Cédric Perrin : « Nous avons une expertise sur l’hydrogène, encore faut-il lui donner vie »

Le sénateur Cédric Perrin a été élu au mois d’octobre à un poste prestigieux à l’assemblée parlementaire de l’Otan (AP-Otan). L’occasion d’évoquer un sujet qu’il maîtrise parfaitement : celui de la défense.

Le sénateur Cédric Perrin a été élu au mois d’octobre à un poste prestigieux à l’assemblée parlementaire de l’Otan (AP-Otan). L’occasion d’évoquer un sujet qu’il maîtrise parfaitement : celui de la défense. Une thématique qui touche autant aux relations internationales qu’à l’énergie. Et qui permet de déborder sur l’industrie locale. Entretien.

Vous venez d’être élu rapporteur général de la commission de la défense et de la sécurité de l’assemblée parlementaire de l’Otan (AP-Otan). En quoi consiste cette fonction ?

L’assemblée parlementaire de l’Otan regroupe les 29 pays membres de l’organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan). Chaque parlement envoie des représentants (députés et sénateurs en ce qui concerne la France, NDLR) dans cette assemblée (il y a 266 représentants, dont 18 Français, NDLR). Ensuite, une présidente est élue. Depuis l’an passé, c’est la parlementaire britannique Madeleine Moon. Des vice-présidents sont élus, en charge d’une commission. La commission importante d’AP-Otan, c’est la commission de la défense et de la sécurité, à laquelle je participe. Le président de cette commission est l’Américain Michael Turner, un représentant du Congrès américain, Républicain. J’ai été élu rapporteur général de cette commission le 13 octobre, pour trois ans(1). Je vais rendre plusieurs rapports. Le premier, que je rendrai à Kiev (Ukraine) au mois de mai, va aborder l’évolution de la puissance militaire russe. Ces rapports sont présentés à l’assemblée parlementaire et s’ils sont validés, ils sont soumis au secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg.

Un Gaulliste à l’Otan, n’est-ce pas paradoxal ?

En arrivant à l’Otan, je me suis dit que j’avais fait le bon choix d’être Gaulliste (rire); je suis en accord avec mes idées. Je suis atterré de voir comment fonctionne cette organisation. C’est devenu un outil de promotion économique en Europe pour les Américains, qui leur permet de vendre du matériel aux pays de l’Est… Il faut voir les choses telles qu’elles sont. Il est important que nous soyons présents, pour faire valoir notre point de vue et notre industrie de la défense. Je suis de ceux qui considèrent que nous ne pouvons pas mettre au ban de la société Vladimir Poutine, même si nous sommes en désaccord et que nous sommes très critiques sur la manière dont il exerce son pouvoir. Les seules choses que nous obtenons, c’est de le jeter dans les bras des Chinois et qu’il travaille à des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Je suis pour le dialogue. Ce n’est pas en stigmatisant les gens que nous les faisons changer, mais plutôt en discutant avec eux.

« La problématique des batteries, c’est que c’est une guerre que l’on a déjà perdue »
Cédric Perrin
Sénateur du Territoire de Belfort.

Vous revenez d’Arabie saoudite, dans le cadre de votre mandat de vice-président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées au Sénat. Cela rentre dans cette logique de dialogue ?

Je suis allé en Arabie saoudite avec beaucoup d’a priori. Nous avons tous en perspective la lapidation des femmes, le traitement qui leur est fait et la perception d’un régime extrêmement dur. Même si je ne suis pas complètement naïf, il faut aussi voir que les choses évoluent positivement. MBS (Mohammed ben Salmane, le prince héritier, NDLR) a une volonté très ferme de faire évoluer les choses. Il a par exemple supprimé l’obligation de tutelle pour les femmes et les a autorisées à passer le permis de conduire. Je me suis promené à Riyad et dans d’autres villes. J’ai vu des femmes qui portaient la burqa, mais j’ai aussi vu des femmes qui pouvaient se promener en étant habillées quasiment à l’occidentale, et pour certaines sans foulard. À ceux qui disent qu’il ne faut pas discuter avec eux, je dis au contraire qu’il faut dialoguer. À ce sujet, la réouverture des sites archéologiques nabatéens d’Al-‘Ula (au nord-ouest de l’Arabie saoudite, NDLR) est un très bel exemple de coopération diplomatique. La France a été désignée, avec l’agence française pour le développement d’Alula (AFALULA) présidée par Gérard Mestrallet, pour aider les Saoudiens à développer le tourisme dans cette région. On prévoit un budget de 50 milliards de dollars. J’ai également rencontré le troisième frère de Mohammed ben Salmane, Abdel Aziz ben Salmane, le ministre de l’Énergie. Nous avons discuté de la conversion énergétique de l’Arabie saoudite. Nous avons évoqué l’hydrogène. J’ai mis en valeur l’expertise de Belfort. Ils sont en train de construire une ville fonctionnant totalement à l’électricité et à l’hydrogène, Neom. Ils veulent passer au nucléaire plutôt que de consommer du pétrole en masse. Il faut les accompagner. Je trouve regrettable que le gouvernement français les blackliste. Ils évoluent. Nos voisins n’ont aucune vergogne à faire des affaires là-bas.

