCF et le début du nouveau contrat issu d’un appel d’offres fin 2025.En attendant, David Asséo met en perspective que deux trains par heure sans changement, de Belfort vers Delle, ne seraient pas de trop. Au contraire, ils permettraient une offre stable, lisible, et surtout faisable d’un point de vue technique selon des études, sans avoir besoin d’une flotte roulante supplémentaire. Mais encore une fois, rien n’est fait. Le sénateur du Territoire de Belfort est même inquiet. Malgré des mails qu’il ne compte plus, « la Région ne bouge pas pour le moment.» Il redoute aussi que la Cour des Comptes se mette à tiquer sur le déficit engendré par cette ligne, de plusieurs millions. Pour lui, il faut agir. Et commencer à parler de cette ligne positivement, pour motiver les troupes à prendre le réflexe de prendre le train. Espérant, alors, que le projet culturel « Entre les lignes » suscitera une curiosité nouvelle pour cette liaison à l’image impopulaire. 

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