Éric Oternaud : « Pour gagner la bataille du climat, il faut réindustrialiser la France »

Éric Oternaud est un industriel. Il a créé et développé l’entreprise Reydel, à partir de 1995, à Rougegoutte. Son usine est passé de 5 à 700 salariés. Ensuite, il a participé à la construction du parc industriel de Swatch group, à Boncourt

Éric Oternaud est un industriel. Il a créé et développé l’entreprise Reydel, à partir de 1995, à Rougegoutte. Son usine est passé de 5 à 700 salariés. Ensuite, il a participé à la construction du parc industriel de Swatch group, à Boncourt (Suisse). Écologiste, il livre son analyse sur les enjeux énergétiques et industriels. En réponse au sénateur Cédric Perrin. Entretien.

Dans nos colonnes, le sénateur Cédric Perrin a déclaré qu’il y avait un problème entre vouloir rouler à l’électrique et ne plus vouloir de centrales nucléaires. Cela a fait réagir la commission industrie d’Europe Écologie Les Verts du nord Franche-Comté, dont vous êtes membre. Pourquoi ?

Entre l’organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), la Russie, l’Otan et le nucléaire, j’avais l’impression d’être plongé dans un vieux film des années 1980. Ce sont des technologies du passé. Aujourd’hui, si le gouvernement s’entête dans la filière nucléaire, nous nous engageons pour longtemps. Si nous décidons de construire des EPR, il faut compter 10 ans de construction. Nous serons en 2030. Comptons ensuite 60 ans d’exploitation, 2090, puis 60 ans pour refroidir le combustible, 2150. Enfin, il faut envisager 40 ans de démantèlement. On s’engage donc jusqu’en 2200 ! A-t-on une vision de ce que seront les énergies et surtout les énergies renouvelables en 2200 ?

Selon vous, c’est aussi une technologie qui coûte chère…

La négociation entre EDF et le gouvernement britannique, pour la centrale d’Hinckley Point, construite avec les nouveaux EPR, évoque 111 euros du MW/h. Et ce sont des chiffres d’EDF ! Aujourd’hui, toutes les énergies renouvelables sont en-dessous de ce tarif. Pour le plan Grand carénage, qui consiste à proroger de 20 ans la durée de vie des centrales, on évoque 80 milliards (EDF table sur 55 milliards, NDLR). Si on part ensuite sur la technologie de l’EPR, c’est un investissement d’à peu près 100 milliards. On est à 200 milliards, sur une situation qui est lointaine. Si on les met aujourd’hui dans le renouvelable, on sait que l’on peut faire la transition. Aujourd’hui, le nucléaire et le pétrole sont en décroissance (tableau ci-dessous). Depuis 2000, l’hydraulique et les autres énergies renouvelables montent. On imagine bien qu’en 2200, on aura un croisement de ces courbes.

« Si nous décidons de construire des EPR, nous nous engageons jusqu’en 2200 ! »
Éric Oternaud
Industriel et écologiste

Vous dénoncez également les risque liés au nucléaire…

En France, le risque sismique des centrales nucléaires est calculé de la manière suivante : vous prenez dans la région, sur 1 000 ans, le plus gros séisme. Ensuite, vous ajoutez un coefficient. Dans la vallée du Rhône, cette donnée, le séisme majoré de sécurité (SMS), était de 5.2. Le dernier séisme du 11 novembre en Ardèche a été enregistré à 5.4, avec un épicentre à 26 km de Tricastin (Un décryptage d’Arte replace la compréhension de ces données. La vidéo est à découvrir plus bas. Lire également ce décryptage de Libération, NDLR). En résonnant de manière industrielle, s’il y a un problème, vous coupez l’autoroute (située juste à côté des installations de Tricastin, NDLR), vous coupez le TGV. Vous coupez tout simplement la liaison Nord-Sud (Éric Oternaud évoque également les risques sismiques qui menacent la centrale de Tricastin, du fait du risque de rupture d’une digue, dénoncé en 2017.  Ci-dessous, la décision de l’autorité de sureté nucléaire de mettre à l’arrêt 4 réacteurs en septembre 2017. Des travaux de renforcement ont été faits et les réacteurs ont pu repartir. D’autres renforcements ont été demandés en juin 2019 et ils seront réalisés au plus tard en 2022, NDLR).

Le sénateur Cédric Perrin évoque le mix énergétique. Quelle est votre position à ce sujet ? Que répondez-vous à la critique dénonçant le caractère intermittent des énergies renouvelables ?

En France, nous sommes victimes du syndrome NIH, not invented here (cela n’a pas été inventé ici, donc je n’y prête pas d’intérêt, NDLR). Quand on va au Portugal, un pays du Sud, on voit que la moitié de l’énergie est produite par des énergies renouvelables. Quand on va en Écosse, pays du Nord, la moitié de la consommation non industrielle est produit par des énergies renouvelables, notamment des éoliennes. La Norvège, c’est 100 % d’énergie hydraulique. On me dit systématiquement : « En France, nous n’avons pas assez de soleil ; on n’a pas assez de vent… » Mais en France, nous disposons d’un taux de foisonnement supérieur à d’autres pays. Nous avons aussi des barrages à pompage-turbinage, laissés à l’abandon au profit du tout nucléaire. On nous dit enfin qu’il faut construire des centrales pour avoir plus d’électricité pour accompagner la croissance. C’est faux. Dans tous les pays de l’OCDE, il n’y a pas de corrélation entre le PIB et la consommation finale d’énergie électrique. Aujourd’hui, il n’y a pas besoin de produire plus d’électricité, mais il faut la produire différemment.

