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Ces problèmes de santé qui consument les pompiers

Le syndicat Autonome a engagé une grève depuis le 8 février pour alerter sur les problématiques de santé des sapeurs-pompiers. | ©Sdis 25 – illustration
Décryptage
Suies, fumées, amiante et produits chimiques en tout genre. Des pompiers sont actuellement en grève pour que soit mieux pris en compte certains risques liés à l'exposition répétée à ces substances et qui ne sont pas sans conséquences sur leur santé. Les actions se font encore attendre, soumises à un schéma complexe. Témoignages.

En France, un seul cancer, celui du nasopharynx, est reconnu comme maladie professionnelle chez les pompiers professionnels, contre 28 aux États-Unis. Une donnée édifiante. Le 8 février, le syndicat Autonome, syndicat majoritaire chez les pompiers au niveau national, a engagé une grève nationale, active  jusqu’au 31 mars. Avec un but : alerter les employeurs sur la mise en danger de la santé physique, psychologique et émotionnelle des pompiers. Le syndicat souhaiterait une loi de protection générale pour les personnels, calquée sur le modèle canadien, qui reconnaît les cancers qui affectent de nombreux sapeurs-pompiers comme maladies professionnelles. 

Cela fait déjà plusieurs mois que le syndicat envoie des courriers au ministre de l’Intérieur pour que plus de maladies professionnelles soient reconnues. Mais aussi pour que soit étudié des garanties de condition de travail plus sûres, des examens médicaux réguliers et des bilans de santé complets. Les pompiers souhaiteraient aussi une meilleure reconnaissance du temps de travail, de la professionnalisation de la filière incendie avec la reconnaissance de la catégorie dite « super-active », qui permet de partir plus tôt en retraite (10 ans plus tôt). « Notre intégrité est traitée par le silence », commente le syndicat. « Nous ne nous laisserons pas contaminés, empoisonnés, violentés sans répondre et sans nous défendre. »

Dans le Territoire de Belfort, une partie des agents prend part à ce mouvement, symboliquement. Une minute de grève a été actée par jour. Une dynamique particulièrement suivie confirme le syndicat. Ils veulent défendre les collègues et se défendre. « La France est très en retard sur les sujets de santé », commente Sébastien Boillot, du syndicat Autonome, pompier à la caserne Belfort-Nord, à Valdoie. Le retard s’observe notamment sur la reconnaissance des maladies professionnelles liées à la contamination liées aux fumées, mais aussi à l’amiante, et à de nombreux produits chimiques.

En 2003, le rapport Pourny sur la santé, la sécurité et la prévention évoquait les problèmes de contamination. « On l’a en travers. On ne peut pas dire qu’il y a eu de grands changements depuis », commente-t-il. Il s’étonne que les perspectives de progrès ne soient pas envisagées en recherchant ce qui se fait dans les pays voisins. Comme en Belgique, où les sapeurs-pompiers exercent avec une tenue en double peau. « Il y a plein d’exemples. »

« Prenez votre prime de feu et taisez-vous »

Au service départemental d’incendie et de secours (SDIS) du Territoire de Belfort, un pompier se sent particulièrement concerné : Bruno Mary, 57 ans. Le métier de pompier, il l’a commencé par passion à 16 ans.  Il passe le concours de pompier professionnel rapidement et le réussit avec brio. « J’ai eu la chance de l’avoir du premier coup », expose-t-il, modeste. Natif de Normandie, il sera ensuite envoyé à Belfort, le 1er septembre 1993.

