Valentigney : la dynastie Doriot, des bords du Doubs à Harvard

Valentigney, la cité doubiste est au cœur de l’industrie montbéliardaise. Le nom de la commune reste étroitement lié à des épopées entrepreneuriales, qu’ils s’agissent de Peugeot ou d’Etienne Oehmichen, le père de l’hélicoptère. Sur ce terreau, une autre famille, moins connue, a fait souche et a marqué l’histoire économique française voire mondiale. En quelques générations, la famille Doriot est passée de l’artisanat à l’innovation économique. Découvrons cette famille au destin si particulier. L’Usine à histoires (retrouvez toutes les chroniques) revient sur cette épopée.

Jordan Lahmar-Martins

Valentigney, la cité doubiste est au cœur de l’industrie montbéliardaise. Le nom de la commune reste étroitement lié à des épopées entrepreneuriales, qu’ils s’agissent de Peugeot ou d’Etienne Oehmichen, le père de l’hélicoptère. Sur ce terreau, une autre famille, moins connue, a fait souche et a marqué l’histoire économique française voire mondiale. En quelques générations, la famille Doriot est passée de l’artisanat à l’innovation économique. Découvrons cette famille au destin si particulier. L’Usine à histoires (retrouvez toutes les chroniques) revient sur cette épopée.

Dans son ouvrage L’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme, le sociologue allemand Max Weber expliquait comment, selon lui, les personnes de confession protestante étaient plus dynamiques que les catholiques. En résumé, la valeur « travail » étant plus valorisé chez les luthériens et consort que chez les « papistes », l’esprit capitaliste est plus diffusé chez les premiers que les seconds.

C’est peut-être cet esprit qui habite le pasteur Jean-Nicolas Cuvier (1712-1792), un parent du fameux naturaliste. Le religieux dirige la paroisse de Roche-lès-Blamont. Tombé dans l’anonymat, Jean-Nicolas a la particularité de compter de nombreux entrepreneurs parmi ses descendants : Les Peugeot, les Japy et d’autres lignées fameuses. Son arrière-petite-fille, Rose Bugnon, nait en 1830 dans le village d’Étobon en Haute-Saône. À cette époque, le village possède une communauté protestante et une catholique. 

Rose Bugnon fait partie de ces premières générations de femmes qui vont travailler. Elle sera, comme tant d’autres, ouvrière. Elle emménage dans les années 1850 dans le pays de Montbéliard où elle épouse Jacques-Fréderic Doriot, ouvrier de fabrique né en 1829. Le jeune marié est le fils d’un charpentier. Le couple s’installe à Courcelles-lès-Montbéliard, dans la commune de naissance de Jacques-Frédéric Doriot. La famille emménage à quelques encablures du temple qui trône encore de nos jours. Le lieu est connu et est situé juste à côté de la fameuse grotte de Courcelles.

La grotte de Sainte-Suzanne avec, sur la gauche, un temple. (©Jordan Lahmar).

Jacques-Fréderic Doriot est un témoin de l’industrialisation de l’ancienne principauté protestante. Les Peugeot entament depuis la décennie 1810 leur formidable odyssée industrielle en s’établissant le long du Doubs (Hérimoncourt, Valentigney,…).  Jacques-Frédéric Doriot va participer à ce formidable essor en intégrant les établissements Peugeot comme contremaitre à Valentigney. À cette époque, la marque au lion fabrique des outils industriels. Le site de Valentigney est spécialisé dans la production de crinolines, ces longues armatures qui font la base des robes de l’époque couvrant les corsets qui étouffent les femmes de bonnes familles. Après le textile, l’usine boroillote se convertit aussi aux les outils industriels.  

Peugeot Valentigney est à cette époque une usine à la pointe de la modernité que ce soit pour les machines qui fabriquent les pièces où l’utilisation d’un système électrique dès 1898. Le XIXe siècle est également l’époque de la transformation de Montbéliard et de ses environs. Des villes voient leur population s’accroitre rapidement. Valentigney passe en 1846 d’un millier d’habitants à 3 500 à la fin du siècle. Autre exemple, Audincourt qui passe de 2 000 âmes en 1846 à plus de 5 000, cinquante ans plus tard.

