« Ils ont recours au suicide assisté parce qu’il n’y a plus d’autre issue à la souffrance »

Au cimetière Bellevue, à Belfort.
Au cimetière Bellevue, à Belfort. | ©Le Trois – P.-Y.R.
Récit

Pauline a accompagné 250 personnes dans leur suicide assisté en Suisse. Alors que la loi sur la fin de vie a été adoptée par l’Assemblée nationale et retourne au Sénat, elle témoigne du soulagement et de la reconnaissance qu’éprouvent les personnes ayant recours à une assistance en Suisse.

D’abord, Pauline donne des explications. Disons technico-administratives. Et viennent ensuite… Comment les appeler ? Des anecdotes ? Trop superficiel. Des tranches de vie ? Plutôt des tranches de fin de vie, en l’occurrence.

Ce sont des témoignages de moments intenses d’une personne que la souffrance révolte, et qui a décidé de consacrer beaucoup de son temps et de sa compassion à ceux qui demandent un suicide assisté. Des moments intenses, où elle a accompagné vers la mort des personnes qui ont décidé que leur souffrance était telle que la vie ne valait plus la peine d’être vécue

En cinq ans, Pauline a accompagné environ personnes. Des Français, mais pas seulement. Plus largement, des francophones, mais l’association suisse pour laquelle elle a œuvré pendant ces cinq années accueille aussi des Britanniques, des Allemands, des Japonais, des ressortissants d’Amérique du Sud ou des États-Unis et du Canada. Donc y compris de pays qui disposent déjà d’une loi sur la fin de vie. « Ils viennent en Suisse parce qu’ils ne remplissent pas les conditions édictées par la loi de leur pays. Plus on met de conditions, plus on crée d’obstacles », témoigne-t-elle.

« Ne pas pleurer. Ce n’est pas mon rôle »

Ces moments forts, c’est par exemple cette personne âgée, alsacienne, au bout du rouleau, qui est venue avec une quinzaine de membres de sa famille. Comme toute personne ayant recours au suicide assisté avec cette association, elle est arrivée la veille, dans un AirB’nB. C’est là que Pauline doit retrouver celui ou celle qu’elle accompagnera. Cette fois-là, Pauline arrive et entend de grands éclats de rires depuis le couloir. Elle poursuit son chemin, pensant que ce n’est pas le bon appartement. Mais si ! La porte s’ouvre et elle découvre une grande tablée autour de la grand-mère, souriante et visiblement satisfaite de pouvoir dire au-revoir aux siens de cette façon. Le lendemain, les quinze se sont spontanément regroupés en demi-cercle autour de son lit, au moment où elle allait actionner la perfusion, et se sont donné la main. Des larmes commencent à perler au coin de l’œil de Pauline en racontant la scène.

Une autre fois, c’est une personne « originaire des îles » qui a mis sa plus belle robe colorée pour être la plus belle possible. Ou encore cette fois où le chien de l’infirmière de l’association est venu s’allonger de tout son long sur la personne en train de vivre ses derniers instants, ravie de la présence de l’animal. On ne voyait que la queue du chien remuer de dessous la couverture. Éclats de rire sur le moment, mais petite larme d’émotion, à nouveau, en racontant la scène.

« Ce ne sont jamais des geignards. Ils ont souvent fait face à la souffrance sans rien dire »

Certains moments sont plus compliqués, comme dans le cas de cette personne âgée qui avait fait plusieurs tentatives de suicide chez elle, pour bien faire comprendre sa détermination à sa famille. La famille est là, mais visiblement n’a fait que se résoudre au choix de la personne qui a recours à l’association suisse. Mais qui acceptent, avec respect.

Parfois, certains viennent aussi seuls : « La maladie isole énormément », constate Pauline. « Mais ce ne sont pas des geignards, pas des pleurnicheurs », souligne avec force Pauline. Au contraire. Ceux qui ont recours au suicide assisté, constate-t-elle, sont des gens qui ont fait face à la souffrance sans rien dire, pendant des années, et qui font un choix tout aussi déterminé qu’a été leur lutte contre la souffrance. Si bien que, souvent, à l’approche de leur décès choisi, « ils éprouvent le besoin de dire pourquoi ils souffrent », comme pour lever le voile sur ce qu’ils ont longtemps tu. « Ils ont recours au suicide assisté parce qu’il n’y a plus d’autre issue à la souffrance », analyse Pauline.

Si l’émotion affleure en racontant ces moments, les larmes étaient proscrites en accompagnant les personnes et leurs familles. « Je me suis donné pour consigne de ne pas pleurer, assène-t-elle. Ce n’est pas mon rôle, pas ma place ; cela appartient à la famille ». Et si toutefois… ? « Alors je sors quelques instants dans un couloir. Snif, snif. Un salarié m’apporte un café ou un verre d’eau, je reprends le dessus, et j’y retourne. »

Ne pas pleurer. Y compris cette fois où elle a accompagné une personne qu’elle connaissait.

« Les gens débordent de reconnaissance »

Durant ces cinq années, le rôle de Pauline commençait bien en amont du moment du suicide assisté. Pendant un temps, elle accompagnait les personnes de A à Z, c’est-à-dire depuis la réception de leur demande de suicide assisté jusqu’au dernier moment. Le suivi d’accompagnant a ensuite été raccourci depuis le moment où le dossier de la personne est validé jusqu’au dernier moment. Une fois le dossier accepté, elle était d’abord chargée d’en informer la personne demandeuse et, lors de ce premier contact téléphonique, de recueillir son projet. Dans l’éventualité où celle-ci souhaitait prendre encore un peu de temps, elle lui indiquait que c’était à elle de reprendre contact. Pas de relance de l’association, pour respecter pleinement la notion de libre choix. Souvent, un délai est nécessaire, parce que – « c’est bien compréhensible » – les enfants ne sont pas prêts.

