Le nord Franche-Comté est à l’image de la France et de ses contrastes. La désindustrialisation est de retour. Mais elle n’est pas homogène. Des territoires souffrent, quand d’autres sont plus dynamiques. Des secteurs sont en baisse, quand d’autres ont le vent en poupe. Aujourd’hui, le pays de Montbéliard est marqué par la crise automobile, alors que Belfort est tiré par le regain du secteur de l’énergie, notamment nucléaire.
« En 2025, on a eu une soixantaine de destructions d’usines et la perte d’environ 20 000 emplois manufacturés », dévoile Olivier Lluansi, expert des questions de réindustrialisation. « Entre 2017 et 2023, on créait 15 000 emplois industriels par an », indique ce Polytechnicien, ingénieur des Mines, aujourd’hui professeur au conservatoire national des arts et métiers (Cnam). « Le toboggan est devant nous », redoute Olivier Lluansi, dont le premier message est bien de signifier la désindustrialisation, de nouveau engagée en France.
2026 ne sera pas mieux en termes de dynamique et 2027 sera une « année blanche » avec la présidentielle. Du mieux ne peut être attendu que fin 2028, si des politiques sont mises en place dès l’arrivée du nouveau locataire de l’Élysée. De fait, un retour au niveau de 2017 est « un scénario réaliste », indique-t-il. D’ajouter : « C’était le point bas historique ! » Le bénéfice enregistré entre 2017 et 2023 sera donc effacé en une poignée de mois. « On peut faire la communication que l’on veut, les chiffres sont là. » Aujourd’hui, l’industrie manufacturière pèse 9,5 % du PIB, indique Olivier Lluansi.
Épargne, commandes publiques, simplification…
Olivier Lluansi n’est, pour autant, pas résigné. « Il y a plein de choses que nous pouvons faire et que nous n’avons pas fait », insiste-t-il. La mobilisation de l’épargne des Français n’a toujours pas été engagée, alors qu’elle représente 6 600 milliards d’euros. « Il suffirait de 2 % de notre épargne pour refaire notre industrie pour 10 ans », suggère-t-il. Les Conseil régionaux peuvent se saisir de ce dispositif de mobilisation de l’épargne ; les Hauts-de-France, la Bretagne ou encore Auvergne-Rhône-Alpes se sont engagés dans cette voie.
L’expert a bien noté la volonté de l’exécutif de simplifier l’implantation de projets industriels, avec la définition de « projet d’intérêt national majeur ». Un dispositif qui cible de « gros » donneurs d’ordre. Il félicite l’idée mais rappelle aussi que les petits sites industriels de moins de 2 ha représentent 70 % des projets industriels français. C’est eux qui font le tissu industriel territorial. Et ces projets sont toujours empêtrés dans les procédures. Esseulés.
Une idée qui rejoint la réflexion selon laquelle les fonds sont fléchés vers l’industrie de rupture (intelligence artificielle, quantique), au détriment de l’industrie déjà en place, alors que « deux tiers du potentiel industriel est dans la modernisation de notre tissu existant », observe Olivier Lluansi. 400 à 450 000 emplois pourraient être créés en 10 ans en soutenant la modernisation du tissu industriel en place. « Nous avons une politique industrielle déséquilibrée, qui fonctionne à cloche-pied », analyse l’expert.
Autre levier identifié par Olivier Lluansi, la commande publique, en achetant du made in France. « Ce serait 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires en plus pour nos entreprises », estime-t-il, avec un effet positif sur la fiscalité. « Le calcul est positif, au final, pour la puissance publique. » Cela permettrait de diminuer d’autant la balance commerciale française, négative à hauteur de 60 milliards d’euros, chaque année.
Qui est Olivier Lluansi ?
Olivier Lluansi est diplômé de l’école Polytechnique. Il est aussi ingénieur des Mines. Il a été conseiller « industrie et énergie » au cabinet de François Hollande, à l’Élysée, entre 2012 et 2014. Il a lancé l’initiative Territoires d’industrie, en 2019. Olivier Lluansi connaît aussi le secteur privé ; il a notamment travaillé à Saint-Gobain, où il a piloté des projets industriels. Bruno Lemaire et Roland Lescure lui ont commandé en 2023 une mission prospective pou dessiner les politiques industrielles en 2035. Olivier Lluansi enseigne aujourd’hui au conservatoire national des arts et métiers (Cnam).
« Une nation comme la France a besoin d’industrie », assure, finalement, Olivier Lluansi. Même si pendant 40 ans on a dit le contraire. Et qu’après une période de reprise, la désindustrialisation guette de nouveau. Rien n’est perdu. Mais il faut se mobiliser. Il va le dire, ce lundi, à Montbéliard. L’enjeu est grand en termes de souveraineté, de cohésion territoriale et d’empreinte environnementale.
- Lundi 11 mai, 18 h, dans la salle du conseil de Pays de Montbéliard Agglomération. Les Rendez-vous de Castan sont organisés par le conseil régional Bourgogne-Franche-Comté. Le thème de la soirée : « Réindustrialisation et filière automobile. »
Quid de la filière automobile
La décision de l’Union européenne d’interdire la vente de moteurs thermiques neufs en 2035 a provoqué le déferlement de voitures chinoises sur le vieux continent. Elles ont une à deux générations technologiques d’avance et on les vend 20 à 30 % moins chères observe Olivier Lluansi. « On est au pied du mur », assure-t-il. Et c’est d’autant plus fort que les intérêts des pays européens sont divergents entre les producteurs automobiles et les simples consommateurs, qui cherchent les véhicules les moins chers. Par contre, l’Europe a un atout : son marché intérieur. Certes, il se contracte, mais il est rentable. « Il faut donner accès aux Chinois à notre marché, mais sous conditions », insiste-t-il. Et cette condition, ce sont les transferts de technologie, pour refaire son retard, sans investissements dans la recherche et le développement. La France l’a fait en vendant ses Rafale à l’Inde ou ses turbines à la Chine. « Les industriels européens sont dans une traversée du désert. Mais je ne vois pas pourquoi, ils ne pourraient pas refaire une industrie compétitive », remarque Olivier Lluansi.