Toujours contremaitre, Jacques-Frédéric travaille jusqu’à un âge avancé ; il s’établit avec sa femme à Valentigney, rue des Glaces où il décède en 1909. Jacques-Frédéric et sa femme ont changé deux fois de communes. Vers 1864, la famille Doriot part d’abord s’installer à Sainte-Suzanne où elle demeure environ deux ans. Le couple et ses enfants s’installent donc ensuite à Valentigney. Jacques-Frédéric et Rose ont huit enfants. La plupart des descendants resteront à des postes intermédiaires à Peugeot Valentigney. Mais un des fils va connaitre une ascension spectaculaire.

La demeure des Doriot à Valentigney (©Jordan Lahmar).

L'ascension d'Auguste-Frédéric Doriot

Auguste Frédéric Doriot nait en 1863 à Sainte-Suzanne. Il est le dernier des fils de Jacques-Frédéric. Il montre très jeune certaines aptitudes techniques. Sa formation nous est connue par un certificat d’activité signé de la main d’Armand Peugeot, l’entrepreneur qui a développé l’automobile et la bicyclette pour la marque montbéliardaise. Auguste Doriot entre à quinze ans à Peugeot Valentigney en tant qu’apprenti mécanicien. Il reste ensuite pendant six ans avant de partir sous les drapeaux. Nous sommes alors en 1884.

Dans l’artillerie, ses compétences sont appréciées, il achève son service militaire avec le grade de maréchal des logis en 1888. Après un court passage au sein de l’entreprise Panhard, Doriot réintègre Peugeot, d’abord à Valentigney. Lors de ce retour, le jeune homme est nommé contremaitre, ses qualités exceptionnelles sont vite mises en valeur. Il va participer à l’un des premiers exploits automobiles de l’histoire. En 1891, accompagné par l’Exincourtois Louis Rigoulot, il établit ce qui constitue un record européen voire mondial à cette époque, en reliant Valentigney à Brest à bord d’une Peugeot Type 3, lors d’une course automobile financée par le média Le Petit Journal .

Doriot, Bentley...

Ce trajet, long de plus de 2 000 kilomètres, est un formidable coup de publicité pour Armand Peugeot et participe à l’industrialisation de l’automobile. L’événement coïncide avec la réalisation du dessein de l’entrepreneur montbéliardais qui ouvre alors des sites de production et de vente assez rapidement. Auguste Doriot entame une carrière fulgurante au sein de l’établissement parisien de Peugeot. Le Boroillot devient chef des ateliers et directeur technique du site alors situé au 83, boulevard Gouvion-Saint-Cyr. Il habite dans le même bâtiment que l’atelier selon des informations extraites de son registre militaire en 1895 et 1898. En 1902, Auguste Doriot quitte l’entreprise qui a vu son talent éclore. Toujours dans le certificat d’activité signé d’Armand Peugeot, ce dernier évoque Doriot  en ces mots :

« Pendant les nombreuses années où je l’ai eu comme collaborateur, j’ai eu chaque jour l’occasion d’apprécier son intelligence, son activité et son dévouement aux intérêts qui lui étaient confiés. Je le considère comme un homme de toute confiance, excellent chef mécanicien. Il a des aptitudes techniques exceptionnelles et connait à fond la fabrication des automobiles et des moteurs à explosion. »

L'Aventure Peugeot

Riche d’une histoire plus que centenaire, l’industrie automobile local compte pour conserver son souvenir notamment l’Aventure Peugeot.

 « L’Aventure Peugeot a pour mission de préserver, développer et valoriser le patrimoine de la marque PEUGEOT fait partie de l’association Loi 1901 L’Aventure Peugeot Citroën DS.

Les équipes de L’Aventure œuvrent avec et pour ses adhérents, et tous les passionnés. Pour répondre aux attentes et besoins des collectionneurs, l’Association développe ses services de documentation, de commercialisation pièces de rechange, d’entretien et de restauration de véhicules classiques dans ses ateliers à Sochaux (Doubs) et en région parisienne.

Propriétaire ou non d’une voiture de collection, tout le monde peut devenir membre de L’Aventure. Tous les amoureux de l’histoire des Marques peuvent adhérer et ainsi contribuer à la préservation d’un patrimoine exceptionnel->  https://adherents.laventurepeugeotcitroends.fr »

Doriot va servire à Paris un autre constructeur automobile, mais son ambition est cependant plus large. Avec des associés, il fonde en 1906 ce qui va devenir Doriot, Flandrin, Parent, connu sous le nom de DFP. L’entreprise s’établit à Courbevoie et se spécialise uniquement dans la construction automobile. Les talents de Doriot et ses collègues permettront la sortie de multiples modèles sur une gamme moyenne.

