Les questions en suspens du rachat de la branche nucléaire de GE par EDF [analyse]

Un article publié par La Tribune ce vendredi a relancé le dossier de la reprise, par EDF, de l’ancienne branche nucléaire d’Alstom, vendue à General Electric en 2015. Cette volonté, politique, n’est pas nouvelle. Mais cette hypothèse de rachat ne peut être étudiée qu’à l’aune d’autres dossiers, dont l’élection présidentielle du printemps 2022 et la confirmation de la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Le point.

Un article publié par La Tribune ce vendredi a relancé le dossier de la reprise, par EDF, de l’ancienne branche nucléaire d’Alstom, vendue à General Electric en 2015. Cette volonté, politique, n’est pas nouvelle. Mais cette hypothèse de rachat ne peut être étudiée qu’à l’aune d’autres dossiers, dont l’élection présidentielle du printemps 2022 et la confirmation de la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Le point.

En octobre 2020, Le Canard Enchaîné évoquait déjà un rachat de Geast, la co-entreprise liée au nucléaire issue de la cession de la branche énergie d’Alstom au conglomérat américain en 2015 ; elle est détenue à 80 % par General Electric et à 20 % par Alstom jusqu’en octobre 2018, puis détenue totalement par GE, et dans laquelle l’État dispose d’une Golden share. Fin mars, dans L’Est Républicain, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, précisait également : « Nous travaillons à une solution française pour les turbines Arabelle. Cette solution permettra de sécuriser cet actif unique, les compétences qui vont avec et qui sont indispensables à notre avenir énergétique. »

Les discussions pour un rachat par EDF ne sont donc pas nouvelles. Plusieurs sources confirment la venue de responsables de l’énergéticien français à Belfort ces derniers mois, sans que cela ne confirme un rapprochement. Les équipes belfortaines travaillent avec EDF, notamment sur le projet d’Hinkley Point, en Angleterre. Les syndicats confirment par contre que différentes autorités ont évoqué des discussions entre le Gouvernement et EDF, mais rien n’est officiel. Dans le calendrier, on leur souffle une étape en octobre.

Aujourd’hui, si des échanges existent, aucune discussions officielles pour une offre publique d’achat n’est engagée avec General Electric ; si elles existaient, une déclaration serait obligatoire auprès des marchés financiers, les deux entreprises étant cotées en bourse.

Frédéric Pierucci

Si le nom d’EDF est sur de nombreuses lèvres, des représentants du personnel évoquent surtout « une solution où EDF est partie prenante », c’est-à-dire EDF associé à d’autres investisseurs. Le Canard enchaîné évoquait aussi cette possibilité. Dans ce dossier complexe, un autre personnage sort du lot : Frédéric Pierucci. L’ancien cadre d’Alstom, à la tête de la division chaudière, est arrêté en 2013 par le FBI, aux États-Unis, pour une affaire de corruption et de pots de vin en Indonésie.

Quelques mois plus tard, General Electric se positionne pour racheter la branche énergie de l’industriel français : l’affaire Alstom commence. Ils sont nombreux à estimer que cette arrestation était la première étape du passage sous pavillon américain de la branche énergie d’Alstom. Frédéric Pierucci le raconte dans un livre, Le piège américain. Depuis plusieurs mois, il milite pour qu’un consortium français rachète la branche nucléaire ; aujourd’hui, selon La Tribune, la proposition de Frédéric Pierucci est sur la touche, non étudiée par l’Élysée. L’article du média économique replace donc surtout dans le débat public cette proposition alternative.

Nouveau programme nucléaire ?

Imminente ou non, cette vente de General Electric ne peut être dissociée du calendrier électoral français, avec l’élection présidentielle programmée en avril 2022. Personnage clé de la vente d’Alstom en 2015, le président de la République, Emmanuel Macron, ne va pas laisser le timing lui échapper. L’Élysée est très attentif aux évolutions du dossier.

Au-delà de ces circonvolutions politiques, ce rachat s’inscrit surtout dans l’avenir de la filière nucléaire française. En décembre 2020, depuis l’usine Framatome du Creusot (Saône-et-Loire), Emmanuel Macron a jaugé l’opinion publique. Il avait déclaré : « Notre avenir énergétique et écologique passe par le nucléaire. » Les oppositions à ce plaidoyer pro-nucléaire avaient été plutôt discrètes. Ce débat autour du nucléaire devrait donc revenir dans la course à l’Élysée.

Le président de la République ne se presse pas pour autant sur le dossier. Il n’a, par exemple, pas confirmé la construction de nouveaux réacteurs nucléaires, les EPR 2, même si la mise en service de six nouveaux réacteurs est évoquée depuis plusieurs mois. Qui sera en charge de la construction ? L’annonce de cette décision aura un impact significatif sur un éventuel rachat. Sera-t-elle faite avant ou après l’élection présidentielle ? Encore une question en suspens.

Les salariés veulent être associés

Au Creusot, Emmanuel Macron avait aussi adressé un message aux salariés de la branche nucléaire de General Electric, notamment à Belfort, alors visés par un nouveau plan social. « Je voudrais avoir une pensée amicale et engagée pour vos collègues et vos compagnons de Belfort. (…) Je veux leur dire que l’État, le Gouvernement et les différentes filières industrielles sont avec eux et nous continuerons avec tous les élus du territoire à nous battre pour que cet autre grand territoire d’industrie ait l’avenir qu’il mérite », avait-il déclaré. Les syndicats ne l’ont pas oublié.

Le calendrier politique, les enjeux de la filière et les défis propres d’EDF (lancement de Flamanville, abandon du projet de restructuration d’EDF Hercule, grand carénage) dictent le rythme de ce dossier. Mais aujourd’hui, les questions que se posaient les salariés il y a plusieurs mois demeurent. Et la principale : quel serait le périmètre du rachat ? N’est-on intéressé que par la construction de la turbine Arabelle ou le rachat concernerait-il aussi les équipes attachées à l’intégration de ces technologies dans les centrales nucléaires ? Aujourd’hui, aucune réponse ne fuite. Pourtant, la force des équipes belfortaines, c’est aussi la capacité d’intégration des centrales nucléaires (relire notre article).

Les syndicats craignent également qu’un rachat menace une nouvelle fois l’intégrité de l’entité nucléaire, déjà mise à mal par le plan social qui supprime en France 144 postes, et que l’on fragilise son avenir en limitant la poursuite d’activités comme les travaux sur les supra-conducteurs.

« [Avec cet article de La Tribune], nous avons la confirmation que les tractations sont bien avancées, estime Laurent Santoire, délégué syndical CGT, mais aussi que la décision du Gouvernement est d’écarter la représentation nationale et les salariés. » Christian Mougenot, de la CFDT, et Laurent Humbert, de la CFE-CGC, attendent que les syndicats soient associés aux discussions, « pour s’assurer que le périmètre est cohérent et que la reprise pérennise l’entité », précise le délégué CFDT. Laurent Humbert redoute une éventuelle « mise en concurrence » des équipes GE et d’EDF, dont certaines compétences sont communes, en cas de rachat. Il espère aussi que cette éventuelle reprise n’empêcherait pas Steam de continuer à travailler avec d’autres clients, évoquant le partenaire russe Rosatom.

De nombreuses sources estiment que cet article de La Tribune témoigne « d’une accélération » du dossier. D’autres, proche du dossier, évoquent plutôt un coup de bluff de Frédéric Pierucci. Ni EDF, ni General Electric n’ont commenté. Aujourd’hui, les spéculations sont nombreuses. Les questions aussi. Les certitudes beaucoup moins. Et c’est ce qui inquiète Belfort.

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