Les Chardoillet, Dellois de l’Ile Maurice

Les amateurs d’histoire locale connaissent bien le nom « Chardouillet ». Pendant six cent ans, ces notables terrifortains ont rythmé la vie régionale. Certains membres cette famille ont émigré par delà les océans. Récit d’un voyage où un Dellois nous fait découvrir tout un monde méconnu. Cette semaine, dans son blog L’usine à histoires (retrouvez toutes les chroniques), Jordan Lahmar-Martins propose de partir sur ses traces.

Jordan Lahmar-Martins

Les amateurs d’histoire locale connaissent bien le nom « Chardouillet ». Pendant 600 ans, ces notables terrifortains ont rythmé la vie régionale. Certains membres de cette famille ont émigré par delà les océans. Récit d’un voyage où un Dellois nous fait découvrir tout un monde méconnu, celui de l’île Maurice. Cette semaine, dans son blog L’usine à histoires (retrouvez toutes les chroniques), Jordan Lahmar-Martins propose de partir sur ses traces.

Une légende évoque la venue vers 1525 du prêcheur protestant Guillaume Farel à Belfort. Le prédicateur aurait tenté de convertir la cité du Lion à la religion réformée. Il aurait cependant été empêché par Hugues Chardouillet, un bourgeois. Aucune trace écrite ne corrobore cet événement et Hugues a vécu cinquante ans avant l’événement. Ce récit est révélateur de l’importance de la famille Chardouillet pour Belfort et ses alentours.

Les premières traces de la dynastie remontent au XVe siècle dans les archives belfortaines. À partir de cette période, la famille s’enrichit grâce au commerce du cuir. Elle occupe aussi de hautes fonctions politiques et religieuses. Au XVIIIe siècle, Melchior Chardouillet est un brillant médecin. Sa parenté demeure floue. Il serait le fils de François, avocat au Conseil Souverain d’Alsace. Melchior, pour sa part, devient un brillant étudiant qui soutient sa thèse à Strasbourg en 1734. Diplômé, le nouveau médecin exerce à l’hôpital des Poules de Belfort. Il s’installe à Delle vers 1748.

Dans la commune frontalière, le docteur s’appuie sur la famille Taiclet, dont des membres sont baillis, équivalent des maires actuels. Un faisceau d’indices indique que Melchior et les Taiclet sont cousins. Pour consolider son rang, Melchior épouse Marie Françoise Bletry née à Belfort en 1727. Cette alliance assure à Melchior et aux Chardouillet des liens avec une famille marchande importante. L’union est célébrée en 1758, Melchior a environ quarante-cinq ans, c’est un âge très tardif pour fonder un foyer. L’espérance de vie moyenne est alors de trente ans.

Melchior et sa femme ont plusieurs enfants. L’ainé, Xavier Etienne Léger appelé François Xavier, est baptisé le 2 octobre 1760. Son destin est singulier.

François Xavier Chardoillet, de Delle à l’ile Maurice

Le parcours de François Xavier est assez surprenant. Il part effectuer des études de droit à Strasbourg. Comme François son grand-père, il devient avocat au Conseil Souverain d’Alsace. Il se lie d’amitié avec Jean-Baptiste Artus, un confrère. Les deux amis se lancent dans le commerce maritime. Ils s’exilent sur ce qui deviendra l’Ile Maurice. Alors colonie française, « l’Ile de France » est un lieu prospère. Un territoire ancré dans des relations commerciales entre l’Inde et l’Afrique.

En 1784, François Xavier Chardouillet arrive sur l’ile. Il se lance dans le commerce de l’indigo. Il s’enrichit rapidement et achète quelques biens à Port-Louis, mais également une grande propriété dans le sud de l’Ile. Dans cet endroit, François Xavier va se lancer dans un autre « commerce ». Comme beaucoup de grands propriétaires, le Dellois acquiert des dizaines d’esclaves. Ces malheureux servent dans les plantations nécessaires à l’étoffe de tissus.