Amiante, dérivés chimiques, polluants organiques persistants… Il liste, comme une litanie, tous les produits auxquels il a pu être confronté dans sa carrière. « On avait rien pour se protéger à l’époque. Que dalle. On a morflé », raconte-t-il.  « Nous avons eu un feu de locomotive en gare de Belfort avec ce genre de liquide qui était très toxique en cas de feu. »

C’est en fait « très récent » que des mesures sont prises pour protéger les pompiers, explique-t-il. Il a effectué plusieurs campagnes feux de forêts, qu’il se remémore. « Je peux vous dire qu’on a consommé beaucoup de fumée. » Que ce soit lors de ces quatre mois dans le Sud pour renforcer les collègues ou même à Belfort. Il repense notamment à tous les feux de caves, de vide-ordures, qui ont eu lieu. « Ça a beaucoup brûlé à une certaine période à Belfort. Nous n’avions pas de protection comme aujourd’hui. On en a fait beaucoup et on a tous pris cher… »

Lui, le premier. Bruno est atteint d’une leucémie. Il partira bientôt en retraite, même si la loi approuvée en 2023 lui a fait prendre six mois supplémentaires. « On m’a détecté cette maladie juste avant Noël, en 2022. C’était une période triste pour moi », explique-t-il, la voix tout à coup tremblante. Aujourd’hui, celui qui travaille dans les services techniques et administratifs du Sdis 90, s’interroge forcément sur le fait de continuer à oeuvrer alors que la maladie le consume.

« Ce n’est pas héréditaire, répond-il, catégoriquement. J’ai toujours eu une bonne hygiène de vie. Les hématologues ont fait le lien entre la maladie et l’exercice de mon métier. » Cette maladie n’est pas prise en compte dans la liste des maladies professionnelles reconnues par la profession. « J’ai choisi ce métier-là. Je savais les risques, oui. Mais il y avait aussi cette politique du : « Prenez votre prime de feu et taisez-vous » ». À plusieurs reprises, il reparle de cette tristesse qui l’envahit. Celle d’être malade, alors qu’il n’est même pas encore en retraite. « 5% des pompiers sont atteints d’un cancer. Dont de leucémie. Il faut que cela avance dans les discussions. » Un chiffre confirmé par une enquête journalistique diffusée dans l’émission Vert de rage sur France 5, qui relatait, il y a quelques semaines, que sur 55 000 pompiers professionnels, environ 2 200 étaient atteints de cancer. 

Bruno Mary voit que des progrès sont en train d’être fait : sur le changement de tenue, sur les cellules mises en place pour le nettoyage des tenues souillées. « Heureusement… », souffle-t-il. Mais ce n’est pas assez. « Nous ne sommes toujours pas à la pointe. » 

Une passion

Son parcours, aujourd’hui, est celui d’un combattant. « Tout est parti d’une anomalie sur une prise de sang. Les examens se sont enchaînés. Pour trouver de quelle leucémie je souffrais. » Une épreuve qui s’ajoute à ces accidents du travail, dont un récent, qui le fait souffrir du dos tous les jours. « Pour le moment, je suis toujours vivant… » glisse-t-il, résigné.

Ce métier, c’était une passion. Une fierté vis-à-vis de la population. Mais aujourd’hui, il relativise. « On voyait ce côté-là, on minimisait les risques. » Il a été « très en colère » pendant un temps, car il sent que le métier a été mis aux oubliettes concernant le temps de travail, l’aspect financier, le manque d’embauches… À côté de ça, il voit bien que d’autres critères jouent sur cette mauvaise santé des pompiers : le travail de nuit, les cadences. « Tout ça, ça flingue », explique-t-il. « Ce n’est plus réaliste à notre époque. On est les oubliés de l’amélioration des 35 heures. »

Y-a-t-il un suivi santé chez les pompiers ? Il repense aux années 1990. « Nous avions une radio des poumons par an. » Puis cela s’est arrêté, au début des années 2000. « Aujourd’hui, nous avons une visite médicale de temps en temps. »  Sur le côté psychologique  de l’exercice, qui joue aussi sur la santé, il expose : « Les thérapies, on se les faisaient à nous-même. Si ça ne passait pas, tu changeais de métier. Sinon, il fallait s’endurcir. » Notamment pendant la période Covid. « On n’avait absolument pas été préparés. » 