Les échanges préparatoires se font uniquement par téléphone. La première rencontre se déroule la veille de la date choisie. « Très vite se construit une drôle de relation, parfois même d’amitié, à la fois fugace et intense, témoigne Pauline. Les gens débordent de reconnaissance et disent : « Heureusement que vous êtes là ». »

Le jour choisi, elle achemine la personne jusqu’au local de l’association. Là, elle s’occupe de la famille pendant que la personne signe les derniers documents avec un permanent de l’association. Ensuite, elle accompagne la personne et ses proches, jusqu’au moment où celui où celle qui souhaite partir actionne la perfusion. En quelques secondes, le liquide fait son effet.

« Au début, je ne savais pas trop où je devais être, ce que je faisais là. Je me demandais si ce n’était pas du voyeurisme. Et puis, j’ai compris que les personnes qui ont recours au suicide assisté avaient besoin d’une personne neutre, tout comme leurs proches. » D’où la ligne de conduite de ne pas pleurer.

Pauline a cessé cette activité fin 2025. Mais sa révolte face à la souffrance demeure. « Ce qui me met en colère, c’est qu’existent des maladies horribles, pour lesquelles la souffrance est telle, que la mort reste la seule porte de sortie. »

Un protocole strict autour du suicide assisté

Une petite dizaine d’associations d’accompagnement à la fin de vie existent en Suisse. Certaines accompagnent la personne à leur domicile, d’autres dans leurs locaux.

Celle dans laquelle est intervenue Pauline de 2020 à 2025 accompagne les personnes dans ses locaux et pratique le suicide assisté. La différence entre l’euthanasie et le suicide assisté réside dans la personne qui effectue le « dernier geste » : l’inoculation du produit létal. Dans le cas de l’euthanasie, c’est un médecin ; pour le suicide assisté, c’est la personne elle-même. Tout un protocole est mis en place, afin de s’assurer de la libre volonté éclairée de la personne, mais aussi que l’accompagnateur de l’association qui l’aide n’a pas de « motif égoïste » (par exemple un héritage).

Le contexte et l’ambiance dans lesquels sera fait le dernier geste au sein de l’association est laissé au libre choix de la personne : les personnes pour l’entourer, la présence ou non d’un animal, la musique ou non, etc.

Post-mortem, on revient à un protocole très strict. La police suisse doit être alertée, un médecin légiste doit constater que le corps n’a pas de trace qui pourraient laisser penser que le décès est dû à une autre cause que l’injection létale et, seulement après, la famille peut partir. Le procureur est ensuite avisé et devra confirmer qu’il ne s’agit pas d’un homicide en délivrant un non-lieu. Ceci fait, l’acte de décès peut être délivré par l’administration suisse.

Le coût d’un suicide assisté est de 10 000 francs suisses dans l’association où intervenait Pauline. Ce montant couvre toute la procédure administrative, la visite médicale et la constitution du dossier médical qui sera demandé par les autorités suisses, le suivi de la personne, les frais fixes de l’association (dont les coûts salariaux), la fourniture du produit létal, les frais funéraires, l’envoi du certificat de décès, la protection juridique de l’association, etc.

Nos derniers articles

Les syndicats comme vecteur d’émancipation pour les femmes

Alors que l’intersyndicale organise une journée d’action le 7 mars pour la lutte des droits des femmes, les déléguées syndicales invitent les femmes à pousser les portes des syndicats. L’objectif ? Mieux comprendre ses droits pour pouvoir les défendre.

Evette-Salbert : 12 mois avec sursis pour le conducteur du tracteur qui a renversé Ela

Le 17 février 2025, une collégienne de 11 ans, Ela, était renversée par un tracteur, en sortant du bus scolaire. Elle est décédée le lendemain. Le conducteur du tracteur a été condamné à 12 mois de prison avec sursis, ce mardi 3 mars, au tribunal judiciaire de Belfort.

Une montgolfière en l’honneur du pays de Montbéliard

Le cercle aérostatique du pays de Montbéliard a inauguré, samedi, une nouvelle montgolfière qui met à l’honneur le territoire. Elle est en forme de vache.

Découvrez aussi

Accédez rapidement à une sélection d’articles locaux, proche de chez vous dans le Nord Franche-Comté

letrois articles

Soutenez Le Trois

Aidez-nous à installer et développer un site d’informations en accès gratuit dans le nord Franche-Comté! Letrois.info vous propose de l’info locale de qualité pour vous aider à comprendre les grands enjeux de la région de Belfort-Montbéliard-Héricourt, qui constitue un bassin économique et un bassin de vie au-delà des frontières administratives.

Le saviez-vous ?
Votre don est défiscalisable à hauteur de 66%.
En savoir plus

Newsletter

Recevez par email les principales
actualités du nord Franche-Comté,
ainsi que l’information « À la Une » à ne surtout pas manquer !

Vous pouvez vous désinscrire à tout moment. Pour en savoir plus, consultez la page des données personnelles

Proche de chez moi

Retrouvez les derniers articles en lien avec votre commune

Partout avec moi

Téléchargez notre application sur votre smartphone et restez informé !

Petites annonces immobilières

Toutes les annonces de nos agences partenaires

Kiosque

Retrouvez tous les hors-séries de la rédaction autour du nord Franche-Comté.
Emplois, immobilier, industrie… tous les sujets qui vous concernent !

Nouveau

Agenda

Retrouvez l’agenda des sorties, des animations, des spectacles, des expositions, des fêtes et des manifestations sportives dans le nord Franche-Comté.