Les dernières voitures se pressent pour emprunter la route du Ballon d’Alsace. Les agents de l’Office nationale des forêts (ONF) sont déjà en place pour installer les barrières. 8h30 vient de sonner. Plus aucune voiture ne pourra passer avant 17h30 (lire notre article). Les bûcherons finissent leur café et investissent les lieux. Par équipes, ils se répartissent dans la forêt domaniale. Sept bûcherons et trois camions débardeurs sont nécessaires à l’opération. « Ils ont déjà bien avancé », observe Yvan Nicolas, responsable unité territoriale à l’ONF. Depuis le 24 septembre, l’office procède à un plan de gestion durable de la forêt. Concrètement : les parcelles traversées par les lacets de la Route du Ballon subissent une opération de coupe. Une sorte de remise à neuf pour sécuriser la route et optimiser la qualité de la forêt.
« Ce passage en coupe, on le prévoit tous les vingt ans. Le dernier date de 2006 », retrace Yvan Nicolas. D’ordinaire, ces plans de gestion sont effectués tous les dix ans. Exception faite au Ballon d’Alsace. « C’est dû à la complexité de la circulation avec le passage des riverains, la présence de professionnels du tourisme », détaille le responsable. Pour éviter de trop perturber l’activité touristique, la route n’est pas fermée le week-end et la nuit. La période n’a pas non plus été choisie au hasard : après la saison estivale et avant les vacances de la Toussaint.
Faire de la place pour de nouvelles essences
Un bûcheron nettoie sa tronçonneuse, prêt à s’attaquer à un nouvel arbre. « Depuis que nous avons commencé, nous avons déjà retiré 500 ou 600 m3 », estime son collègue. Cela représente un peu plus de 400 arbres. Au total, avec ce plan de gestion, 15 % des arbres de la zone concernée seront abattus. Au printemps, l’ONF a mené un travail pour sélectionner les arbres à couper. Plusieurs critères doivent être remplis.
Yvan Nicolas descend en contrebas de la route et s’enfonce dans la forêt. Les bûcherons sont déjà passés par là, laissant des souches dans leur sillage. Un hêtre a été abattu. De la sciure fraîche jonche le sol. « Il n’était pas bon celui-là », observe le responsable. D’un coup d’œil il repère pourquoi : « C’est pour un critère d’éclaircie. Autour, on a un très beau érable et derrière un frêne », pointe-t-il du doigt. L’arbre a été sacrifié pour faire de la place aux autres. « En plus, au niveau du dosage des essences, on va préférer garder un érable au profit d’un hêtre. » Un autre critère décisif a été décisif, autour de jeunes arbres commencent à pousser. Signe que dans quelques années, l’hêtre abattu sera remplacé par un congénère.
De la transformation locale
L’hêtre a été tracté pour finir son chemin le long de la route. Il a rejoint la dizaine de troncs déjà présents. Des étiquettes en plastique blanches avec un numéro sont accrochées sur chacun d’entre eux. « C’est pour la traçabilité », éclaircit Yvan Nicolas. Les arbres sont commercialisés en contrat d’approvisionnement. L’ONF a des contrats annuels avec les transformateurs de bois de la région. Chaque essence d’arbres est destinée à une utilisation bien précise. Les hêtres seront utilisés par une scierie en Haute-Saône pour faire de l’ameublement. « Les feuillus iront pour le bois de chauffage ou l’industrie ». Les résineux, avec la meilleure qualité, sont destinés à faire de la construction. Des charpentes par exemple. L’ensemble des entreprises de transformation sont locales. Elles se situent dans un rayon de 50 à 150 km.
L’ONF favorise le bois d’œuvre au bois d’énergie. Traduction : l’office préfère que les arbres soient utilisés dans la construction ou l’ameublement plutôt qu’ils soient brûlés pour produire de l’énergie. L’explication est simple. Une fois coupé, l’arbre transformé en charpente stocke toujours le carbone emmagasiné au cours de sa vie. A contrario, lorsqu’il part en fumée, l’arbre relâche tout ce gaz dans l’atmosphère. Au Ballon d’Alsace, deux tiers des arbres abattus vont servir de bois d’œuvre contre un tiers en bois d’énergie.
Des conséquences de la sécheresse
Au loin, le bruit d’une tronçonneuse résonne. Soudain, le bourdonnement cesse pour faire place au craquement d’un arbre. En scrutant le versant du Ballon d’Alsace, impossible de savoir où est précisément tombé l’arbre. Tout ce que l’on peut remarquer ce sont les taches brunes qui se forment dans la forêt. On pourrait penser que cela est dû à l’arrivée de l’automne. Mais non. Les arbres ont subi de plein fouet la canicule de cet été. « On ne coupe pas tous les arbres qui dépérissent », explique Yvan Nicolas. Si l’arbre se trouve en plein milieu de la forêt, pas de risque qu’il tombe sur la route. « Ils ont aussi un rôle pour la diversité. » Face aux changements climatiques, l’ONF essaie d’adapter la forêt du Ballons d’Alsace. Mettre moins de sapins en bas de la forêt et privilégier l’érable. Une essence qui supporte mieux les chaleurs.
Ce chantier va durer encore jusqu’au 16 octobre. La prochaine opération est déjà notée dans le calendrier : en 2046. D’ici là, de nouveaux arbres auront déjà remplacé ceux abattus. « La forêt est toujours un petit peu chamboulée mais en général, il faut une année pour que tout revienne à la normale. »