Derrière ce trafic d’êtres humains, des routes comparables aux commerces triangulaires font jour. Les esclaves sont arrachés de leurs terres le long des côtes africaines et malgaches. Ils sont ensuite revendus dans des comptoirs comme Zanzibar. Leur funeste voyage s’achévant à l’Ile Maurice ou dans d’autres colonies. Les productions issues du travail forcé sont expédiées en Europe, Arabie et en Inde. Des négociants y gagnent des fortunes.

Résumer François Xavier à la seule possession d’esclaves serait réducteur. Son œuvre est plus complexe. Il est notamment un relais important pour la communauté française de l’ile. Reconnu pour son accueil, il reçoit plusieurs arrivants. Parmi eux, le docteur Bergstén qui va fonder un hôpital sur l’ile.

Les compétences juridiques du Terrifortain sont mises à contribution. Un décret préfectoral le nomme en charge de régler une importante affaire juridique en 1805. Durant plusieurs décennies, la future ile Maurice n’est pas gérée par l’État mais par une compagnie privée, la Compagnie des Indes. L’entreprise périclite et finit par disparaitre pendant la Révolution française en laissant des dettes importantes. François Xavier Chardoillet devient l’un des administrateurs chargé des litiges financiers avec les créanciers mauriciens.

Les affaires du Dellois vont survivre à un changement politique majeur. En pleine guerre napoléonienne, les Britanniques prennent l’ile en 1810. Les nouveaux occupants font preuve de pragmatisme. Ils vont laisser en place le peuplement de l’époque français. Le producteur reste ainsi que sa famille.

Dans ce domaine, le négociant se marie deux fois et a trois enfants. Il établit une stratégie familiale, tandis que son ami et beau-frère Jean-Baptiste Artus retourne à Belfort, gérer les affaires. François Xavier perpétue sa lignée à Maurice avant de s’éteindre en 1815 à Port-Louis

Les Chardoillet, une famille franco-mauricienne

Les héritiers Chardoillet connaissent une fortune diverse. En 1817, un ouragan détruit une bonne partie de la propriété. L’année suivante, l’ensemble des biens sont mis aux enchères. Impossible de savoir si les biens sont restés entre les mains de la famille delloise. Cela n’empêche pas, dans les années suivantes, la dynastie delloise de s’insérer davantage encore dans l’élite coloniale.

La fille de François Xavier, Marguerite Chardoillet, épouse son cousin Jean Baptiste Artus. Cette alliance a pour vocation de renforcer les liens entre Artus et Chardoillet. Malheureusement, la jeune femme décède à l’âge de 25 ans. Aujourd’hui encore; sa sépulture est visible à Port-Louis (photo ci-dessous).

Tombe des Chardoillet, sur l'île Maurice (Historic Mauritius – CC BY-NC-ND 2.0).

Un des deux frères de Marguerite, Frédéric, reprend les activités de son père et les biens familiaux. Il devient dès lors un propriétaire terrien important. Il est recensé en 1832 comme l’un des derniers propriétaires d’esclaves vers la Gaulette, dans l’ouest de la colonie. À ce moment, les affaires familiales sont prospères car il vient d’acheter 490 arpents de terres.

L’influence de Frédéric Chardoillet est également politique. On le retrouve par exemple en 1836 signataire d’une pétition pour le roi d’Angleterre. Dans ce texte, Frédéric et les autres grands propriétaires se plaignent des difficultés d’application d’une loi pour la venue d’ouvriers indiens.

La famille Chardoillet est considérée comme « bientraitante » de leurs esclaves. L’abolition de l’esclavage en 1838 change la donne. Les esclaves libérés ont été remplacés depuis quelques années par des travailleurs libres venus d’Inde. Une enquête réalisée en 1840 montre que les conditions des travailleurs libres de la famille sont de bonne qualité (1).

Mais derrière cette réalité, la vie des esclaves puis des travailleurs restent très précaire. L’espérance de vie est limitée pour ces populations. Ainsi, François Xavier Chardoillet déclare en 1807 le décès soudain de trois de ses exploités en une journée.  

