En 1906, à Belfort, la « résurrection » d’un mort fait le tour du monde !

En ce mois de janvier 1906, des médias du monde entier évoquent une affaire extraordinaire survenue au tribunal de Belfort. Une personne déclarée morte serait revenue vivante après six ans d'absence ! Derrière cette surprenante information, une histoire locale à la conclusion internationale.
Le tribunal de Belfort. | ©CC BY-NC-SA 2.0 FR

Jordan Lahmar-Martins

En ce mois de janvier 1906, des médias du monde entier évoquent une affaire extraordinaire survenue au tribunal de Belfort. Une personne déclarée morte serait revenue vivante après six ans d'absence ! Derrière cette surprenante information, une histoire locale à la conclusion internationale.

Paris, 1874, Jean-Baptiste Jeanroy (ou Janroy) naît de parents originaires de Haute-Saône. Son père Claude est gardien et sa mère Marie-Rose Paton est couturière. Le couple est venu à Paris après que le frère de Marie-Rose leur ait permis de trouver un emploi. Malheureusement, cette vie tranquille va s’interrompre. Claude décède. Jean-Baptiste s’établit alors à Dampierre-sur-Linotte avec sa mère et sa sœur.

Appelé sous les drapeaux en 1895, la vie du jeune comtois est bouleversée. Il s’établit en garnison à Belfort. Pendant son service, Jean-Baptiste est condamné à un an de prison. Il est coupable d’avoir volé des objets appartenant à un militaire. Il est incarcéré à la prison de Besançon. Gracié fin 1897, il n’en est pas moins sanctionné en étant envoyé en Algérie. En février 1898, le militaire arrive en garnison dans la région de Laghouat, dans le centre du pays. Il est atteint de fièvre typhoïde. Trop affaibli, il décède le 22 juillet.

L’histoire aurait pu s’en arrêter là. Cinq ans plus tard, un rebondissement survient. Marie-Rose Paton, la mère du défunt, reçoit une étrange nouvelle : son fils est bien vivant. Quelques temps auparavant, la fille de Marie-Rose a reçu la visite du ressuscité. Elle a reconnu son frère, les traits sont quasiment les mêmes : les mêmes yeux marrons, les cheveux foncés, le même visage ovale. Il n’en faut pas plus à la jeune femme pour retrouver ce frère disparu. Le revenant possède juste une peau bien plus foncée que jadis. Il rétorque avoir bronzé dans le désert algérien. Il évoque alors une erreur administrative au sujet de son décès. Il raconte enfin avoir vécu dans la misère ces dernières années.  

Le cœur de Marie-Rose Paton s’emballe en revoyant son fils disparu. Elle le reconnaît. « C’est lui » se serait-elle écriée en pleurant. D’autres personnes du village de Dampierre-sur-Linotte, dont le garde-champêtre, déclarent reconnaître l’enfant du pays. Jean-Baptiste décide de s’établir à Vesoul où il souhaite travailler. Il réclame plusieurs fois de l’argent à sa famille. Cette dernière le fait revenir à Dampierre pour exercer dans la boulangerie de son beau-père. Le jeune homme se prépare à passer l’hiver dans son foyer. Il souhaite avant régler une affaire à Belfort. Il s’absente durant plusieurs jours. Ne revenant pas, Marie-Rose apprend que cet enfant dont elle n’espérait plus le retour n’est pas celui qu’elle croit.

Derrière le retour, un faussaire

Jean-Baptiste Jeanroy s’appelle en réalité Louis Moutotte. Il est né à Geney (Doubs) en 1882. C’est un délinquant notoire. Il a été expulsé de son service militaire pour « troubles hystériques » en 1904 selon les termes contenus dans son registre militaire. Il a alors commencé une vie d’errance, souvent condamné pour des faits de vagabondage et de petits délits. Il se fixe essentiellement à Belfort. C’est dans cette ville qu’il tente de faire changer son état-civil et son livret militaire.

