L’autoroute A36 au cœur de l’aire urbaine nord Franche-Comté

Infrastructure structurante de l'identité du nord Franche-Comté, l'A36 possède une histoire riche d'enseignements. Derrière cette route, une histoire de près d'un siècle se dessine.
L'autoroute A36 est une infrastructure structurante du nord Franche-Comté. | ©Google street view

Jordan Lahmar-Martins

Infrastructure structurante de l'identité du nord Franche-Comté, l'A36 possède une histoire riche d'enseignements. Derrière cette route, une histoire de près d'un siècle se dessine.

1945, la guerre terminée, l’heure de la reconstruction a sonné. Les infrastructures du nord Franche-Comté sont en partie détruites. Le réseau routier a été gravement endommagé. Dans les années suivantes, une volonté centralisatrice fait développer l’idée d’un réseau d’autoroutes.

Pour autant, la proposition de construire des autoroutes en France est née à de l’époque de Vichy. Jean Berthelot est le premier directeur adjoint de la SNCF. Ingénieur de formation, il est nommé ministre des Transports en 1940. Son cheval de bataille sera la création d’autoroutes en s’inspirant notamment du « modèle » allemand. Le journal suisse La Liberté du 23 janvier 1941 rapporte :

«  Sous la forme d’interview radiodiffusée, M.Jean Berthelot, secrétaire d’État aux Communications , a donné d’intéressantes précisions concernant la réorganisation du réseau routier français. Il a exposé son projet de construction d’autostrades et a annoncé qu’il inaugurerait au printemps l’autostrade [autoroute en italien] de l’Ouest, reliant Paris à la Normandie, et qui aura coûté plus de 300 millions. La traversée de Lyon par autoroute, le long du Rhône, et la création d’une autostrade reliant Nice à Cannes sont au nombre des grands travaux projetés. »

Les projets de Berthelot influencent en partie notre réseau actuel. En Franche-Comté, la situation reste cependant bouchée. Berthelot est démis de ses fonctions et regagne la SNCF. La Libération entraîne une remise à plat des projets autoroutiers. Parmi ces derniers, l’autoroute « Océan-Suisse » est évoquée à partir de 1954. Le tronçon de cette voie partirait de La Rochelle pour aller jusqu’à Mulhouse en passant par Montbéliard et Belfort. C’est la première trace d’une autoroute dans le  nord Franche-Comté.

La naissance de la « Comtoise »

Le projet prend corps dans les années suivantes. Les défenseurs du projet avancent que cette infrastructure permettrait de rapprocher l’Allemagne et l’Europe du Sud. La position stratégique du nord Franche-Comté est un argument de poids en ce sens.

Durant les années 1960, l’idée de faire apparaître l’ « autoroute 36 » se renforce. Cette dénomination apparaît au milieu de cette décennie. Les premiers numéros d’autoroutes sont choisis en raison de leur proximité avec Paris. Le point cardinal de ces infrastructures est Notre-Dame de Paris. Tel un cadran, les premières autoroutes forment une étoile autour de la capitale. Les autoroutes suivantes portent le nom en fonction de leurs zones géographiques. L’A36 et ses voisines (A31, A39,…) sont dans la nomenclature des autoroutes de l’Est de la France.

Au-delà de ces questions de nom, une autre route importante est également envisagée. Une « voie express quittera l’A36 à Trétudans [qui a fusionné avec Vourvenans pour devenir Trévenans] pour rejoindre la frontière suisse à Déridez [lieu marquant la frontière franco-suisse entre Delle et Boncourt] » comme le nomme l’Express suisse le 25 mai 1966. Cet axe deviendra la voie rapide qui relie l’A36 à la frontière suisse.  Ce tronçon fait partie de la R.N. 19, aujourd’hui appartenant au réseau départemental.

La confirmation politique de réaliser l’autoroute arrive lors du sixième plan de développement économique et social (1971-1975). Les fameux plans gouvernementaux donnent la direction du pays sur cinq ans. Des indicateurs à atteindre permettent de donner le cap des réformes politiques, économiques et sociales. Le plan donne une indication des travaux jugés prioritaires.