Il pense, aussi, à ces collègues, partis trop tôt. « Ils n’ont même pas pu profiter de la retraite. Ça fait mal d’entendre ça. » Il s’y identifie forcément. Il a perdu deux collègues en peu de temps de cancers. « Et puis il y a ceux qui ont subi de graves accidents. L’un de mes collègues a perdu son visage dans un feu. Je peux vous dire que ça marque. »

Des avancées pas suffisantes

“La politique santé dans les Sdis a beaucoup évolué”, indique le colonel Stéphane Berrez, directeur départemental adjoint du Sdis 90. Cela fait à peine 20 ans que les questions de santé sont considérées. La question des toxicités a été prise à bras le corps en 2018, convient-il, à la suite d’une enquête nationale. « Une doctrine nationale a fixé les bonnes pratiques et dans quel cadre évoluer », expose l’officier.

En 2021 s’en est suivi une phase de réflexion sur la toxicité avec des enquêtes des équipes médicales. Aujourd’hui, le Sdis 90 dispose de matériels pour nettoyer les vêtements directement sur les lieux de l’intervention et laisser ainsi la toxicité où elle est. Un véhicule dédié au renouvellement de l’équipement est aussi affrété pour les tenues souillées. « Un officier sécurité a aussi été mis en place pour limiter les risques », détaille le colonel. 

Depuis peu, le Sdis 90 réfléchit à un suivi plus poussé du personnel. « Après le nettoyage, nous aurons une prise de mesures de ce qui a été inhalé pour alimenter le dossier médical. Avant, il n’y avait pas de traçabilité de ces mesures. Nous voulons qu’il puisse y avoir un suivi tout au long de la carrière. » L’idée est d’historiser les données. « Oui, en matière de prévention, on peut toujours faire mieux. Mais il y a une philosophie d’éducation et il faut aussi voir que l’insécurité dépend des pompiers eux-mêmes. Notre rôle à nous, est de les emmener dans le meilleur état possible jusqu’à la retraite. » 

Un employeur départemental

Pour le syndicaliste Sébastien Boillot, cela ne va pas assez vite. Déjà, car dans les Sdis, le décideur n’est pas le payeur. La direction générale de la sécurité civile, organe étatique, a annoncé l’arrivée d’une tenue plus protectrice en 2025. Son achat sera laissé à l’appréciation des conseils départementaux qui déterminent le budget des Sdis de leur territoire.  « C’est tout le problème. Le décideur est l’État. Tandis que le payeur est le conseil départemental. L’employeur peut décider de ne pas répondre aux consignes nationales quand il n’y a pas de loi obligatoire, surtout s’il n’y a pas assez de moyens », détaille le pompier. 

Il voit bien que dans le Territoire de Belfort, plusieurs mesures sont mises en place. Comme le véhicule affrété pour le changement de tenues.  « Mais nous sommes toujours soumis au problème d’effectifs. Et il n’y a pas toujours quelqu’un pour s’en occuper. » Même s’il existe des machines professionnelles capables de laver le linge, le pompier expose que souvent « les pompiers sont obligés de garder les tenues » notamment lors des périodes de week-end. « Nous aurions besoin d’une rotation des tenues mais nous n’avons pas assez de budget. Le Département n’en a pas assez. » Un propos tempéré par le colonel Berrez : « Effectivement, nous sommes soumis à des règles d’État qui s’imposent à nous. Et ce sont les collectivités locales qui décident au final. Mais nous essayons de faire des plans prévisionnels sur plusieurs années quand les budgets sont trop conséquents. »

Pas assez vite, pas assez pris en compte, les syndicalistes continueront leur grève jusqu’à ce que des mesures nationales soient prises. Pour le moment, une seule échéance a été donnée : celle de fin 2024. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a annoncé la mise en place d’une enquête épidémiologique qui pourrait conduire à un élargissement de la liste des maladies professionnelles. 

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