Francis Voelin : « Nous allons finir par faire des chantiers à perte »

La pénurie sur les matières premières pèse sur les artisans. Délai d’approvisionnement multiplié par trois, augmentation des prix de 35 %. Francis Voelin, président de la confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) Bourgogne-Franche-Comté, s’inquiète fortement de cette crise qui se joue. Interview.

La pénurie sur les matières premières pèse sur les artisans. Délai d’approvisionnement multiplié par trois, augmentation des prix de 35 %… Les contraintes s’accumulent. Francis Voelin, président de la confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) Bourgogne-Franche-Comté, s’inquiète fortement de cette crise qui se joue. Interview.

Que se passe-t-il dans le milieu de l’artisanat depuis un mois ?

Actuellement, il y a une rupture de matériaux. On nous annonce que les mois d’août et de septembre vont être très compliqués. Tout ce qui est à base de plastique, de fer, de bois, il n’y a plus rien. Les tuyaux ont augmenté de 50 centimes sur un morceau d’un mètre. On en utilise au moins 1 km par mois. Ce n’est pas rien ! Et ce n’est pas que sur les tuyaux. Les gaines, les tubes, tout a augmenté. En tant que président de la Capeb Bourgogne-Franche-Comté, je représente 20 000 entreprises. Je vous affirme que la crise est générale. La grande peur que nous avons, c’est de devoir s’arrêter de travailler et de mettre nos employés au chômage technique. D’un côté, il n’y a plus de matières premières. Et pour ce qui reste, les prix augmentent de plus de 30 %. Les élus, pour une fois, ne peuvent pas y faire grand-chose. C’est une crise mondiale. Ils essaient d’assouplir les délais « fins de chantier » dans le public et négocient pour que nous n’ayons pas de pénalités. Le cours de l’acier est à la journée, avant c’était sur deux mois. C’est le cours de la bourse. Ça fait un mois et demi que c’est comme ça et les choses se sont accélérées. Ça risque de mettre au moins un an à se stabiliser de nouveau. Les marges risquent d’augmenter de plus en plus. Et à la fin, qu’est-ce qu’on devient ?

Comment explique-t-on cette hausse des prix et cette pénurie de matières premières ?

Il y a des gens qui spéculent dessus. La loi de l’offre et de la demande. Les États-Unis ont énormément de commandes, le Canada également, la Chine aussi. La Turquie n’accepte plus d’exporter de bois et en France, on exporte chez tout le monde. Donc nous nous retrouvons en pénurie et les autres profitent de notre bois alors qu’ils n’acceptent plus d’en exporter. Ça commence à devenir un peu compliqué. La Chine coupe de moins en moins de bois et elle importe pour préserver ses ressources naturelles. La Turquie a voté ces jours-ci pour stopper son export. La Chine, depuis le Grenelle de l’Environnement, n’exporte plus non plus. Ils sont écologistes quand ça les arrange. En France, nous travaillons à flux tendu. Nous n’avons plus de stocks ! Les gens spéculent sur le bois et l’acier, et indirectement, les gens qui font du placement nous coincent. Je vous le garantis, le problème se joue dans les bourses.

Le covid-19 est-il en cause ?

C’est un prétexte qui arrange beaucoup de monde, mais ça ne fait pas tout. Nous avons arrêté seulement 25 jours. Nous avons continué de travailler depuis. Le secteur ne s’est pas arrêté. Donc le Covid a bon dos. La pénurie a commencé il y a un mois et demi, deux mois. On nous prévient depuis que les prix augmentent, qu’il y a des ruptures. Ça commençait par petits coups. Mais le problème pour les petits artisans comme nous, c’est que quand un chantier n’est pas terminé, on ne peut pas le facturer. J’en ai discuté avec Alain Griset, ministre de l’Artisanat. Il nous explique que les États-Unis ont très bien redémarré et d’un coup, ils ont absorbé une bonne partie des matériaux. Je suis également président de l’U2P Bourgogne-Franche-Comté, qui représente les métiers de bouche, avocats, coiffeurs, du bâtiment pour les accompagner dans la sortie de crise… Et nous avons appris par les coiffeurs que même L’Oréal n’a plus de contenants pour livrer le shampoing ; ils vont finir par le livrer en vrac ! Tout le monde est touché.

Comment gérer cela au sein des petites entreprises ?

La plupart des membres de la Capeb sont des entreprises familiales. Chez Francis TP, nous sommes 5 : deux apprentis, deux employés et moi. Nous formons des jeunes. Donc nous sommes moins productifs que 5 employés à temps plein. Et puis, il faut insister sur quelque chose : si les factures ont augmenté de 35 %, ce ne sont pas les artisans qui ont pris 35 % dans leurs poches. C’est à cause des matériaux ! Je veux qu’on sache que ce n’est pas la faute des artisans. Les clients n’en reviennent pas des hausses. Beaucoup d’artisans ont dû prendre une partie de leur marge pour encaisser l’augmentation des prix, mais là, ce n’est plus possible ! Nous allons finir par faire des chantiers à perte. Le chômage partiel commence à se préparer. Le chômage partiel, c’est comme de l’intempérie. Il va falloir organiser des réunions avec la DDT (direction départementales des territoires, NDLR) pour voir comment nous pouvons nous en sortir, mais ce sera compliqué. Il va y avoir de la casse. Les ouvriers auront 30 % en moins. Nous essayons de nous organiser, nous essayons de décaler les chantiers. Mais les gens ne réagissent pas forcément très bien. Ils ne comprennent pas la hausse des prix et l’allongement des délais. Nous modélons en fonction du coût du chantier et de la marge qui nous reste. C’est Ça fait 11 ans que je suis à mon compte et je n’ai jamais vu ça. Avant, nous pouvions espérer avoir 5 à 20 % de marge sur un chantier. Aujourd’hui, nous perdons jusqu’à 90 % de nos marges. Bientôt, sur un chantier à 10 000 euros, il ne nous restera que 500 euros. Il va falloir qu’on trouve des solutions, nous-même. Nous avons des familles derrière nous, j’ai deux ouvriers, nous faisons vivre des gens ! 75 % des artisans donnent plus à leur employé qu’ils se versent à eux. Face au cours de la bourse, nous, petits artisans, nous sommes un petit grain de sable au fond de l’océan.  

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