Une commission industrie chez les Verts

La commission  Industrie d’Europe Écologie – Les Vert Nord-Franche-Comté est extra du parti. Elle est ouverte à tous. La volonté est de faire des réunions avec les industriels. « Nous voulons montrer qu’industrie et écologie vont gagner ensemble, donc autant se bouger tout de suite en local ! » détaille Éric Oternaud. Des débats sont programmés sur la maîtrise de l’eau ou encore le numérique dans les PME. « Le tout basé sur l’écoute, le dialogue, l’agir local, le penser global et en toute indépendance pour chacun des acteurs/participants », garantit l’industriel écologiste.

Pour joindre la commission industrie d’EELV : industrie.eelv@gmail.com

L’industrie du nord Franche-Comté peut-elle se positionner sur ces techniques liées au renouvelable ? On a évoqué pendant le conflit de General Electric, que la technologie des turbines à gaz puisse être utilisée à une échelle plus petite pour façonner de petites centrales électriques et contrecarrer cette intermittence…

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le solaire fonctionne bien en Franche-Comté, mais à certains moments, vous pouvez avoir des coupures. Avec une turbine à gaz fonctionnant au gaz biomasse, vous pouvez produire de l’énergie pour compléter. Dans l’énergie renouvelable, ce qu’il faut comprendre, c’est la multiplicité des petits points. Le mix énergétique – solaire, éolien, hydraulique et biomasse – qui peut remplacer le tout nucléaire.

Vous êtes critique quant à la spécialisation de l’usine PSA de Sochaux sur les véhicules SUV, dans le cadre de Sochaux 2022. Mais plus que la critique du tout électrique, vous abordez le dossier autour de la mobilité. Pouvez-vous préciser ?

Tous les acteurs, même les constructeurs, parlent de mobilité. Tout le monde sait que la mobilité individuelle non carbonée sera chère, quel que soit le scénario. Si vous souhaitez une mobilité pas chère, elle est collective. Nous émettons, les humains, 87 milliards de tonnes de CO2 (il y a 7,6 milliards d’êtres humains sur Terre, NDLR). Très facilement, nous pouvons calculer la part transport dans notre bilan carbone. Le critère essentiel, pour baisser ces émissions carbones, c’est la masse. Je dénonce des choses scandaleuses : un SUV allemand, qui pèse 2,5 tonnes et qui émet 300 g de CO2 par kilomètre, on ne peut plus. Les SUV Peugeot, comme les hybrides ou comme les petits véhicules, globalement, tout le monde est entre 80 et 120 g par kilomètre. Sur Sochaux 2022, si on va vers une hyper spécialisation du site, c’est un risque. Le SUV est une mode et elle passera, au profit de véhicules plus petits. Souvent, on se bat sur une obligation de moyens. Nous, les industriels, on se bat sur une obligation de résultats. Le résultat, c’est d’émettre moins de CO2 par kilomètre.

Que pensez-vous de l’hydrogène ?

Électrifier de gros véhicules, comme des poids lourds ou des bus, c’est un problème. La solution pour ces véhicules, c’est l’hydrogène. C’est donc une très bonne piste, pour des raisons de masse et de sécurité. Monsieur Tout-le-Monde ne peut pas faire le plein de sa voiture à hydrogène aujourd’hui. Ce sera donc forcément des bus et des camions avec des stations dédiées et sécurisées. L’hydrogène, on sait le produire de manière fiable et en grande masse, avec la méthanation, mais à partir de gaz à énergie fossile (90 % de l’hydrogène). L’enjeu, c’est de trouver une hydrolyse de l’hydrogène avec de l’électricité issue de source renouvelable.

« Aujourd’hui, il n’y a pas besoin de produire plus d’électricité, mais il faut la produire différemment »
Éric Oternaud
Industriel et écologiste

En tant qu’industriel et écologiste…

(il coupe). Ce n’est pas antinomique !

Justement… Quelle est votre vision de l’industrie de notre région ?

La bataille se joue sur le climat. Pour gagner cette bataille, l’un des leviers, c’est de réindustrialiser la France. Cela veut dire produire en local et donc limiter le transport. C’est aussi produire avec des conditions sociales et environnementales bien meilleures que dans certains pays. Pour nous, il n’y a pas d’opposition entre écologie et industrie. Sur les problèmes de la ressource en eau ou des ressources stratégiques, il y a convergence de la réflexion. Aujourd’hui, il faut raisonner en termes de filières. Les solutions de la filière énergétique ne sont pas les mêmes que celles de la filière automobile. Sur notre territoire, il faut que l’on se sécurise en eau pour les entreprises, que l’on puisse utiliser des ressources matérielles locales ; il y a des réseaux à construire. Cela crée un avantage concurrentiel.

Les recommandations d’EELV

La commission industrie d’EELV du nord Franche-Comté estime que pour une politique industrielle soutenable, territorialisée et coordonnées, il faut :

  • des leviers financiers à activer pour soutenir les filières vertueuses, efficientes et sobres, et stopper le soutien public aux industries toxiques et prédatrices des ressources naturelles
  • organiser le rééquilibrage entre donneurs d’ordres et sous-traitance, et de ne plus céder au chantage à l’emploi
  • une nouvelle organisation de la formation professionnelle tout au long de la vie, la reconnaissance des compétences acquises et les passerelles entre métiers et filières professionnelles
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