Dans le Jura suisse, un projet de production d’hydrogène vert grâce à du bois

La société H2 Bois SA, à Glovelier, dans le Jura suisse, construit un écosystème hydrogène de production et de distribution. Elle va produire de l’hydrogène vert grâce à du bois, par un procédé de thermolyse, développé par la société française Haffner energy. On envisage de dupliquer le système à la scierie de Badevel.
Le bois peut permettre de faire de l'hydrogène avec un bilan carbone négatif. | ©S. Hermann / F. Richter de Pixabay
La société H2 Bois SA, à Glovelier, dans le Jura suisse, construit un écosystème hydrogène de production et de distribution. Elle va produire de l’hydrogène vert grâce à du bois, par un procédé de thermolyse, développé par la société française Haffner energy. On envisage de dupliquer le système à la scierie de Badevel.

L’écosystème hydrogène qui se déploie dans le nord Franche-Comté a des échos dans la Suisse voisine, en République et Canton du Jura. Par le plus grand des hasards. Et l’hydrogène pourrait bien rapprocher deux territoires que l’on pourraient qualifier de cousins. « Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous », philosophe à ce sujet Gauthier Corbat, reprenant un mantra souvent attribué à Paul Éluard, sans que trace ne soit réellement trouvée dans son œuvre ; mais l’idée est ailleurs. Une idée que ce rapprochement entre le Jura suisse et le nord Franche-Comté autour de l’hydrogène ne soit pas si étonnant.

Gauthier Corbat est co-directeur du groupe Corbat, une entreprise du bois située à Vendlincourt et Glovelier, dans le Jura Suisse. « Nous sommes des scieurs », replace le trentenaire, dans l’entreprise depuis 2016. Il dirige le groupe avec son cousin ; les deux hommes représentent la 4e génération Corbat à la tête de l’entreprise, fondée par l’arrière-grand-père. La société de 75 salariés est spécialisée dans les feuillus. Elle façonne du bois d’œuvre, des éléments de construction, des traverses de chemin de fer, du pellet, du mobilier ou du parquet. Autant de produits qui permettent d’optimiser la ressource et de la valoriser. Elle enregistre un chiffre d’affaires oscillant entre 15 et 20 millions d’euros par an et scie entre 15 et 20 000 m3 de bois chaque année.

Depuis des décennies, le groupe entretient des liens étroits avec la France. « Nous avons toujours été lié à l’industrie française du bois », rappelle Gauthier Corbat, qui glisse également que sa scierie a travaillé pour le chantier de restauration de Notre-Dame de Paris, l’unique scierie non française. Spécialisée dans les feuillus, l’entreprise se fournit beaucoup de ce côté-ci de la frontière. L’aïeul a aussi acheté la scierie de Badevel afin de disposer d’un pied en France et en Union européenne, pour bénéficier des facilités douanières. « Il a rapidement compris les enjeux géopolitiques », sourit le descendant, engagé en politique ; il est député centriste à la République et Canton du Jura. Cette entreprise travaille beaucoup avec l’Allemagne, l’Italie et la France. Il fallait donc faciliter les échanges. Si on ne coupe plus de bois, stricto sensu, à Badevel, la société a gardé un pied et une activité dans le village. Il y a toujours deux salariés. Et aujourd’hui, un projet de développement dans les cartons ; on y reviendra.

Schéma présentant le procédé de transformation d'une biomasse bois en hydrogène (©H2Bois SA).

Bilan carbone négatif

Le groupe Corbat porte actuellement, via sa société H2 Bois SA fondée en juin 2021, un projet de production et de distribution d’hydrogène vert à partir de bois, sur leur site de Glovelier dédié aux traverses de chemin de fer. La technologie a été développée par la société française Haffner energy, basée à Vitry-le-François (Marne). « Le bois utilisé est uniquement du bois de basse qualité, impropre à la consommation », indique Gauthier Corbat. On ne pourrait même pas le prendre pour du pellet. Outre ce bois de récupération, on peut aussi utiliser des résidus de vigne, du maïs, de la paille de céréale, du miscanthus, des poussières de céréales, du taillis à courte rotation, du chanvre, du lin, des anas de lin ou encore des cultures énergétiques énumère Haffner energy.

Cette biomasse va être chauffée à 500 °C, sans oxygène, dans le cadre d’un procédé de thermolyse. De cette étape, on récupère déjà un biochar, une sorte de poudre de carbone, noire, qui sert d’amendement au sol ; on peut donc le valoriser dans l’agriculture locale. Ensuite, on chauffe à 1 100 °C, dans un procédé de vaporeformage, pour obtenir un gaz de synthèse, renouvelable, qui a déjà des applications industrielles. Si on le purifie, on obtient alors de l’hydrogène. Avec ce procédé complet, un camion livrant 30 tonnes de biomasse va générer 5,5 tonnes de biochar et, en bout de chaine, 1 tonne d’hydrogène. Surtout, le bilan carbone de ce procédé est négatif, notamment grâce au biochar, puissant puits à carbone permettant de réduire les émissions de CO2 ; pour 30 tonnes de biomasse traitée, Haffner energy estime que 12 tonnes de CO2 sont séquestrées. Le bilan carbone est aussi négatif, car la ressource est un excédent inutilisable et trouvé à proximité ; à terme, on espère que le procédé permettra aussi de traiter du bois usager, comme des anciennes traverses de chemin de fer. « Cette technologie de rupture, qui a fait l’objet du dépôt de 14 familles de brevets, est actuellement la seule à pouvoir produire un hydrogène véritablement renouvelable du puit à la roue », insiste Haffner energy, dans sa présentation.

