9 janvier 1871. Il neige. Le froid est vif. Le terrain est particulièrement difficile. Belfort est assiégé depuis deux mois. Paris est encerclé par les Prussiens. La France est dans une posture extrêmement délicate. L’armée de l’Est, menée par le général Bourbaki, concentre encore quelques espoirs, même si ses hommes sont mal équipés et mal instruits. La volonté : couper les lignes de communication prussiennes entre les unités encerclant Paris et l’Allemagne, et débloquer le siège de Belfort. Le contact entre les deux armées se fait à Villersexel. Les Prussiens occupent la cité haut-saônoise à la mi-journée.
« Je vais fixer l’ennemi avec un régiment au sud de Villersexel », annonce un sous-officier, écusson à l’effigie de l’as de trèfle sur le bras. Il avance des pions d’unités françaises sur un plateau de jeu. « Je mets l’artillerie en batterie », embraie son voisin. Dans un salon du château de Villersexel, restauré à la fin du XIXe siècle après avoir été détruit lors de la bataille éponyme, une dizaine de sous-officiers de la 1re compagnie du 35e régiment d’infanterie de Belfort échange autour d’un vaste plan, reproduisant les positions du 9 janvier 1871.
Ils participent à un jeu de guerre, ou Wargame, façonné par le commandement du combat futur (CCF) ; cette unité est la référente en matière d’innovation pour penser le combat de demain. La 1re compagnie du 35e RI porte, par ailleurs, les traditions du 42e régiment d’infanterie, qui a participé à cette bataille de Villersexel. L’exercice permet ainsi de transmettre cette histoire militaire et de commémorer les 155 ans de la bataille, grâce aux historiens militaires du CEMS-Terre.
« On crée de l’incertitude »
Ces dernières années, le Wargame est revenu sur le devant de la scène pour former officiers et sous-officiers à la préparation opérationnelle. « Nous avons conçu ce jeu sur-mesure », confirme le commandant Maxime, chef d’escadron, à la tête du bureau Jeu de guerre, au commandement du combat futur, basé à Paris. « C’est une manière de faire de la tactique, poursuit l’officier, breveté de l’École de Guerre. C’est complémentaire du terrain. »
Les sous-officiers sont installés dans une salle, autour d’une vaste carte. Ils doivent bouger les unités sur le terrain. Dans une salle d’à côté, un premier état-major, de corps d’armée, a pris place, joué par des officiers de la compagnie. Dans une autre salle encore, on trouve l’état-major d’armée. C’est le capitaine Steve, commandant de la 1re compagnie, qui s’est glissé dans les habits du général Bourbaki. Il décrypte les rapports reçus du terrain et de l’état-major de corps d’armée. Et reproduit les informations sur une carte. Puis transmets ses ordres en fonction de sa compréhension de la situation.
Mais l’information est-elle complète ? A-t-elle été comprise correctement ? L’ordre est-il clair ? Je ne le comprends pas, que vais-je faire ? « On est dans un environnement où l’information est incomplète, explique le commandant Maxime. On crée de l’incertitude. » Une incertitude qu’il faut appréhender. « Même aujourd’hui, avec les moyens technologiques, on peut avoir de l’incertitude. Comment la surmonte-t-on ? » questionne l’officier. Les cadres de la 1re compagnie sont justement là pour s’exercer.
« Le jeu de plateau crée un espace de discussion », apprécie le commandant Maxime. Les joueurs appliquent sur le plateau ce qu’ils font au quotidien. Puis les organisateurs le traduisent en termes de jeu. Les engagements et les réussites d’un tir se font aux dés. Hier comme aujourd’hui, la tactique a des invariants. Une étude historique permet de le mesurer. Et de s’exercer. « On crée des réflexes, de la mémoire musculaire », convient le commandant Maxime, alors que la prise de décision d’un cadre militaire est souvent faite dans un moment dégradé ou de saturation cognitive.
"Belfort 1870-1871" : une mention sur le drapeau du 35e RI
Avec cette mise en scène, on perçoit des différences entre Allemands et Français. Les Prussiens ont un échelon de décisions en moins. L’information circule plus directement. Il y a moins d’unités à manœuvrer car l’armée est plus réduite. Mais elle est aussi plus aguerrie. « Un filtre qui se fait peut totalement changer la donne », observe le commandant Maxime. Les organisateurs peuvent aussi compliquer le jeu : un ordre se perd ; une estafette est capturée. L’information ne remonte pas. Voire ne redescend pas. Que fait-on ?
La bataille de Villersexel est une victoire française. Laborieuse. Elle ne sera pas valorisée. Quelques jours plus tard, les troupes de la jeune République sont défaites à la bataille de la Lizaine, près d’Héricourt, qui provoquera la fuite de l’armée de l’Est vers la Suisse. Belfort ne sera pas sauvée. Mais celle qui deviendra la cité du Lion ne sera pas non plus battue. Et le drapeau du 35e régiment d’infanterie porte fièrement ce fait d’arme sur son drapeau avec la mention « Belfort 1870-1871 » (lire notre article). L’histoire. Toujours. Pour éclairer demain.