« On garde l’histoire du Granit, mais on innove et on modernise »

La Franco-italienne Eleonora Rossi vient de prendre son poste de directrice du Granit, la scène nationale belfortaine. Elle veut la tourner vers le numérique et l’Europe. C’est la première fois qu’elle va diriger une scène nationale.

La Franco-italienne Eleonora Rossi vient de prendre son poste de directrice du Granit, la scène nationale belfortaine. Elle veut la tourner vers le numérique et l’Europe. C’est la première fois qu’elle va diriger une scène nationale. Dans ce nouveau défi, elle va s’appuyer sur une énergie débordante. Et tenter de relancer une dynamique, après 2 années difficiles.

Eleonora Rossi prend ses marques. Son arrivée est officiellement actée par le conseil d’administration depuis lundi. Elle a rencontré les membres de l’équipe mardi. Mercredi, elle cherchait encore quelques repères pour se déplacer dans ce théâtre du XIXe siècle, rénové et agrandi au début des années 1980, par Jean Nouvel.

Eleonora Rossi est née à Rome en 1964. Cette polyglotte a la double nationalité, française et italienne. Dès 8 ans, elle part vivre à Vienne en Autriche. Elle suivra sa scolarité au lycée français de la capitale autrichienne. La metteur en scène est d’abord une comédienne, diplômée de l’école supérieure d’art dramatique du Piccolo teatro de Milan ; c’est là-bas qu’elle rencontre Heiner Müller, qu’elle considère comme « son père artistique ». Elle devient metteur en scène dès les années 1990, tout en enseignant la théorie et la pratique scénique de l’art dramatique en France et en Allemagne.

Deux femmes à la tête

Fabienne Cardot, la présidente, met en avant le binôme direction-présidence pour relancer le Granit. La première doit faciliter le travail de la seconde. Et la présidente insiste sur la singularité d’avoir un couple de femmes à la tête d’une scène nationale. Selon l’association des scènes nationales, cinq autres structures françaises sont dirigées par deux femmes : Le Carreau, scène nationale de Forbach et de l’est mosellan (Moselle) ; Le Grand R, scène nationale La Roche-sur-Yon (Vendée) ; Le Théâtre, scène nationale de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) ; La Rose des Vents, scène nationale Lille Métropole-Villeneuve d’Ascq (Nord) ; et Le Granit, scène nationale de Belfort (Territoire de Belfort). Sur les 74 scènes nationales référencées sur le site du réseau de l’association des scènes nationales, 25 sont dirigées par une femme (soit 33,8 %) et 15 sont présidées par une femme (20,3 %).

Précurseur en vidéo

Le nord Franche-Comté, elle connaît. Elle a résidé, au début des années 2000, au centre international de création vidéo (CICV) Pierre-Schaeffer, à Hérimoncourt. Elle a aussi présidé cette structure pendant un an, avant qu’elle n’entame une profonde mutation, devenant Ars Numerica, qui fut ensuite intégrée en 2011 à MA scène nationale. Ironie, les soubresauts du CICV et sa mutation en Ars Numerica rappellent étrangement les difficultés observées, il y a quelques mois, lorsque l’on envisageait de fusionner les scènes nationales de Belfort et de Montbéliard (lire cet article de Libération, datant de 2005, rappelant les enjeux). On parlait déjà de concurrence entre Belfort et Montbéliard(1).

Eleonora Rossi, une franco-italienne à la tête du Granit (©Le Trois – Thibault Quartier).

De cette expérience, il faut surtout retenir qu’Eleonora Rossi est une précurseur de l’art vidéo et de l’art numérique. C’est un champ qu’elle exploite depuis plus de 20 ans. « Quand j’ai commencé, c’était nouveau. Maintenant, nous baignons dans la vidéo », remarque la directrice. « Faire de l’art vidéo en 2004, ce n’est pas si banal, apprécie Fabienne Cardot, la présidente du Granit. Depuis que je suis présidente, le numérique est une ligne que j’encourage. »

