Législatives : tirs de barrage sur le front républicain

Le premier tour des élections législatives a bousculé le traditionnel front républicain.

La campagne d’entre-deux tours des élections législatives fait rage. Entre appels aux votes, barrage au Rassemblement national, front républicain et diabolisation des « extrêmes », les consignes à l’adresse des électeurs pour le second tour témoignent d’un jeu d’équilibriste loin d’être anodin et perclus d’éléments de langage, particulièrement dans la seconde circonscription du Territoire de Belfort où le duel du second tour oppose la Nupes au Rassemblement national. Décryptage.

La campagne d’entre-deux tours des élections législatives fait rage. Entre appels aux votes, barrage au Rassemblement national, front républicain et diabolisation des « extrêmes », les consignes et expressions à l’adresse des électeurs pour le second tour témoignent d’un jeu d’équilibriste loin d’être anodin et perclus d’éléments de langage, particulièrement dans la seconde circonscription du Territoire de Belfort où le duel du second tour oppose la Nupes au Rassemblement national. Décryptage. – mis à jour le 14 juin 21h27

« J’appelle à voter Ian Boucard ! » Entendre ces propos dans la bouche de Thiébaud Grudler (MoDem), candidat de la majorité présidentielle éliminé dès le premier tour dans la 1re circonscription du Territoire de Belfort, ou dans celle de son paternel Christophe, député européen Renew, aurait pu être l’anecdote politique de la soirée électorale du 10 juin, tant les deux hommes et leur mouvement vouent une défiance viscérale au camp Les Républicains de Belfort, mené par Damien Meslot. Une inimitié – c’est un euphémisme ! – réciproque. Ce propos est pourtant passé presqu’inaperçu.

Sur France 3, dimanche soir, Christophe Grudler a d’abord déclaré : « Nos valeurs sont aux antipodes de celles de l’extrême-droite. Je ne vais donc pas vous surprendre grandement en vous disant que, sur la première circonscription du Territoire de Belfort, nous allons appeler à faire barrage à l’extrême droite. Même si monsieur Boucard ne nous satisfait pas, entre deux maux, il faut choisir le moindre. » Une posture où il affirme ses valeurs républicaines, sans surprise et de circonstance, à la suite de la qualification du candidat du Rassemblement national Christophe Soustelle dans la 1re circonscription du Territoire de Belfort (notre analyse du 1er tour). Puis de poursuivre, interrogé par notre confrère Jérémy Chevreuil, sur la position de son parti politique vis-à-vis du duel entre Nupes et le RN dans la seconde circonscription : « Sur la 2e, entre l’extrême droite et l’extrême gauche, on laissera nos électeurs libre de leurs choix ». C’est dit. Le débat (re)placé. La posture, clivante.

Front républicain unanime ?

Ce renvoi dos à dos des candidats de la coalition de gauche et des candidats du Rassemblement national a aussi été entendu à l’échelle nationale, notamment dans la bouche d’Elisabeth Borne, la Première ministre. Une posture que l’on a pu également écouter chez Damien Meslot, dimanche soir. Michel Zumkeller, le député UDI sortant, éliminé dès le 1er tour, lui aussi a laissé entrevoir une attitude similaire dans un post publié sur Facebook : « Dimanche, je n’irai pas voter parce que la République de M. Melenchon n’est pas ma république et parce que la France de Mme Lepen (sic) n’est pas ma France. »

À part dans la seconde circonscription du Territoire de Belfort, les messages de lutte contre le RN sont pourtant sans équivoque dans les 4 autres circonscriptions du nord Franche-Comté, excepté de la part de la Gauche Républicaine et socialiste (GRS). Elle ne croit pas « à une consigne de barrage parce que la droite est le tremplin de l’extrême droite », sans renvoyer pour autant dos à dos LR et RN. Elle rappelle seulement que « le député sortant (Ian Boucard, NDLR) continuera de défendre des politiques libérales ». Même le Parti communiste français invite à utiliser « le seul bulletin de vote disponible pour [barrer la route au RN], celui de M. Boucard ». Mais dans la circonscription où s’opposent Nupes et RN, si les prises de position ne sont pas clivantes, elles sont au moins ambivalentes. Ou mesurées. Voire conditionnées.

Gérald Loridat : « Je fais une nuance »

Gérald Loridat, candidat Nupes éliminé pour 40 voix dans la 1re circonscription (lire notre article), a été choqué par cette posture de défiance de la majorité présidentielle ou de candidats de droite. Cette comparaison « me révolte », tance pour sa part Mathilde Regnaud, suppléante de Florian Chauche dans la 2nde circonscription. « On appelle à ce qu’aucune voix n’aille au Rassemblement national », ajoute, sans ambiguïté, Gérald Loridat, lorsque Le Trois l’interroge sur une éventuelle consigne de vote. Il dit comprendre qu’on décide « de voter blanc » entre le candidat Les Républicains et celui du Rassemblement national, dans la première circonscription. Mais il ajoute : « [Entre les deux], je fais une nuance, même si je suis en complet désaccord avec monsieur Boucard. » Mathilde Regnaud de rappeler : « Il y a 15 ans, l’extrême gauche, aux yeux de tout le monde, c’était Lutte ouvrière et le NPA. En 2017, la droite disait déjà que c’était la France insoumise. Aujourd’hui, on met les écolos et les socialistes, alors que notre programme va moins loin que celui de 1981. » Puis de railler : « Les Macronistes devraient faire attention. Dans 5 ans, ils seront extrémistes. » L’élue d’opposition a aussi été très surprise du traitement médiatique réservé à son parti sur ce front républicain, ayant le sentiment de devoir donner plus de garanties, alors que les autres forces politiques ne défendaient pourtant pas clairement ce front républicain les concernant.