Un mot sur les partenaires d’Auguste Doriot dans l’aventure DFP. Le principal, Ludovic Flandrin (1873-1946), est d’origine italienne, il est ingénieur de formation. Il s’est notamment formé chez le constructeur de camion Turgan-Foy. Flandrin et Doriot sont passés par Clément-Bayard. Les débuts sont difficiles et la marque manque de disparaître vers 1910. Les ingénieurs vont alors s’aider des frères Parent qui vont injecter des liquidités dans l’entreprise. L’investissement des Parent va permettre une innovation importante car la société va pouvoir réaliser ses propres moteurs.

Malgré l’échec de son produit phare, le 25-30 HP, le groupe connait des succès d’estime car leur véhicule est cité dans la presse de l’époque comme un modèle robuste notamment adapté aux routes du Maghreb. Les voitures DFP sont également exportées au Royaume-Uni. Là-bas, le concessionnaire local de l’entreprise est un certain Walter-Owen Bentley. Ce Britannique va fonder en 1919 la célèbre marque de luxe. Le lien entre DFP et Bentley est réel puisque de nombreux auteurs indiquent l’influence de DFP sur les premiers modèles du constructeur anglais. Certains commentateurs vont jusqu’à évoquer le fait que Bentley a tout simplement copié les modèles de son ancien commanditaire !

La Première Guerre mondiale va briser l’élan d’Auguste Doriot et de ses partenaires. À la suite de ce conflit, l’entreprise va subir des difficultés financières importantes. Des ventes faibles, une concurrence exacerbée et la montée en puissance de nouvelles méthodes industrielles dont le fameux fordisme vont avoir raison de DFP. Malgré des tentatives de nouveaux financements et la sortie de nouveaux modèles, le groupe parisien disparait en 1926.

Photo d’Auguste Doriot à l’époque Peugeot, au fond à droite, dans le véhicule (©Archives PSA).

Georges Doriot à la conquête de l'Amérique

Auguste Doriot se retire progressivement du monde des affaires. Il prend ensuite sa retraite passant son temps entre Courbevoie et Menton où il possède une résidence d’été. Auguste Doriot s’éteint en 1955. Du côté de sa vie privée, le Boroillot a épousé Berthe Baehler, née en 1870, issue de la bourgeoisie commerçante protestante. Berthe est également d’origine suisse par son père. De cette union est née deux enfants, dont George.

George Doriot est né le 4 septembre 1899 à Paris. Élevé dans le milieu entrepreneurial de son père, le jeune homme aurait été prédestiné aux affaires, mais  la Première Guerre mondiale va entraver ce chemin. Dans l’artillerie, il termine le conflit comme maréchal des logis comme son père. Il bénéficie d’un sursis en 1919 pour terminer son service militaire. À ce moment, son destin va basculer et faire entrer la famille Doriot dans une autre dimension.

La paix revenu, George Doriot reprend ses études. Après un passage dans une université parisienne, son père, Auguste, l’oriente vers les États-Unis afin qu’il étudie le management et la gestion. Avec une idée simple : que George soit formé aux méthodes américaines et aux techniques modernes industrielles. Il est possible de penser que cet envoi aux États-Unis cache aussi l’idée de combler le retard managérial accumulé par l’usine Doriot.

Initialement, George Doriot devait partir étudier au fameux Massachusetts Institute of Technology (MIT), mais le Français part étudier à Harvard, près de Boston, après une rencontre avec le président de la mythique Harvard Business School. Une fois son diplôme en poche, George va occuper quelques temps un emploi dans une entreprise new-yorkaise qui assure un solide réseau professionnel et une connaissance profonde de toutes les nouvelles technologies. Il multiplie à cette époque les allers-retours entre la France et les États-Unis.

En 1925, Doriot intègre comme professeur l’université d’Harvard. Il enseigne la gestion industrielle. Ses cours vont devenir célèbres en raison de leur niveau d’exigence et de la difficulté d’apprentissage. Une question apparait alors. Quelles sont les idées du Comtois d’origine ?

