L’opération communication de General Electric pour la rentrée

La direction de l’entité turbines à gaz de General Electric a envoyé aux salariés un long courrier (à retrouver ci-dessous) de Patrick Mafféïs, responsable des opérations industrielles Europe de GE Power.

La direction de l’entité turbines à gaz de General Electric a envoyé aux salariés un long courrier (à retrouver ci-dessous) de Patrick Mafféïs, responsable des opérations industrielles Europe de GE Power. Une opération de communication pour rappeler l’importance du plan social. Entre les lignes, la direction met la pression sur les syndicats. Décryptage.

Près de 2 000 courriers distribués au domicile des salariés. Il y a quelques jours, les salariés de l’entité turbines à gaz de General Electric, concernés par un plan de restructuration prévoyant la suppression de 792 emplois, ont découvert dans leur boite aux lettres un courrier signé de Patrick Mafféïs, responsable des opérations industrielles Europe de GE Power. Une lettre accompagnée d’un long entretien. En tout, quatre pages de lecture.

Pour cette opération communication, la direction, malmenée depuis plusieurs semaines, a banni le mail et les messages à faire passer par les managers, pour être sûre de toucher l’ensemble du personnel. Pas de nouveautés dans ce document, seulement la répétition des éléments de langage. On redit qu’on n’a pas le choix. Que l’ampleur de ce plan est nécessaire. Que Belfort doit contribuer à l’effort. Que le marché souffre (lire par ailleurs). Que l’on travaille sur des pistes de diversification…

Qu’entend-t-on par pérennité ?

En optant pour le format interview, le responsable Europe – il a été nommé au mois de mai – offre un ton direct. Franc. Les questions abordent les sujets mis sur la table par l’intersyndicale : les transferts aux États-Unis, les diversifications ou encore le contrat de 2014. « Il voulait s’exprimer d’une manière vraie », confie une source proche de la direction. « Nous voulions surtout dire qu’il y a un après », poursuit cette source. Patrick Mafféïs confirme « l’engagement de GE à préserver l’avenir du site de Belfort ». Mais est-ce l’avenir du site complet de Belfort, comprenant plusieurs entités de General Electric, dont les anciennes entités d’Alstom. Ou est-ce la pérennité de l’entité turbines à gaz à Belfort qui est évoquée ? La réponse n’est pas précise. Et les syndicats posent clairement cette question : la garantie de la présence de General Electric à Belfort ne signifie pas forcément, pour eux, la pérennité de l’entité turbines à gaz.

Les salariés au cœur du rapport de force

Par cette opération, la direction met la pression sur les syndicats, voire les décridibilise. Et met les salariés en porte-à-faux. « Le dialogue social est nécessaire et le moment est venu pour les partenaires sociaux, dont c’est le devoir de représenter et défendre les intérêts des salariés, de venir s’asseoir à la table des discussions. Car une chose est sûre, la politique de la chaise vide ne servira pas les intérêts des salariés et ne permettra pas de retour à un vrai dialogue social apaisé et constructif, peut-on lire dans l’interview, avant de noter : L’horloge tourne. Il est plus que temps de venir à la table des discussions. Nous souhaitons une concertation constructive notamment sur les mesures contenues dans le plan de sauvegarde de l’emploi et débattre de la diversification possible de Belfort. » Quand GE dit que l’horloge tourne, c’est que règlementairement, l’industriel doit remettre (sauf accord de méthode stipulant une autre échéance) à la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) le document unique de l’employeur, avec les modalités du plan social, le 21 octobre. Elle met donc la pression et se déresponsabilise de la rupture du dialogue social. Concernant la diversification, plusieurs élus syndicaux confirment participer aux comités, dont plusieurs ont été réunis en début d’été.

Dans une formule rhétorique, Patrick Mafféïs reconnaît que le projet n’est « pas exempt de critiques ». « Nous les entendons et sommes prêts à en discuter avec les partenaires sociaux », précise-t-il. Mais le périmètre du projet ne sera pas revu, ce qui est le point d’achoppement avec l’intersyndicale. Les discussions ne porteront donc que sur la partie concernant le plan de sauvegarde de l’emploi. C’est-à-dire les reclassements, les indemnités de départ… « Les meilleures solutions d’accompagnement doivent être négociées et déployées avec nos partenaires sociaux », confirme-il à cet égard dans son courrier. Il évoque notamment des reconversions en interne chez General Electric (Steam Power et Renewable Power) et aborde le projet aéronautique, qui a été porté pendant de très longs mois par l’intersyndicale. Et glisse que le comportement des syndicats peut faire échouer les projets : « À trop attendre, je crains que nous ne gâchions des opportunités. »

Où en est le marché ?