Le numérique fait partie de l’univers créatif. Et la directrice compte l’exploiter. Elle va notamment construire le projet Robot.NET. « Il se déclinera virtuellement 24 heures sur 24, sur le site Internet et les écrans du Granit durant toute l’année et les saisons », détaille la directrice, qui envisage ce projet comme un laboratoire « circulaire et public ». Un projet dont pourra se saisir l’équipe du Granit, les artistes venant à Belfort, mais aussi le public ou les passants. Comme une passerelle entre tous. Des écrans devraient pousser sur la façade ou à l’intérieur de l’établissement. Ce projet doit montrer « des démarches innovantes, interactives et virtuelles d’objets concevant l’impact sur l’environnement, transformant les données au travers de l’intelligence artificielle, témoignant d’usages créatifs de la web sémantique relayés par vidéo, téléphone portable ou l’internet adapté à la robotique », peut-on lire dans le projet de direction. Eleonora Rossi imagine déjà des collaborations internationales entre un musicien en concert au Granit et un autre intervenant ailleurs dans le monde, réunis par Robot.NET. « On vit dans l’image. Une scène nationale doit travailler avec ça », souligne-t-elle. Cet accent porté sur le numérique doit aussi permettre d’attirer un autre public, peu habitué de la salle. Fabienne Cardot cible notamment les techniciens et ingénieurs des PME du Techn’Hom. « On garde l’histoire du Granit, mais on innove et on modernise », remarque Fabienne Cardot.

Lieu de transmission

Eleonora Rossi a travaillé en France et en Allemagne. Elle a vécu en Suisse. Au Sénégal. Le parcours de la directrice suggère sa dimension multi-culturelle. Qu’elle revendique. Mais elle veut surtout en faire une signature. La dimension européenne sera affirmée dans la prochaine programmation. 

Chaque pays européen devrait être mis à l’honneur. Et un focus sera particulièrement fait sur la Suisse, en accueillant des créateurs. Elle veut amener un regard du monde. Et pourquoi pas le décliner avec de la gastronomie. La quinquagénaire assume un côté franchouillard, appréciant les délices de la vie. Affirmant même que c’est une signature du monde du théâtre. Elle envisage par exemple de transformer les concerts-sandwichs en concerts-baguettes. « On n’amène que sa baguette et on offre le comté ! » imagine-t-elle, pour mettre à l’honneur les produits du terroir.

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Le Granit va avoir trois compagnies associées, dont le Ring-théâtre, de Besançon, qui compte 18 comédiens. « Le rôle de la scène nationale, c’est de soutenir l’intelligence du territoire », insiste la directrice.

Les projets foisonnent dans l’esprit de la nouvelle directrice. Les éléments de communication aussi, autour du lion et de sa force de caractère. Mais diriger une scène nationale n’est pas rien. C’est son premier poste de cette envergure, après avoir été notamment directrice artistique de la scène municipale La Coupole, à Saint-Louis (Haut-Rhin). « Je n’avais jamais osé postulé auparavant », reconnait-elle. Aujourd’hui, elle se « sent prête », après avoir monté les marches les unes après les autres. « Ma carrière a été faite de rencontres, confie Eleonora Rossi. Je suis prête à faire le relai. » Car c’est bien comme cela qu’elle s’imagine le métier de directrice de scène nationale : « La direction, ce n’est que de la transmission. Un relais des forces en présence vers le public. »

  • (1) Un autre clin d’œil à l’histoire a été observé à Belfort cette semaine. En 2005, lorsque le CICV devient Ars Numerica, Jean Lambert-Wild était artiste associé au Granit. Cette semaine, alors que la nouvelle directrice entrait en fonction, il était à Belfort pour présenter son œuvre Don Juan ou le festin de Pierre.

L'agglomération garantit son soutien

Lors d’une rencontre avec Damien Meslot, président du Grand Belfort, la subvention de 650 000 euros accordée à la scène nationale a été confirmée sur trois ans : 2018, 2019 et 2020. « Il a demandé à la directrice, note Fabienne Cardot, de faire un plan d’investissement sur plusieurs années pour les besoins du bâtiment et les achats de matériel. » Fabienne Cardot et Eleonora Rossi veulent aussi mettre l’accent sur le mécénat. « Les entreprises doivent voir que la culture est quelque chose qui concernent leur action. » Au-delà de l’argent, c’est la volonté d’impliquer les acteurs du territoire insistent les deux femmes. Fabienne Cardot cite ainsi l’exemple du club des mécènes du musée des Beaux-Arts de Besançon. C’est un moyen également de diversifier les ressources de la scène nationale. Le club des ambassadeurs devrait prochainement changer de nom. Et on parlera de tribut, un terme beaucoup plus impliquant. Et dont la connotation appelle à plus de proximité et de partage.

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