Cette forte défiance à l’encontre de la Nupes n’a pas été reprise par toutes les forces politiques. Baptiste Petitjean, candidat chevènementiste de la seconde circonscription, rattaché à la majorité présidentielle, éliminé également le soir du 1er tour, avait un propos moins tranché. « Pas une voix au RN », déclarait-il, dimanche. Il invitait à voter en faveur de Florian Chauche, tout en estimant que c’étaient « 5 années difficiles » qui attendaient les Belfortains. GRS a formulé son idée en glissant que son soutien n’était pas « un chèque en blanc », mais a reconnu que la victoire de Florian Chauche « renforcerait le camp du progrès ». Baptiste Petitjean précisait qu’il surveillerait de près les positions de celui qui pourrait être élu député le dimanche 19 juin sur les questions énergétiques et notamment nucléaires. Des positions qui pourraient être « désastreuse[s] pour Belfort et pour le climat », valide GRS.

Bruno Kern (LREM), dont l’investiture a été refusée pour ce scrutin en faveur de Baptiste Petitjean, appelle « les électeurs qui se reconnaissent dans la majorité présidentielle à voter contre le Rassemblement national dans toutes les communes ». Sur la première, il appelle clairement à voter Ian Boucard, « malgré [les] réserves » car il est « devenu le candidat du rassemblement des républicains sincères ». Et sur la seconde circonscription, « nous attendons du candidat de la Nupes, encore peu connu, qu’il donne publiquement des assurances sur son attachement aux valeurs républicaines auxquelles la France insoumise, dont il est membre, porte trop souvent atteinte ». Il liste les sujets que sont la police, l’Europe, l’Ukraine. Et d’ajouter : « Nul doute que, rassurés sur le positionnement personnel de monsieur Florian Chauche, ils pourront aller jusqu’à voter pour lui. » Une position plus louvoyante.

Cette posture s’apparente plus à celle formulée par la porte-parole du Gouvernement, Olivia Grégoire, qui a remis les choses (en partie) en place ce lundi sur RTL, après le tollé suscité par les réactions de dimanche. Elle a redit : « Pas une seule voix pour le Rassemblement national » dans les 58 duels Nupes-RN (tweet ci-dessous). Elle a aussi évoqué « les 50 nuances de Nupes ». Elle admet une posture au cas par cas, vis-à-vis des « candidats qui ont des positions anti-républicaines ».

« Fachés pas facho »

Dans ce dossier, l’élue d’opposition au conseil municipal de Belfort, regrette « un renversement des valeurs qui est terrible ». Mais d’où vient-il ? Cette posture de diabolisation qui transpirait des éléments de langage n’est pas non plus étonnante, tant la Nupes et la majorité présidentielle sont au coude à coude. La première nommée a recueilli dimanche soir 25,66 % des suffrages exprimés et la seconde 25,66 % (source : ministère de l’Intérieur). Ensemble, le mouvement politique qui soutient Emmanuel Macron, redoute de ne pas avoir la majorité parlementaire.

Un candidat, qui souhaite conserver l’anonymat, remarque également « que tous les candidats de la Nupes ne sont pas les mêmes candidats », citant l’exemple de la suppléante de Mathilde Panot, dans le Val-de-Marne, Farida Chikh, qui avait été condamné pour avoir jeté un pavé sur les forces de l’ordre. « À ce stade, Florian Chauche est dans l’arc républicain », ajoute-t-il. Ce renvoi dos-à-dos résulte, selon lui, plutôt d’une « culture politique ». Le centre de gravité de la Nupes s’est déplacé vers une gauche plus « radicale ». Ce candidat voit dans la relation aux médias de La France insoumise, de sa manière « d’exciter » l’opinion publique, cette ambivalence formulée aujourd’hui à l’encontre de la Nupes dans la formation d’un front républicain.

Un observateur avisé de la vie politique belfortaine questionne finalement cette posture du front républicain. « Je suis contre le barrage, parce qu’on installe le Rassemblement national (RN) comme seule alternative à long terme. Ce sera le FN contre le reste du monde. On le paiera très cher. » Il estime surtout que les politiques libérales sont la raison de la montée du RN. Pour sa part, entre la droite et l’extrême droite, il voterait blanc. « Car ce serait voter pour la cause ou la conséquence. » De poursuivre : « Ce n’est pas le FN de papa. C’est un attrape-nigauds, prêt à flatter les instincts les plus grégaires. » Il redoute surtout que cette posture « morale » soit contre-productive, notamment vis-à-vis des « fachés pas facho », reprenant ainsi une célèbre formule de l’Insoumis François Ruffin. « On fabrique le monstre », estime-t-il. Et de questionner finalement : « Est-ce que les appels à voter servent encore à quelque chose ? » Ils monopolisent en tout cas le débat d’entre-deux-tours. Et ne sont plus aussi unanimes qu’ils étaient il y a encore 10 ans. Ce candidat anonyme de conclure que c’est un symptôme supplémentaire « d’une paysage politique malade ». Fracturé.

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