L’optimisme est de mise dans l’avancement des travaux pour l’A36. En 1968, le magasine helvète Construire évoque : « Avant 1970, une autoroute sera construite en France voisine, de Mulhouse à Belfort et Montbéliard; elle se prolongera même en direction de Besançon et de Dijon et une route express Belfort—Boncourt sera mise en service dès 1976. Dès 1985, le port de Bourogne deviendra en quelque sorte le port méditerranéen de la Suisse et les marchandises entreront dans notre pays par l’Ajoie. En 1976, l’ouverture du tunnel sous la Manche amènera un trafic considérable vers la Suisse »

Les prévisions de l’auteur vont cependant se fracasser sur les chocs de la fin des années 60 qui entraine un retard dans différents projets. Contrairement à une idée répandue en France, le choc pétrolier n’est pas le provocateur de l’effacement des Trente Glorieuses. Elle est juste l’aboutissement. L’Hexagone a en effet souffert à partir de la fin des années 60 de difficultés économiques qui seront renforcées par le choc de 1973. La croissance économique, tout en restant importante, ralentit à partir de 1966.

Une construction entre économie et environnement

Le manque de financement aboutit à un retard dans la construction de l’A36. C’est pour cette raison que les travaux commencent au début des années 70. Le chantier débute en 1971 et commence par l’Aire Urbaine. La construction de l’autoroute tient compte de la présence d’une industrie majeure sur son axe : l’usine Peugeot de Sochaux. Le site est d’ailleurs coupé en deux pour faire passer l’autoroute. Certains auteurs rapportent un accord tacite entre la direction sochalienne et les autorités publiques. En échange de certains terrains cédés au sein des usines, Peugeot aurait obtenu la gratuité de l’A36 dans notre région. Par manque de traces historiques, cette information ne peut être confirmée avec certitude. L’arrivée de l’autoroute se fait dans la douleur et ne rencontre pas un consensus général.

 

Une partie de la population fait part de ses réserves sur une infrastructure et ses conséquences environnementales. Les autoroutes arrivent à une époque de prise de conscience écologique. Autour de l’A36 arrive le premier débat local entre la sauvegarde de l’environnement et le développement économique. Le poids industriel de Belfort-Montbéliard va contribuer à faire pencher le soutien de la population du côté des aspects économiques. D’autant que le nord Franche-Comté n’est pas soumis à un intense débat sur le tracé de l’autoroute. Contrairement à Besançon, qui fait modifier les endroits de passage de l’autoroute en pleine forêt de Chailluz. .

 

Le tronçon A36 de Belfort-Montbéliard est officiellement inauguré en février 1974. Le coût de ces travaux est d’environ quatre-vingt cinq millions d’euros actuels pour ce seul tronçon. Le réseau nord-comtois est désenclavé en 1975 en étant raccordé à Mulhouse. L’année suivante, le rattachement est effectué avec Beaune. Le site devient alors un outil pour la région.

 

Certains élus comprennent le potentiel économique qui se cache derrière cette infrastructure. C’est le cas du maire de Bessoncourt, Robert Kilque. À l’arrivée de l’autoroute, Bessoncourt est un petit village rural de 350 âmes. Kilque et ses équipes vont accepter qu’une bretelle de sortie soit construite au niveau commune. Ces travaux vont s’accompagner de l’arrivée du distributeur, alimentaire Euromarché. Cinquante ans plus tard, la population de Bessoncourt a été multiplié par trois. La zone commerciale a créé environ mille emplois. Ce succès est cependant parfois critiqué car le village a été fortement artificialisé.

 

Pour le nord Franche-Comté, l’autoroute va aussi permettre de forger une identité. En même temps que la voiture individuelle se développe, l’existence de l’A36 facilite les mouvements pendulaires. L’infrastructure facilite un sentiment d’appartenance au niveau de l’Aire Urbaine. Le passage à trois voies au cours des années 2000 renforce les possibilités de ce mouvement.

 

Aujourd’hui encore, l’A36 est un atout majeur de notre territoire. Cependant, à l’heure du (re)développement de modes alternatifs de déplacement à l’automobile, l’A36 semble devoir se réinventer. Comment parvenir à cette fin ? La question est ouverte.

 

Sources

> L’Express du 19 novembre 1954

> L’Express, 24 septembre 1971

> L’Express, 6 février 1974

> Journal du Jura, Numéro 292, 13 décembre 1955

> Journal du Jura, Numéro 139, 17 juin 1968

> Le Jura, Volume 109, Numéro 82, 9 juillet 1960

> NEIERTZ Nicolas, La coordination des transports en France de 1918 à nos jours, Institut de la gestion publique et du développement économique, Paris, 2014

> Insee, dossier commune de Bessoncourt,https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011101?geo=COM-90012, consulté le 26 août 2022.

> Sixième plan de développement économique et social, 1971

> La France défigurée du 22/10/1972, « La construction de l’autoroute Besançon/Mulhouse », https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf93027599/les-autoroutes-construction-du-troncon-mulhouse-besancon, consulté le 25 août 2022 

> Conversion monnaie ; https://france-inflation.com/calculateur_inflation.php

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