Arrivez-vous à évoquer les sujets qui fâchent ?

Ce n’est ni mon rôle ni de mon ressort que d’être là-bas et d’évoquer ce genre de sujets.  

« Ce n’est pas en stigmatisant les gens que nous les faisons changer, mais plutôt en discutant avec eux »
Cédric Perrin
Sénateur du Territoire de Belfort

Dans votre analyse géopolitique, vous retenez deux années depuis le début du XXIe siècle : 2013 et 2019. À quoi correspondent-elles ?

Je ne sais pas si ce sont les deux dates les plus importantes, car nous pouvons aussi retenir le discours de Dominique de Villepin, à l’ONU (le 14 février 2003, exprimant l’opposition française à une intervention en Irak, NDLR). De nombreuses choses ont marqué ce début de siècle, touché par une recrudescence massive de la violence et une instabilité géopolitique. En 2013, je retiens la non-intervention des Américains en Syrie, qui donne naissance à Daesch. En 2019, c’est une nouvelle fois la non-intervention des Américains en Syrie ; elle donne la possibilité à Daesch de renaître. Entre 2013 et 2019, on a sacrifié des vies et de l’argent pour la liberté, pour la paix et pour tenter d’éradiquer des phénomènes terroristes. Avec cette non-intervention de 2019, on remet en cause le travail de ces six années. En 2013, le président américain s’appelle Barack Obama. Et en 2019, il s’appelle Donald Trump. On peut penser ce que l’on veut de Donald Trump, quelqu’un d’extrêmement violent et de difficilement gérable, mais il poursuit ce qu’a initié Barack Obama. Aujourd’hui, les Américains ont décidé de se redéployer sur le Pacifique.

La non-intervention du mois de septembre laisse craindre un retour de Daesch. Mais on a aussi annoncé la mort du numéro 1, Al-Baghdadi, le 27 octobre 2019…

C’est l’hydre qui renaît de ses cendres. Il ne faut pas être naïf. Daesch a déjà désigné le successeur d’Al-Baghdadi. Justice a été faite pour tous les crimes odieux et abominables qu’il a commis. Mais le suivant est déjà là. C’est l’organisation qu’il faut mettre à genou. Les choses avaient pourtant bien fonctionné jusque-là. J’espère que la prise de conscience de dirigeants de l’obligation d’agir va nous permettre de stopper ce phénomène.

Ces derniers mois, Belfort a vécu un conflit social à General Electric. Cet épisode questionne l’avenir industriel du territoire. Des liens avec l’industrie de la défense sont-ils envisageables ?

En France, l’automobile, l’autre industrie majeure de notre territoire, génère près de 225 000 emplois. L’industrie de la défense, ce sont 200 000 emplois. Il y a des polémiques sur la vente d’armes à certains pays ; nous parlions de l’Arabie saoudite, qui était visée dernièrement. Cette industrie pèse près de 10 milliards d’euros dans la balance commerciale française. Ce n’est pas négligeable (En 2017, la France a livré à l’international des matériels de guerre et matériel assimilés pour une valeur totale de 8,3 milliards d’euros, comme en 2016, relève le bulletin de l’observatoire économique de la défense, NDLR). Le problème de ce pays, c’est qu’il n’y a plus de politiques industrielles. Ce n’est pas une problématique de l’actuel gouvernement. C’était déjà celle de celui d’avant et de celui d’avant. Nous pourrions remonter très loin. Nous n’avons pas de vision stratégique de ce que nous voulons faire. Voyager m’aide à voir ce qui se fait ailleurs. Je suis allé en Corée du Sud. Il y a une vision stratégique. Et quand ils ont décidé d’aller dans une direction, tout le monde se mobilise pour aller dans cette direction. Je n’ai pas le sentiment que cela se passe comme ça chez nous. Nous avons des taux [d’emprunt] extrêmement bas. Nous pourrions emprunter pour investir dans des investissements d’avenir : des lignes à grande vitesse, des infrastructures, des bâtiments…