Une partie de la vision de Doriot est de penser le commerce et les affaires dans leur globalité. Il perçoit dans les années 1920 l’établissement d’une économie mondialisée. À ce titre, il souhaite créer une école pour former les entrepreneurs du monde entier. Il participe alors à la création en 1930 de l’actuel centre de perfectionnement aux affaires à Paris. Dans sa tache, il est aidé par une assistante d’Harvard qui va devenir sa femme, Edna Allen. Il s’appuie également sur les cours de management enseigné par l’université américaine.

Au moment du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Doriot est mobilisé par le gouvernement français, servant d’attaché militaire de France à Washington. Il suspend ses cours. Après la débâcle de 1940, il obtient la nationalité états-unienne et se met au service de l’US Army. Il intègre alors l’intendance de l’armée. Ses talents de planification et ses relations lui assurent une certaine visibilité. Il termine le conflit avec le grade de général. Le rôle de Doriot  au sein des forces alliées pendant le conflit est cependant remis en cause par certains auteurs.

Georges Doriot impliqué dans la collaboration ?

Dans un article paru en 2015 dans Le Point, le journaliste d’investigation Fabrizio Calvi réalise un article intitulé « L’alchimiste collabo ». Cet article parait dans le cadre d’un sujet sur les « Secrets des grands espions de la Seconde Guerre mondiale ». Fabrizio Calvi y compile notamment des informations qu’il a publiées dans Le festin du Reich, le pillage de la France occupée. S’appuyant presque exclusivement sur des sources américaines, Calvi décrit le rôle trouble de Doriot. L’homme d’affaires serait considéré comme un agent double servant l’armée américaine mais également les puissances de l’Axe.

Plus concrètement, Georges Doriot, que le journaliste décrit comme un « cousin de Jacques Doriot » entretiendrait une correspondance avec le dirigeant vichyste. Georges utiliserait également son poste au sein de l’armée américaine pour renseigner les puissances ennemies. Il serait également un financier à la solde de Vichy. Les soupçons à l’encontre de Doriot seraient portées par  plusieurs agences de renseignements comme « les services de renseignements américains (OSS) [la future CIA], le Trésor américain, la Police montée canadienne, le MI5 et le MI6 […] Plus d’une centaine d’agents secrets alliés consacrèrent plusieurs années à le traquer dans le cadre d’une des premières grandes enquêtes financières de la Seconde Guerre mondiale », peut-on lire dans cet article. Enfin, Doriot est présenté comme un opportuniste agissant dans son propre intérêt.

Dresser un tel portrait de Georges Doriot fait tomber l’article de Fabrizio Calvi dans une certaine facilité historique. Les sources françaises nuancent ce portrait. Il ne peut être nié le fait que Georges Doriot compte bel et bien dans ses amis des hauts dirigeants vichystes, tel Gabriel Le Roy Ladurie, comme l’indique les échanges de la banque Worms. Doriot représente les intérêts de la banque en Amérique du Nord. L’affairiste est même invité pendant la guerre à réaliser des achats de bon américains avec des fonds suisses passés par le Canada. De la même manière, l’économiste possédait-t-il peut être des opinions pro-allemandes, ce qu’on ne peut savoir réellement.

Il existe bien des échanges secrets de Georges Doriot avec ses amis vichystes. Un câble du 31 août 1939 tend dans cette direction. Le Roy Ladurie appelle son ami Doriot à lui écrire « par allusions ». Ce message est concomitant à l’invasion allemande de la Pologne. Il est transmis dans le cadre des échanges de la Banque Worms. En 1945, les dirigeants de la Banque espèrent compter sur le soutien de George Doriot pour régler l’après-guerre et les soupçons de collusion avec l’ennemi complique la donne. L’établissement financier est d’ailleurs mis au pilori par les services de renseignement américains comme une des principales banques aux services des Allemands. Elle fut d’ailleurs l’une des institutions financières placées sous l’autorité directe d’un administrateur nazi. Deux raisons l’expliquent : l’importance de l’établissement, l’un des premiers investisseurs privés français en 1939 en détenant notamment une partie du capital du groupe Japy ; et certains de ses dirigeants sont juifs. La banque Worms subira jusqu’en 1946 des sanctions financières de la part des autorités américaines.

