En France, un mois de confinement et de vies bouleversées [récit]

En quelques jours, les Français ont pris de nouvelles habitudes autrefois inimaginables, d'être filtrés à l'entrée d'un supermarché.

Aux douze coups de midi, mardi 17 mars, les Français sidérés basculent dans une ère inédite. Nul n’aurait imaginé devoir un jour se confiner pour endiguer une pandémie planétaire. Un mois plus tard, tous ressassent une question lancinante: « Jusqu’à quand ? »

(AFP)

Aux douze coups de midi, mardi 17 mars, les Français sidérés basculent dans une ère inédite. Nul n’aurait imaginé devoir un jour se confiner pour endiguer une pandémie planétaire. Un mois plus tard, tous ressassent une question lancinante: « Jusqu’à quand ? »

« Restez chez vous !« : soudain, de Lille à Fort-de-France, de Vesoul à Belle-Ile, les rues sont désertées, les existences chamboulées. Et en mettant le pied dehors pour acheter à manger, promener son chien ou aller travailler, chacun brandit l’attestation sur l’honneur requise pour tout déplacement, la première d’une longue série.

« On s’attendait à plus de récalcitrants », s’étonne l’un des 100 000 policiers et gendarmes déployés dès le premier jour pour contrôler les sorties. Déjà sommés de respecter « gestes-barrières » et « distanciation sociale » contre le coronavirus, désormais appelés à être des « alliés de guerre » en restant chez eux, les Français s’habituent bon gré, mal gré, à une nouvelle routine de crise.

Dans de nombreux supermarchés, qui filtrent les entrées, les rayons pâtes et papier toilette, baromètres de l’incertitude qui ronge les familles, sont dévalisés. Les Français écartelés entre télétravail et école à la maison se jettent sur les cartouches d’encre, d’autres sur la farine… ou les tondeuses, pour tenter de conjurer la catastrophe capillaire annoncée par la fermeture des salons de coiffure.

Les mieux lotis ont déserté les grandes villes avant l’heure fatidique. A Arcachon ou sur l’Ile de Ré, les volets des maisons de vacances se rouvrent, suscitant des inquiétudes sur le plan sanitaire: « Parigo home, virus ! » proteste un graffiti au Cap-Ferret. Depuis plusieurs jours, un confinement à l’italienne ne faisait plus guère de doute. Le président Emmanuel Macron avait d’abord annoncé la fermeture des écoles, puis le Premier ministre celle des bars, restaurants, cinémas, commerces « non-essentiels »…

Finalement, lundi 16 mars au soir, au lendemain d’un premier tour des municipales maintenu envers et contre tout et d’un week-end radieux incitant à la flânerie, le chef de l’Etat avait annoncé aux Français la fin de la liberté de déplacement, au nom d’une « guerre » qu’il reste à gagner. Ils étaient 35 millions derrière leurs téléviseurs, un record absolu.

La France se fige

Un foot entre amis ? Interdit. Une fête d’anniversaire, un pique-nique en forêt ? Plus permis. Autant d’activités dont personne n’imaginait pouvoir être un jour privé, souvenirs d’une époque révolue pour un temps et déjà fantasmée. Face au mal invisible, une partie de la France se fige. Les traînées des avions ne strient plus le ciel. Dans les ports, les bateaux restent à quai. En montagne, les amoureux des cimes sont tenus de rester dans leurs vallées.

Et à 20 h, comme les Espagnols ou les Italiens, aux fenêtres, aux balcons, les Français applaudissent leurs soignants, dans l’espoir de mettre du baume au cœur d’un voisin mobilisé. A l’opposé, certains traitent l’infirmière ou l’aide-soignant d’à-côté comme un pestiféré.

Déjà, dans les services de réanimation, des centaines de vies s’accrochent à un respirateur et à l’abnégation des équipes. Plus le confinement est respecté, plus les hôpitaux tiendront le choc. Mais très vite, les autorités s’alarment: trop de Français le prennent « à la légère », déplore Emmanuel Macron le 19 mars. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, tance les « imbéciles » qui se croient tout permis.