Vous êtes sensible à la souveraineté industrielle…

General Electric est un bel exemple, et notamment Alstom Power, de la perte de notre savoir-faire en matière de souveraineté énergétique. La décision d’acquérir la bombe nucléaire a permis d’être leader mondial dans le domaine du nucléaire civil et de faire qu’aujourd’hui, la France est sans doute un des pays qui émet le moins de gaz à effet de serre. Un Français a récemment reçu un prix Nobel sur la question du retraitement des déchets (Gérard Mourou, prix Nobel de physique en 2018, NDLR). Il pourrait y avoir des progrès majeurs si l’État consacrait de l’argent à ce prix Nobel.

« Le SMTC a fait le choix de passer à des bus à hydrogène à partir de 2023. Nous allons investir près de 10 millions d’euros dans une station de fourniture d’hydrogène à Danjoutin »
Cédric Perrin
Sénateur du Territoire de Belfort

Qu’en est-il pour Belfort ?

Nous devons trouver des pistes de diversification. J’essaie, avec Ian Boucard, Damien Meslot, Florian Bouquet, d’organiser des rencontres pour trouver des investisseurs ou des solutions de qualification dans des domaines nouveaux. Cet évènement de General Electric – qui j’espère sera moins important que celui qui nous avait été annoncé – va nous permettre de réfléchir à cette diversification. L’aéronautique, par exemple,  n’est pas arrivée toute seule. L’an dernier, l’intersyndicale est venue nous rencontrer et nous dire : « Nous pensons que nous sommes capables d’utiliser notre outil de production, en le qualifiant et en investissant, pour faire des éléments ou des moteurs d’avion Leap, avec Safran. » Dans le cadre de ma commission au Sénat, je connais très bien Philippe Petitcolin, le p-dg de Safran. En l’espace de quinze jours, nous avons organisé au Sénat une réunion avec Damien Meslot, Florian Bouquet, Ian Boucard et moi pour discuter de ces sujets. Je ne dis pas que nous avons solutionné le problème, mais nous lui avons mis un certain nombre de propositions dans les mains ; après, il a fallu négocier avec General Electric. Des négociations sont toujours en cours dans le cadre de la joint-venture entre Safran et General Electric pour la fabrication du moteur Leap. De nombreuses personnes, notamment Dominique Balduini à La Vallée de l’Énergie, travaillent à des solutions de diversification et de réemployabilité des salariés de GE. Tout n’est pas forcément public, car il y a des choses qui méritent d’être dites et d’autres qui méritent d’être silencieuses jusqu’au moment où elles aboutissent. Même si elles n’aboutissent pas, nous nous serons battu. Nous sommes l’un des territoires les plus industrialisés de France et nous avons la chance d’avoir une expertise majeure.

Vous faites de l’hydrogène un sujet majeur…

Le FC LAB est un exemple dans le monde de la recherche fondamentale en matière d’hydrogène. Je participe régulièrement à des salons de l’armement et je peux vous assurer qu’il n’y a pas un endroit où je vois des projets à l’hydrogène qui n’ont pas été co-développés avec le FC-LAB. Nous avons cette expertise, encore faut-il lui donner vie et y agglomérer des entreprises qui viendraient travailler sur l’hydrogène. Le syndicat mixte des transports en commun (SMTC) a fait le choix de passer à des bus à hydrogène à partir de 2023. Nous allons investir près de 10 millions d’euros dans une station de fourniture d’hydrogène, à Danjoutin, car développer des véhicules à hydrogène, ça nécessite qu’on puisse faire le plein. Les Chinois viennent de lever 16 milliards de dollars pour de la recherche sur l’hydrogène. Les Américains ont fait une levée de fonds privés de 31 milliards de dollars. Nous, quand Nicolas Hulot est parti (du ministère de l’Environnement, en août 2018, NDLR), nous avons mis en place le plan hydrogène. C’était 100 millions d’euros par an en 2018. L’agence de développement et de maîtrise de l’énergie (Ademe) devait faire la distribution. En janvier 2019, elle a annoncé que le fonds passait à 100 millions d’euros sur cinq ans. Et au mois de juin, il a été décidé que ce serait 5 millions. Je veux juste faire la comparaisons entre ce que font nos concurrents et ce que nous faisons. Selon l’Afhypac, l’association française de l’hydrogène, nous avons besoin de 10 milliards d’euros pour déployer l’hydrogène sur le territoire.