Quant aux sources américaines, consultables en ligne, elles sont assez révélatrices des accusations états-uniennes. Le principal auteur des accusations est le général George Veazy Strong, membre des renseignements. Ces informations conduisent le FBI à enquêter entre 1942 et 1943 sur Doriot, considéré comme étant un agent à la solde de Vichy. Mais les investigations du bureau fédéral ne débouchent sur aucune preuve concrète (1).

Fabrizio Calvi commet par contre une très grossière erreur historique. Georges Doriot n’est en aucun cas cousin avec Jacques Doriot, le dirigeant du parti populaire français. Les Doriot de Valentigney, famille ouvrière protestante n’ont aucun lien de parenté avec la famille de Jacques Doriot, issue de la paysannerie catholique de la Nièvre.

Georges Doriot était peut-être un agent double servant à la fois la cause alliée et celle de l’Axe, mais un certain contexte tempère le caractère noir décrit par Fabrizio Calvi. La plupart des services de renseignement et des dirigeants anglo-saxons voyaient, depuis 1940, les Français comme des alliés peu fiables. Les Alliés occidentaux envisageaient même, après le débarquement de Normandie, d’administrer eux-mêmes la France et ce malgré l’existence du gouvernement provisoire de la République française.  

L'un des créateurs de la notion de capital-risque

Au sortir de la guerre, Doriot intègre un groupe de conseillers scientifiques dont la mission est de résoudre les principales problématiques de recherches qui affecte alors la sécurité nationale des États-Unis. Il reprend cependant ses cours à Harvard très rapidement, tout en poursuivant ses collaborations avec l’Administration. Plusieurs auteurs, dont Calvi, indique qu’il travaille pour la CIA. Mis à part une collaboration technique, aucune trace de cette collaboration n’est retrouvée dans les archives en ligne. 

Au cours de ses années en tant que professeur, George Doriot va avoir une influence certaine sur l’économie en développant le concept du capital risque. Cette idée toute simple est la suivante : de nouvelles entreprises, souvent dans des secteurs naissants, ont un fort besoin de financement. Des investisseurs peuvent alors accepter de suivre ces potentielles pépites en apportant du capital sous la forme de prêt ou de prise de participation minoritaire… En cas de succès, ces nouvelles entreprises connaissent alors une croissance exponentielle. Ce schéma financier est aujourd’hui extrêmement important dans l’économie mondiale. Les fameuses « Licornes », des starts-ups de l’économie numérique, s’appuient énormément sur ce type de financement. Au passage, le terme de « Licorne » est employé quand les fonds levés atteignent le milliard d’euros. Mais contrairement à ce qui est souvent avancé dans les lectures françaises, Doriot n’est pas l’unique inventeur de ce concept dont l’existence remonte à l’avant-guerre. D’autres professeurs comme Karl Compton, président du MIT ont contribué à faire du Venture Capital un concept prégnant dans les domaines économiques et financiers. 

Quel professeur est alors Georges Doriot ? « Il était sans aucun doute l’enseignant et le professeur le plus charismatique de l’école pendant cette période. » commente F. Warren McFarlan, professeur émérite en administration des affaires à la Harvard Business School, avant d’ajouter « Des centaines d’étudiants suivaient ses cours chaque année.  Il n’était pas un partisan de la méthode des cas d’école. Son cours intitulé « Fabrication », en réalité un cours de gestion générale, consistait en une série de présentations informatives et charismatiques, d’une série de conférences informatives et charismatiques au cours de l’année, combinées à un travail intense sur le terrain par les étudiants en groupes de huit. Chaque groupe étudiait deux entreprises en profondeur et préparait un rapport complet sur un sujet d’intérêt général. Nombre de ces rapports ont servi de base à la création d’une entreprise ou sont devenus un livre. »

Parmi les élèves qui vont recevoir l’enseignement de Doriot, l’un d’eux de la promotion 1951, va avoir un rôle important pour l’œuvre de l’entrepreneur franco-américain, Olivier Giscard d’Estaing. Comme son nom l’indique, cet homme est le frère de l’ancien président de la République. « OGE » et Doriot vont participer à la création d’une école de management en lien avec la chambre de commerce de Paris, l’Institut européen d’administration des affaires (INSEAD). Cette école est aujourd’hui régulièrement classée parmi les meilleures écoles de management au monde. Doriot est un professeur exigeant et brillant ; plusieurs de ses élèves le citent comme un maitre à penser, une référence.

