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Il relit l’histoire de l’Algérie en regardant la taille des populations

Laurent Heyberger, historien de l’UTBM, vient de publier l’ouvrage Les corps en colonie. Faim, maladies, guerres et crises démographiques en Algérie au XIXe siècle. Sa méthodologie permet d’éclairer la colonisation française d’un autre regard.

Laurent Heyberger, historien de l’UTBM, vient de publier l’ouvrage Les corps en colonie. Faim, maladies, guerres et crises démographiques en Algérie au XIXe siècle. Sa méthodologie permet d’éclairer la colonisation française d’un autre regard. Avec une question centrale : comment les évènements historiques influent sur les corps ?

La taille. Le poids. L’indice de masse corporelle. Non, ces indicateurs ne servent pas seulement à nous donner mauvaise conscience au lendemain des fêtes de fin d’année. Ce sont aussi de précieuses données qui témoignent de la vie d’une société. Laurent Heyberger, historien, maître de conférence à l’université de technologie Belfort-Montbéliard (UTBM), les manipulent avec dextérité pour les faire parler ; elles dévoilent un niveau de vie d’une population. C’est ce qu’on appelle l’histoire anthropométrique. Sous ce mot savant se cache une discipline bien concrète, qui permet de (re)lire et de questionner les analyses classiques que l’on fait du passé.

Laurent Heyberger a notamment étudié l’impact de la révolution industrielle sur les corps. Il compare des données entre deux périodes. « La taille moyenne baisse, par exemple, en Europe occidentale et aux États-Unis au début de l’industrialisation », explique Laurent Heyberger. « Étudier ces données permet d’avoir une autre image que celle des indices monétarisés du bien-être », explique l’enseignant-chercheur. Car, si au XIXe siècle les salaires augmentent, la taille baisse également. Les manières de vivre et de travailler influent donc sur le corps. Et Laurent Heyberger de remarquer : « Ces données permettent aussi de comparer les niveaux de vie lorsque l’on ne dispose pas d’état civil. » Si l’histoire anthropométrique est née en France, cette discipline a justement connu son essor aux États-Unis. Elle a notamment permis d’étudier la population des esclaves.

Une guerre sanglante

Pour sa nouvelle étude, l’historien s’est intéressé à la démographie algérienne, au XIXe siècle, lors de « l’invasion » de l’Algérie par la France ; c’est le terme qu’il utilise. Il a regardé la population militaire et comparer deux groupes : celui des « volontaires » indigènes, tirailleurs algériens ou spahis ; et celui des citoyens français engagés.

L’historien a étudié trois évènements emblématiques de ce siècle algérien : l’invasion de 1830 ; la famine de 1867-1868 ; et la croissance démographique du pays à la fin du siècle. Entre 1830 et 1866, la taille moyenne augmente légèrement. Pour Laurent Heyberger, c’est le témoin d’une conquête sanglante. La population a diminué plus vite que la disponibilité alimentaire, même si « on a brûlé les récoltes et coupé des arbres », indique l’historien. « C’était une guerre contre les civiles », détaille-t-il. Les pertes de la population algérienne sont estimées entre 250 000 et 825 000 à l’occasion de cette conquête.

La méthodologie

Laurent Heyberger a épluché des milliers de fiches militaires pour étudier ces deux populations et mené sa recherche. Il a sondé un dixième de la population des Spahis et des tirailleurs algériens, qui représentent près de 140 000 dossiers. Il a étudié environ 3 % des 127 000 dossiers de citoyens engagés. Des dossiers militaires conservés principalement à Pau (Pyrénées-Atlantique) . Des archives très peu exploitées encore aujourd’hui, mais dont le fonds n’est accessible que depuis quelques années. Sur les fiches militaires, il a relevé une trentaine de variables : âge, région de naissance, lieu de naissance (ville ou campagne), maladie (paludisme), alphabétisation, espérance de vie, milieu social… Ensuite, il peut croiser ces données. Il peut observer la taille moyenne en fonction de la région ou du niveau d’alphabétisation. Le biais de cette recherche : le sexe. En analysant les données militaires, on ne s’intéresse qu’à la population masculine. Mais on tire tout de même des conclusions très instructives.

La famine touche tout le monde

Laurent Heyberger a ensuite étudié la famine de 1867-1868. « Elle est plus importante que la famine la plus importante de l’histoire moderne française (1693-1694), qui a tué entre 10 et 15 % de la population du royaume », assure l’historien. Concernant la famine algérienne, les estimations les plus optimistes parle de 10 à 15 % de la population qui disparait pendant ces deux années, contre 19 à 24 % pour les analyses les plus pessimistes. On estime entre 500 000 et un million le nombre de personnes mortes à cause de cette crise. « À titre de comparaison, la famine indienne de 1876-1879 a entrainé la mort de 3 à 4 % de la population », note l’historien. Que révèle les données morphologiques sur cette crise, alors que la population indigène et les Européens ne disposent pas des mêmes ressources économiques et sociales. Laurent Heyberger observe que pour les enfants indigènes nés en 1867-1868, la taille adulte moyenne a bondi de 0,6 cm par rapport aux années précédentes. Il y a moins de personnes, donc ceux qui restent disposent de plus de ressources alimentaires. Les effets sélectifs sont supérieurs aux effets nutritionnels, liés à la moins bonne qualité de la nourriture, qui aurait dû entraîner une baisse de la taille moyenne de la population. À l’inverse, « les populations européennes et juives, qui selon l’historiographie seraient épargnées par la famine, accusent une perte de 0,5 cm », analyse l’historien. Conclusion : les citoyens étudiés, nourrissons lors de la famine, ont moins bien mangé à cette période, ce qui entraîne une baisse de la taille moyenne à l’âge adulte, car c’est entre 0 et 3 ans que l’on grandit le plus. La famine a donc affecté les deux populations, mais pas de la même manière. L’historien reprend le concept de « crise des droits à l’échange », de l’Indien Amartya Sen, pour analyser ce phénomène.

Il revoit la démographie

Laurent Heyberger étudie ensuite la fin du XIXe siècle, pour lequel on estime qu’il y a eu un boom démographique. Ce qu’il contredit. « Si on se base sur les chiffres officiels, le taux de fécondité de l’Algérie serait équivalent à celui des années 1959, qui bat alors des records mondiaux, constate-t-il. Mais ce n’est pas possible. » L’hygiène n’est pas la même, les vaccins ne sont pas encore là. De plus, sur la même période, la taille des tirailleurs augmentent. Pourquoi ? En posant l’hypothèse que la population stagne et en observant que la pluviométrie augmente, on peut conclure que les disponibilités alimentaires sont plus importantes, expliquant l’évolution positive de la stature des tirailleurs. Cette hypothèse a des conséquences importantes. Si la population stagne à cette période et si on rétro-projette les différentes crises du siècle (famine, invasion…), la population algérienne de 1830 est plus nombreuse que ce que l’on accepte traditionnellement. Laurent Heyberger l’estime à 4,2 millions d’habitants, contre 3 millions habituellement admis.

Les chiffres et les tableurs ne servent finalement pas qu’à calculer des rendements économiques. Ils permettent aussi de relire l’histoire sociale, économique et militaire de nos sociétés. Un argument de taille en faveur de l’anthropométrie.

Les corps en colonie. Faim, maladies, guerres et crises démographiques en Algérie au XIXe siècle, par Laurent Heyberger, Tempus, presse universitaire du midi, 25 euros.

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