Anaïs Voy-Gillis : « On ne relocalise pas pour relocaliser »

La désindustrialisation est un fait en France. On ne conteste pas ce constat. Les raisons sont quant à elles plus discutées. Le collectif Reconstruire a été justement lancé pour promouvoir une réindustrialisation de la France, avec une industrie souveraine et responsable. Anaïs Von-Gillis, docteure en géographie et consultante sur les sujets industriels, participe au forum national du collectif, ce mercredi. Elle revient sur le diagnostic, pose l’importance de la réindustrialisation et questionne la dynamique de relocalisation. Entretien.

La désindustrialisation est un fait en France. On ne conteste pas ce constat. Les raisons sont quant à elles plus discutées. Le collectif Reconstruire (notre article) a été justement lancé pour promouvoir une réindustrialisation de la France, avec une industrie souveraine et responsable. Anaïs Voy-Gillis, docteure en géographie et consultante sur les sujets industriels, participe au forum national du collectif, ce mercredi (notre article). Elle revient sur le diagnostic, pose l’importance de la réindustrialisation et questionne la dynamique de relocalisation. Entretien.

C’est une estimation. Mais la donnée donne le vertige. 2,5 millions d’emplois industriels ont été détruits en France, entre 1974 et 2018. Ces emplois ont été supprimés dans les industries manufacturières, extractives, de l’énergie, de l’eau ou encore de la gestion des déchets, liste Anaïs Voy-Gillis, docteure en géographie, consultante et spécialiste des sujets industriels ; en 2020, elle a publié avec Olivier Lluansi Vers la renaissance industrielle.

Aussi vertigineuse qu’elle puisse être, cette donnée révèle mal les dynamiques de cette désindustrialisation, observe l’experte. Elle remarque par exemple que l’industrie agro-alimentaire a créé de l’emploi, alors que d’autres en ont fortement perdu. Certaines pratiques industrielles, comme l’externalisation d’activités (la maintenance, la logistique ou les bureaux d’études) peuvent également accroitre ce phénomène, les postes n’étant alors plus comptabilisés par les statistiques de l’emploi industriel une fois qu’ils ont quitté le giron de l’industriel. En revanche, même en relativisant ce phénomène, « la France est l’un des pays les plus désindustrialisés d’Europe », confirme Anaïs Voy-Gillis. Ce recul a des conséquences certaines pour les territoires. Surtout lorsque l’on estime qu’un emploi direct représente deux à trois emplois indirects. La désindustrialisation, ce sont donc des écoles qui ferment, des prix de l’immobilier qui chutent, des services publics qui se raréfient ou des rentrées fiscales en moins pour les collectivités.

Recul plus fort que ses voisins

Le poids de l’industrie n’a eu de cesse de reculer en France ces dernières décennies. Et dans une proportion plus importante que ses voisins. Selon l’OCDE, la part de l’industrie dans le PIB français est passée de 25 % en 1970 à 21 % en 1990, à 18,8 % en 2000 et à 13,2 % en 2020. En Allemagne, elle recule également, mais son poids reste plus important. Il était de 31 % en 1990 (il n’y a pas de données avant, l’Allemagne étant divisée entre RDA et RFA), de 25,5 % en 2000 et de 23,4 % aujourd’hui. Cette part est de 24,7 % en Italie en 1990, de 22,2 % en 2000 et de 19,5 % en 2020. « L’Allemagne et l’Italie ont gardé une culture industrielle forte », observe la jeune femme.

Autre donnée intéressante: le poids des délocalisations des entreprises françaises. « France Stratégie considère que l’emploi des filiales industrielles à l’étranger des groupes français correspond à 62 % de l’emploi dans le secteur industriel en France, contre 52 % au Royaume-Uni, 38 % en Allemagne et 10 % en Espagne », précise-t-elle. Toutefois, il serait erroné de considérer les délocalisations comme la seule raison expliquant le déclin industriel français. Il résulte « de choix d’entreprises », mais aussi « de choix politiques », d’un problème « de soutien bancaire » et d’un recul de « la culture industrielle » liste la spécialiste.

Du côté des entreprises, on observe quand même un triple sous-investissement. Le premier concerne l’innovation et la recherche & développement. Ensuite, on note un manque d’investissements dans l’outil productif, vieillissant et ne répondant plus forcément aux évolutions de la demande, à la nature et à la qualité de l’innovation constate la géographe. Enfin, l’investissement dans la formation et les compétences a marqué le pas. Ce sont autant d’éléments qui participent à ce recul.