George Doriot est, comme son père, un entrepreneur dynamique. Il va ainsi mettre en œuvre ses idées en fondant en 1946 avec les autres pères du Capital Risque une société investissant dans les secteurs d’avenir, The American Research and Development Corporation. Cette institution financière va réaliser des investissements dans plus de 150 sociétés en pleine essor. La plus grande réussite est d’avoir investi dans la Digital Equipment Corporation.

En 1957, deux ingénieurs du MIT, Harlan Anderson et Ken Olsen, rencontrent Doriot pour l’inciter à investir dans leur projet informatique. Après avoir étudié la question, le Franco-américain réalise un deal : contre les trois quart des actions de leur future entreprise, les jeunes entrepreneurs reçoivent la somme de 70000 dollars. Le succès est au rendez-vous. la Digital Equipment Corporation devient un des leaders de son marché. Aujourd’hui, la DEC est une partie de la marque informatique HP.

Le DEC VAXstation est un des produits les plus connus de la marque informatique (©CC BY-SA 2.0).

La DEC est revendu par Doriot en 1972, en même temps que la plupart de ses activités, pour la somme de 400 millions de dollars. Hors inflation, Doriot a vendu ses actions avec un bénéfice multiplié par plus de 5000 sur la somme initiale ! Même s’il se retire, il ne quitte pas pour autant le monde des affaires ; il crée des holdings afin de gérer sa fortune.

Edna Allen, sa femme, va contribuer grandement à la création et au développement du centre culturel français de Boston à partir de 1949. Son rôle se concentrera notamment sur la Bibliothèque française de Boston, qu’elle présidera de 1966 à 1978. Le New York Times, dans la notice nécrologique d’Edna Allen, rappelle que grâce à son aide, la « French Library » de Boston est passé de 500 ouvrages à plus de 4000. Le quotidien rappelle que cette institution est consultée par « des écoles et des collèges américains et est visité par des ambassadeurs, des membres du Cabinet et des universitaires du monde entier. » Francophile, la femme de Georges Doriot est faite chevalier de la légion d’honneur et son mari est élevé au grade de commandeur. Il s’éteint en 1987 d’une longue maladie.

George Doriot avait une sœur qui constitue le dernier membre de la dynastie Doriot, Madeleine Doriot est née à Courbevoie en 1906. Elle épouse le pasteur Roland Poillot, né à Beaucourt. Cet homme est issu de l’artisanat beaucourtois. Un de ses oncles est directeur d’usine à Badevel. Le couple va rester sa vie à Courbevoie.

D’un contremaitre dans une usine de Peugeot, les Doriot ont influencé des domaines aussi variés que l’industrie automobile, la finance ou encore la culture. Cette dynastie a donné son nom à une rue de Valentigney où le souvenir d’Auguste demeure.

  • (1) Rapport déclassifié sur Allen Dulles du FBI, 1947, p.1. 

Sources

Les archives

> Archives de la banque Worms

> Archives déclassifiées de la CIA 

> Archives déclassifiées du FBI

> Archives départementales du Territoire de Belfort et du Doubs

> Archives d’Allen Dulles (https://archive.org/search.php?query=creator%3A%22FBI%22)

> Archives de Paris

> Journaux –> Boston Globe, New York Times, Official Gazette of the United States Patent Office, Volume 413

Les livres :

> ANTE Spencer, Creative Capital Georges Doriot and the Birth of Venture Capital.

> COHEN Yves, Organiser à l’aube du taylorisme, la pratique d’Ernest Mattern chez Peugeot, 1906-1919,

> LAGARDE Alexandre, « DFP (DORIOT, FLANDRIN ET PARANT) – Dernière Ferraille Parisienne » in Retropassion automobiles, 30 octobre 2021.

> RAFFAELLI Fabio, Enciclopedia dell’Automobile – Volumi singoli

> RIFKIN Glenn, HARRAR George, The ultimate entrepreneur : the story of Ken Olsen and Digital Equipment Corporation

Remerciements

Archives de PSA, Service culture de la mairie de Valentigney. Special thanks to F. Warren McFarlan, Centre Entraide Généalogique de Franche Comté section de Montbéliard

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