C’est la goutte de carburant qui fait déborder le vase ! La hausse des coûts de l’énergie – à la suite de la guerre en Iran initiée par Israël et les États-Unis – génère des secousses dans les milieux économiques. Et en particulier chez les agriculteurs ; pour le gazole non-routier (GNR), utilisé dans les tracteurs, on est déjà à 50 % de hausse.
Théo Widmer, éleveur de vaches laitières à Villars-le-Sec, sur le plateau de Croix, et nouveau président des Jeunes agriculteurs du Territoire de Belfort, a fait ses comptes. Pour une exploitation qui consommerait 30 000 litres de GNR par an, cette augmentation de 50 % génèrerait un surcoût de 20 000 euros. Cette hausse des cours du pétrole a aussi des conséquences sur les prix des engrais et des produits à base de plastique. Autant dire qu’elle fragilise une profession déjà aux abois.
C’est l’une des motivations justifiant la mobilisation des agriculteurs, ce lundi 30 mars. Une vingtaine de tracteurs d’exploitants du Territoire de Belfort s’est rassemblée en convoi pour rejoindre le parvis de la préfecture du Territoire de Belfort. « La réponse du gouvernement est un gag », tance au micro Olivier Fridez, président de la FDSEA 90 et agriculteur à Villars-le-Sec, devant une cinquantaine de personnes réunies devant les grilles de la préfecture ; dans le public, le préfet, mais également le sénateur Les Républicains (LR) Cédric Perrin et le président du Conseil départemental Florian Bouquet. Cette aide, c’est « un prêt de trésorerie », replace Olivier Fridez, amer. Quant à l’aide de 70 millions d’euros envisagée pour les transporteurs, les pêcheurs ou encore les agriculteurs, elle n’est pas bien conséquente non plus, selon ses calculs. Elle ne permettrait de n’acheter que 44 litres de GNR quand on la rapporte aux données du département. Autant dire, une paille.
Les agriculteurs demandent des aides directes aux carburants
À ces hausses s’ajoute la baisse du prix du lait à cause « d’une pression inouïe de la grande distribution », mais aussi le maintien de la taxe MACF (mécanisme d’ajustement carbone aux frontières) liste Olivier Fridez, légèrement agacé. « De qui se moque-t-on, s’indigne-t-il. L’État renfloue les caisses avec des taxes sur les carburants et les intrants indispensables au fonctionnement de nos exploitations. » Le leader syndical demande de détaxer le gazole, à l’image de l’Italie et de l’Espagne. Et réclame de fixer un prix minimum pour les producteurs sur le lait.
Les agriculteurs attendent « des aides directes sur le carburant », mais également une réflexion plus globale. Olivier Fridez demande par exemple d’accroître la part autorisée de biocarburant, issu des cultures de colza ou betterave. Les agriculteurs pourraient ainsi le produire eux-mêmes, reproduisant ainsi le schéma utilisé lorsque les agriculteurs nourrissaient les animaux utilisés pour tracter les outils. Une manière de « désengorger le marché », selon lui.
S'appuyer sur la production locale en restauration collective
Les revendications de 2024 sont toujours présentes dans l’esprit des agriculteurs : plus de considération et de revenus pour les fermes. « La situation est grave et les dirigeants politiques ne sont pas à la hauteur des enjeux agricoles », s’étonne Olivier Fridez, qui rappelle que la France n’est plus souveraine en matière alimentaire. Ses stocks stratégiques sont réduits à 72 heures, glisse-t-il. Et d’ajouter une donnée : dans les années 1990, la France était la 2e puissance agricole mondiale. Elle est 8e aujourd’hui. Elle importe plus qu’elle n’exporte. Le pays est « livré » à une « mondialisation à outrance », accélérée « par une union européenne devenue folle ». Il dénonce des traités de libre échange « suicidaires ». « Ce modèle de libre-échange à travers toute la planète est-il encore une seule seconde crédible ? » questionne-t-il, tout en ayant une réponse en tête. Non. Et cette nouvelle crise énergétique lié à une crise géopolitique vient appuyer son argument. « Notre pays n’est plus souverain et nous roulons à vive allure sans frein, sans ceinture et bientôt sans volant », résume le président de la FDSEA 90.
Olivier Fridez ne comprend pas pourquoi, non plus, alors que la région dispose d’un abattoir à Besançon ou de laiteries, ses produits ne soient pas présents en restauration collective. « L’hôpital Nord Franche-Comté, les collèges et les lycées doivent montrer l’exemple », estime-t-il.
« On est de tout cœur avec vous », glisse une personne âgée marchant le long des tracteurs à l’arrêt. La population aime ses agriculteurs. Elle aussi doit questionner ses habitudes alimentaires si elle veut les soutenir.
Une délégation de six représentants des agriculteurs a été reçue par le préfet, à la mi-journée. Selon le recensement 2020, le Territoire de Belfort compte 250 exploitations agricoles.
Des préoccupations (aussi) locales
Devant les grilles de la préfecture, les agriculteurs ont interpellé le préfet, Alain Charrier, sur plusieurs problématiques locales. Théo Widmer les a listées. Ils pointent du doigt le retrait, chaque année, de la surface agricole départementale, à cause de projets immobiliers. « Ce sont des dizaines d’hectares qui sont repris chaque année », regrette-t-il. Il cite aussi les problèmes de voirie, notamment dans les villages, où les chicanes et autres ralentisseurs peuvent empêcher les tracteurs de passer. Pourtant, le code de la route les autorise bien à passer avec des engins agricoles qui peuvent mesurer jusqu’à 3,5 m de large. Il a aussi évoqué le cas de la R.N. 1019, qu’ils ne peuvent pas emprunter ; le préfet va appuyer le dossier, afin notamment d’obtenir une expérimentation. Enfin, les dégâts de sanglier et, à présent, ceux générés par le blaireau, préoccupent la profession. Des extensions de période de chasse ont été prises, indique la préfecture. Pour les blaireaux, sur signalement de la profession agricole, des prélèvements par les lieutenants de louveterie peuvent être permis. Pour sensibiliser les nouveaux maires aux enjeux agricoles, la profession sera invitée aux séminaires de formation.