Ce procédé n’est pas non plus dépendant de l’électricité pour produire de l’hydrogène souligne Antoine de Rosamel, responsable commercial d’Haffner energy, rencontré dans les allées du forum hydrogen business for climate, organisé les 8 et 9 novembre à Montbéliard (lire nos articles). Dans le contexte actuel, ce n’est pas négatif. C’est un process « complémentaire » à l’électrolyse. Il n’est pas non plus dépendant d’énergies fossiles ajoute-t-il. Outre le Jura Suisse, Haffner déploie cette solution baptisée Hynoca® à Strasbourg, en Auvergne-Rhône-Alpes avec le Pontissalien Avia, à Paris et à Amsterdam. Leurs stations sont modulables et permettent de produire entre 360 kg et plus de 20 000 kg d’hydrogène par jour, selon la taille indique l’industriel, sur son site Internet. Une unité produisant 720 kg d’hydrogène par jour coûte environ 10 millions d’euros précise Haffner. Et le projet suscite beaucoup d’intérêts.

« On va faire de l’hydrogène à Badevel »

Avant de se lancer dans cette aventure, le groupe Corbat a surtout sondé les besoins. Et il a découvert les besoins d’industriels de l’horlogerie en hydrogène et qui consomment actuellement de l’hydrogène gris. Des unités de production horlogères vont donc s’installer à Glovelier juste à côté de la centrale H2 bois. Un pipeline d’1,5 km va relier l’unité de production à une station de distribution, en traversant une zone d’activités où les usines seront directement raccordées. « Ce gazoduc permettra à la fois d’économiser les transports par camion et la compression du gaz gourmande en énergie électrique », indique le groupe Corbat. Des usages de mobilité sont aussi envisagés, d’autant plus que la station va jouxter l’autoroute A16, qui démarre à la frontière française à Boncourt et file vers Bienne. Cette dynamique est particulièrement locale : il s’appuie sur une ressource locale, adresse une clientèle locale et bénéficie à une agriculture locale, avec le biochar.

Plan du projet H2 Bois, à Glovelier, en Suisse, par le groupe Corbat (©H2Bois SA).

Les permis de construire ont été déposés en Suisse et l’unité de production devrait être opérationnelle en 2024. Elle est prévue en deux phases. Dans la première, l’unité aura une capacité de 2,4 GWh par an. 7 000 tonnes de bois seront nécessaires par an, pour produire 225 tonnes d’hydrogène. Ce premier déploiement entrainera aussi la production de 7 200 tonnes par an de biochar, qui sera valorisé en agriculture localement, capturant ainsi 3 600 tonnes de CO2 par an. À l’horizon 2025, on doit doubler ces capacités. 14 000 tonnes de bois, annuellement, doivent générer 450 tonnes d’hydrogène, l’équivalent de la consommation annuelle de 80 poids lourds ou de 3 000 véhicules légers. L’investissement avoisine 20 millions d’euros indique Gauthier Corbat.

Un projet à Lure

« Lure est au cœur de notre zone d’approvisionnement », explique Gauthier Corbat. Le groupe s’appuie en haute-Saône sur la société Virtuobois, où il dispose d’une place de stockage de chêne, où il peuvent faire de la mise sous eau, avant le sciage. Mais il monte actuellement un projet ; le groupe va devenir majoritaire dans la société. Ils vont moderniser l’outil de production pour traiter sur place les chênes. Une production de sous-produits bois est aussi envisagée.

Il y a quelques mois, Gauthier Corbat découvre par hasard, dans la presse quotidienne régionale française, le projet de la commune de Badevel autour de l’autonomie énergétique et d’une production locale d’hydrogène, complétée d’une chaufferie bois. Il décide d’écrire au maire, Samuel Gomes. Ils s’appellent dès le lendemain et se rencontrent quelques jours plus tard. Le courant passe très rapidement. L’idée est de dupliquer le projet de Glovelier à Badevel. « On va faire de l’hydrogène à Badevel », croit Gauthier Corbat. L’idée est sur les rails. La réflexion lancée. La première étape est de sonder, comme en Suisse voisine, les besoins éventuels en hydrogène d’industriels. Si la demande est là, l’installation d’une unité de production d’hydrogène sera étudiée dans l’ancienne scierie du village, premier village électrifié du Doubs au XIXe siècle. Aujourd’hui, il veut fixer le calendrier des démarches et projette une réalisation d’ici deux à trois ans. L’unité pourra aussi s’appuyer sur les 4 ha de forêt du groupe Corbat dans le village et valoriser du bois qui ne l’est pas. « Cela va rapprocher les deux pays », est convaincu Gauthier Corbat, ancien historien de l’art. Le rendez-vous est pris.

 

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