« C’est une ineptie de faire croire aux gens que nous roulerons tous en électrique en 2030. C’est un mensonge et j’ai le courage de le dire »
Cédric Perrin
Sénateur du Territoire de Belfort.

L’industrie automobile, très présente dans le nord Franche-Comté, se tourne vers l’électrique. Qu’en pensez-vous ?

Les salariés de Peugeot sont traumatisés par le gouvernement, expliquant que nous roulerons tous en électrique en 2030. Cela veut dire une perte, peut-être, de 130 000 emplois pour la filière automobile française. C’est monstrueux. Nous avons quelques soucis à nous faire. Si nous faisons le choix de l’hydrogène, la filière estime que nous sommes en capacité de créer 130 000 emplois. Et sur l’hydrogène, nous maîtrisons la totalité de la chaîne de valeurs. Nous vivons dans une société manichéenne. Dogmatique. Nous considérons qu’il y a l’électricité d’un côté et le mal de l’autre. Ce n’est pas comme cela que ça marche ! Il va falloir expliquer qu’il y a un problème entre vouloir rouler en électrique et ne plus vouloir de centrales nucléaires, de centrales gaz ou de centrales à charbon (ce qui est très bien), mais seulement vouloir de l’éolien et du photovoltaïque. Certaines énergies sont intermittentes. Il y a besoin d’énergies de substitution. C’est une ineptie de faire croire aux gens que nous roulerons tous en électrique en 2030. C’est un mensonge et j’ai le courage de le dire. Quand Carlos Tavarès (p-dg de PSA, NDLR) dit que le prochain scandale sera peut-être celui des batteries, après celui de l’amiante, je pense qu’il n’est pas loin de la vérité. Quand les journalistes feront des reportages sur l’extraction des terres rares, sur la pollution que nous générons et sur les difficultés que cela va créer, peut-être que les Français vont se rendre compte que la batterie n’est pas si propre. Le mix doit concerner la production d’énergie et la consommation.

Devons-nous comprendre que vous regardez d’un œil suspect la demande de Marie-Guite Dufay d’implanter une Gigafactory de production de batteries électriques dans le nord Franche-Comté ?

(silence) C’est compliqué. Je pense que c’est un sujet et que pour réindustrialiser notre secteur, nous avons besoin de nous battre. Si les batteries sont un sujet qui permet d’avancer, pourquoi pas. Mais il n’y a pas que les batteries, il y a aussi les aimants et d’autres choses qui sont dominées à 100 % par les Chinois. Si cela vient dans le Territoire de Belfort, je serai le premier à m’en réjouir et à espérer que cela se fasse. Mais ce sont quand même 700 millions d’euros que nous allons mettre dans la filière et que nous n’allons pas mettre dans d’autres sujets. La problématique des batteries, c’est que c’est une guerre que nous avons déjà perdue. Il ne faut pas non plus être naïf, car pour faire fonctionner une voiture à l’hydrogène, il faut une batterie. On ne va donc pas pouvoir se soustraire à la batterie. J’estime que demain, tous les gros volumes (camions, bus, bateaux) et les véhicules faisant de grands distances devront fonctionner à l’hydrogène. En revanche, en ville, en milieu urbain, où nous faisons peu de kilomètres, [une voiture électrique s’y prête]. Il faut un mix et il faut la possibilité d’avoir des véhicules divers et variés.

(1) Cette fonction est attachée à son poste de sénateur. S’il n’est pas réélu dans un an, il ne conservera pas son poste.

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