Bernard Streit : « Il faut s’engager dans des démarches sociétales fortes »

Bernard Streit a présidé pendant 35 ans l’entreprise familiale Delfingen, basée à Anteuil (25). Entretien avec un entrepreneur qui a transformé la destinée d’une PME en un équipementier automobile de référence mondiale.

Bernard Streit* a présidé pendant 35 ans l’entreprise familiale Delfingen, basée à Anteuil (25). Le 5 avril, il a donné une conférence au lycée Cuvier, à Montbéliard, sur Les grands défis d’une entreprise au XXIe siècle. Entretien avec un entrepreneur qui a transformé la destinée d’une PME en un équipementier automobile de référence mondiale.

Quels sont vos conseils pour affronter les défis du XXIe siècle ?

Il faut que les chefs d’entreprise regardent les défis qu’ils ont déjà relevés : les défis techniques, l’informatisation, la globalisation des affaires, l’exportation… Ensuite, il faut percevoir ce qui nous a fait passer ces obstacles. Neuf fois sur dix, c’est la qualité des hommes qu’il l’a permis. C’est l’enthousiasme et la confiance que le chef d’entreprise sait insuffler à ses équipes qui donnent la force aux hommes de se dépasser et d’intégrer toutes ces technologies. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde où l’homme n’est souvent qu’un numéro. Nous sommes obnubilés par la technologie et nous ne faisons pas confiance à l’homme. Pourtant, si on le respecte, que l’on a de la bienveillance à son égard, nous pouvons être exigents. Il va s’épanouir dans l’entreprise et tous les défis qui se présenteront seront des challenges et non pas des épreuves. Il va alors se passionner pour les nouvelles technologies, l’entreprise 4.0, l’intelligence artificielle ou encore la robotisation. La jeunesse qui arrive dans nos usines recherche ce respect et cette exigence ; sans exigence on est broyé par la concurrence.

Delfingen a des engagements éthiques (elle suit le code anti-corruption Middlenext). Elle a des engagements sociaux, matérialisés par une charte du travail décent. Dans une société qui va vite, où l’on spécule et où le court terme est la norme, votre entreprise réussit malgré tout. Sont-ce des valeurs que l’on doit conserver pour réussir ?

C’est un esprit, avec un atavisme très paysan. Le paysan commence par défricher. Ensuite, il dessouche, laboure, herse puis sème. Il arrose s’il faut et quelques années après, il récolte. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde d’instantanéité où l’on veut défricher et récolter en même temps. Il suffit de se rapporter à ce qui a fait notre Bourgogne-Franche-Comté, d’être un peuple qui sait anticiper, qui sait travailler pour récolter. Je pense que les entreprises qui sont dans l’instantanéité seront confrontées demain à de gros problèmes humains et techniques parce que la motivation ne sera pas là.

« C’est l’enthousiasme et la confiance que le chef d’entreprise sait insuffler à ses équipes qui donnent la force aux hommes de se dépasser »
Bernard Streit
Ancien p-dg de Delfingen

Delfingen en chiffres

  • 220 millions d’euros de chiffre d’affaires (2018)
  • 2 500 salariés, dont 250 à Anteuil (25), unique usine française
  • 25 sites de production, sur 4 continents

Delfingen est installée à Anteuil (666 habitants), à l’instar de Lisi Group dont le siège est à Grandvillars. Les grandes entreprises ne sont donc pas forcément dans les métropoles ou les agglomérations, où se concentrent les pouvoirs…

Dans un petit village, nous n’avons pas l’infrastructure que l’on peut avoir si nous sommes en ville. Mais nous n’avons pas non plus la même mentalité du personnel. En milieu rural, le personnel est très attaché à l’entreprise. Il identifie qui est le patron, surtout dans les entreprises familiales. Il y a aussi une différence fondamentale dans ce que vous évoquez : la différence entre le capitalisme familial et le capitalisme anonyme. Dans un capitalisme familial, vous avez des droits et des devoirs. Sinon, vous n’êtes pas digne d’être un patron. Si vous êtes dans une entreprise anonyme, comme on peut le voir aujourd’hui, il n’y a que des droits et les devoirs sont inexistants ; on ouvre et on ferme les usines au gré des résultats à court terme. Ce qui est important vis-à-vis des instances territoriales, c’est de favoriser le développement d’entreprises familiales ou d’un capitalisme familial. Il faut se méfier du capitalisme anonyme. Leur intérêt peut diverger du jour au lendemain.

« Ce qui est important vis-à-vis des instances territoriales, c’est de favoriser le développement d’entreprises familiales ou d’un capitalisme familial »
Bernard Streit
Ancien p-dg de Delfingen

Delfingen accueille l’entreprise VIPP & Philippe, une plateforme de télé-conseil travaillant pour Le Bon Coin et embauchant des personnes reconnues travailleurs handicapés. Pourquoi cet engagement social ?

Cela fait partie des enjeux de demain. Il faut aussi prendre conscience que tout ne viendra pas des politiques. Il faut que les chefs d’entreprises ou les gens ayant des responsabilités dans les affaires s’engagent dans des démarches sociétales fortes. Même par égoïsme, il faut le faire ! Une entreprise ne peut prospérer que dans un climat paisible et de paix sociale.

* Vendredi 5 avril, Bernard Streit a été désigné parrain de la promotion 2018-2019 de la section de techniciens supérieurs du lycée Cuvier à Montbéliard.