Dans ce déclin, une éclaircie apparaît. « Depuis 2016, on a vu une tendance à avoir un solde positif de l’emploi industriel », constate Anaïs Voy-Gillis. Des données sur lesquelles communique abondamment le gouvernement. Mais ce n’est ni forcément dans le même secteur, ni forcément dans la même région. « La dynamique de l’emploi industriel n’est pas toujours dans les territoires les plus désindustrialisés », observe la consultante. Le solde est toujours négatif dans l’est, contrairement à l’ouest, tiré par l’aéronautique et le naval (tableau ci-dessus).

Stratégie et planification industrielle

Cette analyse du déclin industriel se lit sous un autre prisme depuis la crise sanitaire. Les discours changent drastiquement. La pénurie des masques lors du premier confinement, l’arrêt de la production industrielle au printemps 2020 par la rupture des chaînes d’approvisionnement, la crise des semi-conducteurs et la pénurie des matières premières avec la reprise de l’économie en 2021 replacent l’importance de la relocalisation industrielle. Et disent combien nos sociétés sont dépendantes.

Le politique s’empare de ce dossier. Les 30 milliards d’euros annoncés par Emmanuel Macron le 12 octobre (notre article) témoignent de cet élan de reconquête industrielle. Surtout que quatre dossiers brûlants justifient une dynamique de relocalisation des activités : la valeur ajoutée créée par les activités industrielles dans les territoires ; la création d’emplois ; la souveraineté industrielle ; et la question environnementale. « [Mais] on ne relocalise pas pour relocaliser, prévient la géographe. Il faut le faire pour créer des écosystèmes. » Si on installe par exemple des activités d’assemblages en France, mais que l’on reste dépendants de composants électroniques, on reste confronté à des problèmes de souveraineté et on ne limite pas les problèmes écologiques. « Il est pertinent de faire [les relocalisations] sur nos points forts », milite-t-elle.

Elle insiste sur l’importance de construire « une chaîne de valeur en amont et en aval ». Doit-on fabriquer des semi-conducteurs pour les voitures ou les téléphones ? Sur quel marché se place-t-on ? Doit-on créer des marchés ? Quels sont nos besoins ? « Il faut renforcer la base et servir nos marchés cœur », observe la géographe. Elle invite aussi à avoir cette réflexion à l’échelle européenne. Citons l’exemple des semi-conducteurs. Emmanuel Macron a annoncé une enveloppe de 6 milliards d’euros d’ici 2030. Avoir une réflexion franco-française et annoncer ce montant ont-ils un sens lorsque l’on sait que l’Américain Intel a par exemple lancé la construction de deux usines de fabrication de semi-conducteurs à 10 milliards de dollars chacune ?

À côté de la relocalisation, c’est surtout le dossier de la réindustrialisation qu’il faut étudier, en rapatriant « des activités que l’on juge stratégiques », insiste-t-elle. Elle évoque, par exemple, les principes actifs, dans l’univers de la santé. À Belfort, on peut penser au secteur de l’énergie ; le rachat de la branche nucléaire de General Electric par EDF, après la vente par Alstom en 2015, est-il un signe suffisant ? Nombreux répondront que cela dépend du périmètre du rachat.

Ce dossier de la réindustrialisation repose sur trois éléments, relève Anaïs Voy-Gillis. Le premier est la définition d’une stratégie industrielle et non pas d’une politique industrielle. Pourquoi industrialise-t-on ? Et au service de quel projet de société ? C’est à long terme qu’il faut se projeter invite Anaïs Voy-Gillis. Elle recommande aussi de planifier cette réindustrialisation, pour déconnecter le temps industriel du temps politique. Enfin, elle suggère de ne plus réfléchir en silos. Quand on pense une réindustrialisation, il faut également réfléchir aux infrastructures. « Si on produit plus en France, il y aura aussi plus de flux », complète-t-elle. Quid, alors, du fret. « Les usines sont rarement seules, observe finalement Anaïs Voy-Gillis. Elles s’inscrivent toujours dans un contexte plus large. Il faut regarder autour. » Et (re)construire cet écosystème.

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