« Les données du marché ne sont plus ce qu’elles étaient. » Patrick Mafféïs réitère l’argument du marché justifiant le plan social. Un argument abandonné depuis plusieurs mois par le gouvernement. Sur le premier semestre 2019, des données du cabinet d’analyses spécialisé dans l’énergie, McCoy, révèle que General Electric a enregistré 50 % des commandes de turbines à gaz d’une puissance supérieure à 30 MW. Siemens le suit, avec 22 % des commandes. L’industriel américain doit produire 9,8 des 19,6 GW commandés au premier semestre 2019. Une période qui enregistre une augmentation de 10 % des GW commandés par rapport au premier semestre 2018. Cet argument du marché horripile l’intersyndicale. « J’en ai une overdose », s’emporte Alexis Sesmat.  

Un centre dédié à la 9HA seulement ?

« Patrick Mafféïs dévoile les ambitions du projet : virer les fonctions support (commercial, engineering) pour seulement conserver les ateliers et la fabrication de la turbine 9HA, qu’on ne sait pas faire ailleurs », dénonce Alexis Sesmat, délégué syndical Sud, qui glisse également que les effectifs s’effritent depuis 18 mois et que les ajustements ont donc eu lieu. Cette 9HA, justement, serait à l’origine des 150 millions d’euros investis depuis 3 ans, utilisés comme argument par Patrick Mafféïs pour montrer l’intérêt de l’industriel pour Belfort. Selon nos informations, une importante partie de cette enveloppe concerne des investissements liés à l’industrialisation de cette turbine (banc d’essai notamment). Ce ne sont donc pas des investissements « illustrant la volonté de GE de faire quelque chose à Belfort ou mettant à niveau l’outil industriel », confie un salarié souhaitant rester anonyme. Ce sont des investissements liés à un choix industriel plus ancien.

« On trouve cette opération [de communication] cavalière, dénonce pour sa part Jean-Louis Vignolo, délégué syndical CFE-CGC. Patrick Mafféïs a pris le temps de faire cette lettre, mais il n’a pas pris le temps de répondre sur les conditions qui encadraient le rachat d’Alstom en 2014. » L’intersyndicale fait savoir que le courrier sera analysé par ses avocats.

Depuis le 28 mai, date de l’annonce du plan de restructuration, l’intersyndicale a réussi à faire entendre plusieurs de ses revendications. Auprès des politiques. Mais aussi des salariés. En cette rentrée, la direction de General Electric essaie de reprendre la main, en profitant de la fin des vacances, et de se faire entendre. « Le brouhaha médiatique n’a pas facilité les choses », sourit un proche de la direction. La direction a donc dégainé cette opération d’envergure pour rappeler ses positions, redorer son image et se dédouaner de l’impasse. « L’image négative que certains s’emploient à donner de GE est bien loin de la réalité », écrit notamment Patrick Mafféïs. Le rapport de force continue. Et il déterminera le périmètre final de ce plan social.

L’accord de 2014 en question

Le document aborde brièvement l’accord signé entre l’État français et General Electric en 2014, pierre angulaire de la stratégie utilisée par l’intersyndicale pour dénoncer le plan social. « Le ministre de l’économie de l’époque, Arnaud Montebourg, écrit Patrick Mafféïs, cherchait surtout par cet accord à protéger les centres de décision des activités Alstom acquises en 2015 alors que, rappelons-le, GEEPF faisait partie intégrante de GE depuis déjà 15 ans. » Le contrat, que Le Trois a publié au mois de juin, précise surtout « que les quartiers généraux européens actuels de GE pour les activités turbines à gaz de grande taille à usage industriel de 50 Hz demeureront à Belfort ». Il intègre donc bien les centres de décisions de l’entité turbines à gaz. Et cela ne concernait pas que les entités acquises auprès d’Alstom. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? La réponse est loin d’être claire dans la lettre.

Le courrier adressé aux salariés

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