Alors les couvre-feux se multiplient, les plages sont interdites dans le sud et l’ouest, les quais à Paris ou Bordeaux… Le gouvernement précise les règles de la sortie sportive autorisée, une heure et un kilomètre maximum. Au fil du temps, les visages se murent derrière des masques de toutes sortes tandis qu’enfle la polémique sur la gestion gouvernementale de ces protections. Le 27 mars, alors que les effets du confinement ne sont pas encore visibles, le Premier ministre Edouard Philippe met en garde contre la « vague »  qui « déferle » sur les hôpitaux. Depuis des jours, chacun avait compris que les restrictions annoncées pour deux semaines seraient étendues. C’est chose faite.

Les inégalités du confinement

Privé de sorties, d’êtres chers, chacun ne vit pas cette épreuve de la même façon. Et les inégalités sociales sont exacerbées. Les plus chanceux conservent leur emploi et peuvent travailler à distance: c’est déjà difficile, encore plus lorsqu’il faut faire cours à ses enfants. Pour certains, c’est l’occasion de ralentir une vie trop pressée, en retrouvant ses fourneaux, en profitant du chant des oiseaux.

On dépoussière les vélos d’appartement, on multiplie les apéros virtuels, une rue de Paris joue à « Questions pour un balcon » pour tromper l’ennui. Le quotidien inspire aussi les « journaux » confinés d’écrivains privilégiés, dont l' »indécence » est bien vite critiquée. Car pour beaucoup, le confinement est un cauchemar de promiscuité dans des  appartements exigus, d’enfermement avec un conjoint violent… ou au contraire
de solitude, en particulier pour les personnes âgées.

L’époque est terrible, angoissante, pour ceux – médecins, livreurs ou agents  ‘entretien – qui s’évertuent à faire tourner la France, la boule au ventre à l’idée de contracter le virus. « Moi je travaille, comme ça eux, ils peuvent manger », résume une caissière à Rosny-sous-Bois. Elle l’est tout autant pour les millions de personnes pour qui le télétravail n’est pas une option: ouvriers au chômage partiel ou commerçants aux rideaux fermés qui se demandent comment, demain, subsister. A mesure que les jours passent, la France s’enfonce dans une récession historique. Les débuts de l’épidémie, le « cluster » jugulé aux Contamines en février, les déclarations rassurantes des responsables politiques et des experts, appartiennent à un lointain passé.

Chaque soir, la triste litanie des morts

Chaque soir, à la télévision, Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, égrène la triste litanie des morts: plus de 14 000, dans les hôpitaux et les maisons de retraite où se déroulent des tragédies à huis clos. Les patients les moins gravement atteints restent cloîtrés chez eux avec leur angoisse et ces symptômes en dents de scie qui ne cessent de surprendre les médecins.

Ceux qui partent à l’hôpital ne savent pas s’ils reviendront. Les yeux humides, un fils confie son papa presque centenaire à la Protection civile : « Il faut se dire que c’est le mieux pour lui, même si on ne pourra peut-être pas le revoir ». Ultime crève-cœur, le confinement restreint les funérailles au seul premier cercle des proches. Il faut plus de trois semaines pour en voir de premiers et timides effets, une amorce de baisse des hospitalisations en réanimation – un « pâle rayon de soleil » pour les hôpitaux saturés, décrit le Pr Salomon le 10 avril. Mais l’arrivée des vacances et la météo estivale amplifient l’appel du dehors, au désarroi des soignants épuisés. « L’heure n’est pas au déconfinement ! » martèle le gouvernement.

Une poignée passent pourtant à travers les mailles du filet, suscitant la consternation dans les villages qu’ils ont rejoints. A l’approche du long week-end pascal, le confinement est de nouveau prolongé et alourdi: interdiction de sortir à plusieurs en Ardèche, de faire son footing en journée en Alsace ou à Paris… Les croyants passent de mornes fêtes, sans banquets familiaux ni grands rassemblements. Chacun, partout, s’interroge: « Quand? » Quand pourra-t-on revoir ses proches, embrasser sa grand-mère ? Rouvrir sa boutique, son restaurant ? Et au-delà, à quoi ressemblera le monde d’après ? Emmanuel Macron doit esquisser des pistes pour la suite lors de son allocution lundi soir, au 28e jour du confinement.

 
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