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Belfort : les rêves envolés de Galyna, réfugiée ukrainienne 

Galyna vient de la région de Tchernihiv. Ce fut l'une des premières régions touchées au début de la guerre. | ©Le Trois - EC ​
Une heure plongée dans le récit douloureux de Galyna Salienko, réfugiée ukrainienne à Belfort : c’est ce qu’a permis une rencontre au Secours Populaire vendredi 24 février. Cette avocate de 36 ans s’est enfuie mi-mars 2022 de l’une des régions touchées dès le premier jour de la guerre par les offensives russes, avec sa fille de 13 ans.

Sur son téléphone, Galyna Salienko pianote pour trouver la version karaoké de l’Ave Maria de Schubert. Les premières notes sortent de sa bouche et le temps s’arrête. Après une heure complète à parler ensemble de son périple depuis l’Ukraine pour venir en France, elle transporte ceux qui l’écoutent de l’horreur à la grâce.

Une heure plus tôt, cette jeune femme à lunettes, les cheveux blonds relevés dans un chignon, pénètre dans le bureau de la présidente du Secours Populaire, prêté pour l’occasion, pour discuter avec des personnes réfugiées depuis un an dans le Territoire de Belfort. Elle sourit, s’assoit, mais n’enlève ni sa doudoune, ni son sac à dos de ses épaules. Nous sommes vendredi 24 février, un an après le début de la guerre en Ukraine. Elle s’excuse de ne pas parler français, mais se fait très bien comprendre en anglais. En l’espace d’un instant, le temps de faire les présentations, elle accepte de se livrer sur l’épisode le plus douloureux de sa vie. Les yeux dans le vide, elle replonge à cette date. 

« J’étais couchée au fond de mon lit. J’avais 40 degrés de température à cause du Covid. Je n’arrivais plus à tenir debout. » La jeune femme de 36 ans tombe malade lorsque la guerre démarre. Elle habite tout près de Tchernihiv, à 131 km au nord de Kyiv, le nom ukrainien de Kiev. Une zone attaquée dès le premier jour de l’invasion. Galyna essaie de se procurer des médicaments pour se soigner, mais tout a été pillé. Le peu restant est réquisitionné pour soigner les soldats. « Mon état se dégradait de plus en plus,  mais il fallait absolument qu’on parte. » On ? Elle et sa fille de 13 ans.

Pendant ces premiers jours du conflit, impossible de capter internet et de trouver de l’aide. « La maison tremblait. Quand on entendait les sirènes, il n’y avait plus un bruit nulle part. Tout le monde s’arrêtait de respirer en attendant de savoir où ça allait tomber.» Aux informations, on annonce que les villes sont minées aux entrées, qu’il faut s’attendre à des combats urbains. Il est urgent de partir, toute la région s’écroule à mesure que les offensives s’intensifient.

Début mars, elle réussit à contacter d’autres personnes qui cherchent à s’enfuir. Il reste deux places dans la voiture d’inconnus. «Une pour moi. Une pour ma fille.» Elle laisse sur place sa maman et sa sœur qui refusent de partir. « Ma maman a des problèmes de cœur. Ma sœur, elle, avait un mari qui était soldat…» Elle s’arrête de parler quelques instants, prend une grande respiration tandis qu’elle serre les anses de son sac à dos, toujours vissé sur ses épaules. C’était le 16 mars. « À cette date, les soldats russes avaient été repoussés. Mais nous savions qu’ils allaient revenir et faire encore plus de dégâts. Partir était notre seule chance », souffle-t-elle.

Il ne reste que leurs noms

Une centaine de kilomètres la sépare de Kiyv, qui doit lui permettre de prendre un train pour rejoindre la Pologne. « Sur la route, j’essayais de ne pas regarder dehors. J’ai le souvenir du sang. Il y en avait partout. Et puis il y a eu ces gens, qui nous ont accompagnés. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus, où ils sont. Tout ce que l’on se rappelle, ce sont leurs noms… Et leurs visages.» 