Comme pour le fondateur François Xavier, le nom des Chardoillet ne doit pas rester lié qu’aux grands propriétaires terriens et à l’esclavage. Cette famille est un exemple typique des clans franco-mauriciens. Dans les décennies suivantes, les descendants de la famille vont nouer des relations avec une partie de l’élite franco-mauricienne. Cette population se concentre dans la région du sud où se sont établis les Chardoillet, les Plaines Wilhems..

Les Franco-Mauriciens occupent pendant longtemps des postes prestigieux. Des descendantes des Chardoillet se marient avec des entrepreneurs, un maire de Port-Louis ou encore un président de la chambre de commerce de Maurice. Cette communauté franco-mauricienne parvient à garder des liens avec la France. Le prix Nobel de littérature Jean-Marie Le Clézio en étant le membre le plus connu.

L’histoire des Chardoillet ne s’arrête pas à l’Ile Maurice. Un lointain descendant de François Xavier Chardoillet, George Lindsay Mayer s’établit dans les années 1930 à Durban en Afrique du Sud. Le jeune mauricien suit une nouvelle vague d’émigration. Une partie de la communauté franco-mauricienne quitte l’île au début du XXe siècle. La perte d’influence de cette population dans la vie politique et économique de leur pays les pousse à partir.

George Mayer devient un homme d’affaires avisé. Il est représentant d’une entreprise mauricienne, « La société du Bocage ». Cette institution est très certainement la propriété de la famille Mayer.  George Mayer est présent notamment dans les années 70 dans le Who is Who sud-africain. Le parcours de Mayer ajoute une ligne de plus à l’histoire des Chardoillet de l’Ile Maurice, deux cent ans après le départ de Delle.

  • (1) Mauritius Copies of Correspondence Addressed to the Secretary of State for the Colonial Department Relative to the Introduction of Indian Labourers Into the Mauritius and of the Report of the Commissioners of Inquiry Into the Present Condition of Those Already Located in that Colony In Continuation of Parliamentary Paper No 58 Ordered to be Printed 7 February 1840, pp.82-83

Bibliographie de la chronique

Sources :

Archives départementales du Territoire de Belfort via le site LISA 90

 

Archives La Gazette de Maurice, disponible (http://la-gazette-de-maurice.blogspot.com/)

 

Cercle de généalogie de Maurice Rodrigues

 

Institut national des études démographiques

 

Travail généalogique de Louis Maurel (vérifié)

La Gazette des îles de la mer des Indes Numéros 14-22, Sentinelle Ltée.1987, p.597

Ouvrages :

AGORSAH Emmanuel Kofi, Freedom in Black History and Culture, Arrow Point Press, 2001, p.115

BALLGOBIN Vina, « Travailleurs indiens et nutrition à l’Ile Maurice (1834-1900) » in Revue de l’Océan Indien, n°10, 2013

GRUDLER Christophe, « Une famille belfortaine en Basse Alsace. Les Chardoillet »,  in Bulletin du Cercle généalogique d’Alsace, n° 92, 1990, pp.372-379

TOUSSAINT Auguste, L’administration française de l’Ile Maurice et ses archives, 1721-1810, Imprimerie Commerciale, 1965, p.48

TOUSSAINT Auguste, Le Mirage des Iles ; la negoce francais aux Mascareignes au XVIIIe siècle, Suivi de la correspondance du négociant lyonnais Jean-Baptiste Pipon, Edisud, 1977, p.362

TEELOCK Vijaya, Historical survey of la Gaulette and Coteau Raffin, 2015, 46p. (https://www.researchgate.net/publication/275655194_History_of_La_Gaulette_Mauritius)

Suid-Afrikaanse Hofverslae, vol 4,Juta and Company, 1982

Remerciement : Josiane Avenard, auteure notamment de Vivre à  Belfort quand-même, Aventures d’une famille de notable, 2017.

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