Il souhaite définitivement s’approprier l’identité de Jean-Baptiste Jeanroy. Les sources de l’époque ne précisent pas les circonstances de sa demande, ni sa stratégie pour parvenir à ses fins. Une hypothèse serait qu’il a réussi à se procurer un acte de naissance et d’autres documents remis par la ville de Dampierre. Avec ces derniers, il aurait cherché à faire modifier son état-civil en prétextant une erreur administrative. Toujours est-il qu’il est démasqué par l’administration. Moutotte est alors arrêté. Il aurait surtout tenté d’obtenir l’héritage du père Jeanroy décédé plusieurs années auparavant.

Au moment de son procès en 1906, il reçoit un soutien inespéré, celui de la famille Jeanroy. La mère et la sœur du vrai défunt demandent la clémence pour l’escroc. Marie-Rose va jusqu’à évoquer le  bonheur qu’a apporté Moutotte durant les quelques temps passés dans son foyer. Une manière pour elle d’atténuer le deuil qu’elle ne peut surmonter.

 

Au moment des délibérations au tribunal de Belfort, la décision tombe : Louis Moutotte est condamné à deux mois de prison pour port illégale d’une décoration. Jean-Baptiste Jeanroy avait reçu une décoration militaire à titre posthume. Le délit d’usurpation d’identité n’a été juridiquement créé qu’en 2011. Après le jugement, certains journaux décrivent l’hilarité qui saisit la cour devant cet événement rocambolesque.

La nouvelle de cette affaire dépasse largement le cadre belfortain. Peu de temps après la condamnation, l’escroquerie est évoquée dans la presse nationale. Le Figaro ou encore l’Aurore parlent de cette histoire peu banale. À une époque où l’information se mondialise, des reporters étrangers reprennent la dépêche. La presse anglaise puis celle du Commonwealth en parlent dans les semaines suivantes.

Le traitement de cette actualité est différente entre la presse anglo-saxonne et la presse française. La première développe davantage le pathos qui se dégage de cette affaire. Certains médias vont jusqu’à romancer l’affaire en évoquant une liaison de Moutotte avec la sœur du défunt ! A l’inverse, la quasi-globalité de la presse hexagonale décrit le récit sous un angle moins émotionnel, mais n’en caricature pas moins les traits des principaux protagonistes de l’affaire.

À la sortie de prison, la vie de Louis Moutotte est faite de condamnations liées à des escroqueries, des vols, etc. Cette vie sera marquée par la Première Guerre mondiale où le jeune homme servira surtout dans les colonies (Algérie, Tunisie). Il poursuivra une carrière militaire jusqu’en 1924 où il partira dans l’Empire notamment en Indochine. Sa trace se perd en 1931. La mère de Jean-Baptiste s’éteint cette même année à Dampierre-sur-Linotte.

 

Une dernière question reste en suspens. Comment Moutotte a-t-il pu réaliser cette arnaque ? Une hypothèse se dégage. Celle de renseignements transmis par des connaissances communes. Les deux seuls point communs connus de Moutotte et de Jeanroy sont leur année de naissance et la ville de Belfort où ils ont vécu. Il est à tout à fait réalisable que des relations des deux protagonistes militaires ou habitants de Belfort aient parlés du drame de la famille Jeanroy à Moutotte. De là, le petit délinquant n’aurait eu qu’à faire son œuvre d’un récit digne d’un vaudeville.

Sources

Archives Ville de Paris, V4E 3666, acte de naissance de  Jean-Baptiste Jeanroy. 11 mars 1874.

Archives départementales de Haute-Saone, RM089, matricule militaire de Jean-Baptiste Jeanroy 

Archives départementales du Territoire de Belfort, 1 R 399, matricule militaire de Marie Louis Charles Moutotte

Archives nationales d’Outre-Mer, liste des décès de la ville de Laghouat, 1898 (consulté le 12 aout 2022, http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/caomec2/osd.php?territoire

Le Nouvelliste de l’Est, 21 janvier 1906.

Le Ralliement : journal républicain du Territoire de Belfort, 20 janvier 1906

The Star, 3 avril 1906

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