Dans Kiyv, Galyna et sa fille ne peuvent avancer qu’en métro pour rejoindre la gare. Impossible de marcher dans les rues. Elle se trompe de gare et panique. « Au moment où je me rends compte que je suis dans l’erreur, j’appelle une amie installée dans la capitale. Elle me somme de monter dans le premier train qui se présentera à moi.” Un silence s’impose dans notre discussion. Elle poursuit : “La gare dans laquelle je devais aller au départ venait d’être bombardée”. Le destin tient parfois a peu de choses. “Elle me dit alors : “Monte, et ne pose pas de questions.” »

 Elle se remémore la faim, le froid, le stress. Elle parle de cette pomme, unique nourriture emportée. De sa main et de son visage, paralysés par la peur. Sur plusieurs photos, elle montre la déformation de tout le côté droit de son corps. « Je n’ai pas fait d’AVC. Plus tard, j’ai appris que mon corps s’était tellement contracté à cause de la peur. Cela m’avait causé une paralysie musculaire.»

"Je regardais dehors, il y avait le feu partout. Des bombardements avaient lieu juste à côté du train"
Galyna
Réfugiée

Elle se remémore aussi de l’air irrespirable dans ce train qui l’emmenait vers le sud du pays. « Il y avait beaucoup de personnes âgées, des enfants aussi. C’était irrespirable. Les fenêtres avaient été camouflées avec des cartons. Par une petite fente, je regardais dehors, il y avait le feu partout. Des bombardements avaient lieu juste à côté du train.» Elle complète, les yeux au loin: « Vous savez, je suis orthodoxe. Et j’ai prié, tellement prié. Pour ma fille, surtout.» 

La Pologne, la France, l’oubli

Après des heures interminables d’attente dans une seconde gare ukrainienne dans le sud du pays pour rejoindre la Pologne, Galyna et sa fille atteignent enfin leur destination. Un pays de transit, avant de rejoindre la France. « Je me rappelle avoir regardé dehors et m’être inquiétée de tous les bruits. Tout mon corps était en alerte et je ne sentais plus du tout mon côté droit.» Sur place, de premiers médicaments lui sont donnés. Avant d’embarquer direction la France, vers Saint-Dizier (Vosges). Elle y passe deux mois avant d’arriver à Belfort.

Loin de la guerre, la peur et la tristesse ne se sont pas taries. Avocate en Ukraine, elle ne voit aucune perspective de vie possible ici. Sa fille, scolarisée au collège Sainte-Marie, continue de suivre en parallèle les enseignements ukrainiens. Un rythme effréné que sa mère lui impose pour ne pas perdre le niveau pour le jour où elles pourront, elle l’espère, rentrer. « Je rêvais d’avoir un grand appartement. D’exercer mon métier en Ukraine. Aujourd’hui, je n’ai plus de rêve, plus d’envie. Je bois du café et je n’en sens plus le goût. Je regarde le soleil mais je ne ressens plus sa chaleur. Je me regarde dans le miroir et je ne me reconnais plus.  Plus rien n’a de sens.» 

« Aujourd’hui, je n’ai plus de rêve, plus d’envie. Je bois du café et je n’en sens plus le goût. Je regarde le soleil mais je ne ressens plus sa chaleur. Plus rien n’a de sens.» 
Galyna

Depuis un an, l’avocate peine à apprendre le français. « Depuis l’année dernière, j’ai développé des troubles à cause du traumatisme. L’apprentissage d’une langue est extrêmement difficile, j’ai l’impression de ne plus rien réussir à retenir. J’ai même parfois l’impression d’oublier ma langue natale ! »

Les choses simples peuvent aussi reprendre le dessus. « Hier, j’ai repris plaisir à me maquiller. C’était comme si tout était à nouveau normal », témoigne-t-elle, un petit sourire aux lèvres, vite effacé. « Et puis aujourd’hui, pour les un an de la guerre, tout est à nouveau douloureux.» Une seule chose l’apaise : le chant. En Ukraine, elle était professeure de chant en plus de sa carrière d’avocate. À Belfort, elle reprend des cours au conservatoire.

Alors, en cette fin d’après-midi, elle se met à pousser les notes de L’Ave Maria, « un chant, comme une prière, pour ce jour si spécial. » Les applaudissements retentissent depuis la salle d’à côté alors qu’elle reprend son souffle après un ultime vibrato. Les bénévoles du Secours Populaire toquent à la porte pour la féliciter de son talent inné. De sa grâce. Une voix qui résonne. Au nom de tous les réfugiés ukrainiens. De leur courage. De leur force. Et de leur humilité. 

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