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Philippe Courtot, un pisciculteur en eaux troubles

Philippe Courtot, à la tête de la pisciculture Courtot, à Vellescot. | ©Le Trois – Thibault Quartier
Reportage
Des vidanges d’étangs impossibles. Des prédations accrues. De nouvelles normes qui fragilisent. Une concurrence déloyale. Des revenus de misère. Un équilibre économique extrêmement fragile. Et une retraite qui vous échappe. La situation de la pisciculture Courtot est délicate et suscite la colère et l’accablement de Philippe Courtot, à la tête de l’exploitation, et de son épouse, Martine. Avec le désespoir, en plus, d’assister à la disparition d’un patrimoine unique.

En cette journée de février, les rayons du soleil caressent la campagne de Vellescot. L’Écrevisse, un ruisseau qui serpente entre les étangs de la pisciculture Courtot, est bien gonflée. Ses flots orchestrent une douce mélodie, qui s’élève comme un hymne à ce paysage délicat. Sur les branches, certains bourgeons pointent le bout de leur nez. Le printemps n’est pas loin. Déjà.

La pisciculture Courtot est installée à Vellescot depuis 1989. La famille y détient des étangs depuis le XVIIe siècle. L’activité piscicole est une pratique ancienne, mais elle a toujours été secondaire. Philippe Courtot, 65 ans au printemps, fils et petit-fils de médecins, est le premier à avoir professionnalisé cette tradition familiale. Il s’est jeté à l’eau après avoir suivi des études d’architecte. Il voulait être « au contact de la nature », comme il aime le dire à qui le questionne sur cette orientation. Aujourd’hui, l’exploitation compte 43 ha de plans d’eau, soit une vingtaine d’étangs répartis dans un rayon de 12 kilomètres autour de la ferme aquacole, entre les communes de Vellescot, Froidefontaine, Réchésy et Grandvillars.

La pisciculture élève des poissons qui servent au repeuplement des étangs et cours d’eau ; ils sont achetés par les associations de pêche, jusqu’au lac Saint-Point, dans le Doubs. Elle vend aussi aux marchands d’articles de pêche, pour la pratique du vif. Ce second marché a considérablement ralenti. Les vendeurs d’articles de pêche sont de moins en moins nombreux et le vif est concurrencé par le leurre. La pisciculture exploite une vingtaine d’hectares. Le reste est loué à des particuliers pour pêcher.

À l’image d’une grande partie de la profession agricole, Philippe Courtot est désemparé. La lourdeur administrative se cumule à des règlements pas toujours cohérents, qui ne sont pas sans conséquences sur la pérennité économique de l’entreprise. Une situation qui provoque colère et amertume. Elle a même encouragé son épouse, Martine Bilger-Courtot, à écrire une missive au nouveau Premier ministre, Gabriel Attal. « Travailler toute sa vie et se trouver confronter à cette situation, je ne l’aurais jamais envisagé », interpelle-t-elle.

Philippe Courtot lève le moine en bout de bassin, dans sa pisciculture de Vellescot. | ©Le Trois – Thibault Quartier

Prendre soin de l’eau

Le trop-plein est intervenu à l’automne, avec l’impossibilité de vidanger les étangs au moment opportun. Auparavant, pour vidanger, une simple déclaration était suffisante. À présent, il faut formuler une demande. À l’automne, compte tenu des mesures sur la restriction de l’usage de l’eau liées à la sécheresse, la vidange a d’abord été refusée, malgré les dérogations existantes. « Plus tu traînes dans l’automne à vidanger les étangs, plus tu t’exposes au risque des cormorans », rappelle Philippe Courtot. En quinze jours, une quarantaine de cormorans consomment entre 800 kilos et une tonne de poissons, pêchés dans les étangs. « Dans un étang où je pouvais espérer 250 kilos de perches, j’en ai fait que 5 », illustre Philippe Courtot. Le préjudice est considérable. Le décalage ne permet pas non plus d’honorer les contrats et retarde les rentrées d’argent. La banque s’impatiente. La pression financière s’accroît. Et aucune indemnisation n’est prévue pour cette prédation. « Comment fait-on si on ne peut plus vidanger ? » lance Martine, comme un cri du cœur. « C’est ton quotidien, ces prédations, convient-elle. Mais quand tu ajoutes cette administration crétine… (silence). Il est tout seul Philippe. Il a 65 ans ! » L’émotion est palpable. L’épuisement, total.

Lorsque l’autorisation arrive enfin, il faut s’organiser. Une vidange ne « s’improvise pas ». Il faut trouver des bras, préparer l’ouverture des étangs, suivre les règlements et déclarer les bénévoles à la Mutualité sociale agricole (MSA). On compte une douzaine de personnes pour vidanger 6,5 ha. Autant d’étapes qui repoussent encore la pêche. Après, il faut trier par espèce, par taille, puis livrer. La délivrance ? Que nenni. Le sort s’acharne encore en cette fin d’année 2023 sur la pisciculture. Les associations de pêche reportent les achats, car les inondations ne poussent pas au repeuplement des cours d’eau. On vendra moins de poissons. Et plus tard. La perte financière est rude à encaisser.

L'art pour alerter

La pisciculture Courtot va installer une œuvre d’art sur un étang pour alerter sur la situation de la ferme aquacole. Des couvertures de survie doivent être utilisées, pour justement indiquer que la pisciculture « est en survie ». Le préfet, Raphaël Sodini, le président de la communauté de communes Sud Territoire, Christian Rayot, mais aussi le directeur départemental des territoires, seront conviés pour la découvrir. L’occasion de sensibiliser à la situation de la pisciculture et d’alerter sur la disparition d’un savoir-faire.

« Nous comprenons qu’en période de sécheresse des réglementations soient mise en place et nous les respectons, soucieux de l’environnement », convient Martine Bilger-Courtot dans sa lettre au Premier ministre. Mais l’impossibilité semble ici incompréhensible, d’autant plus qu’elle n’existe pas forcément ailleurs, regrette le couple. « Tu travailles avec la nature. Si tu ne fais pas attention, elle ne te donne rien, rappelle Martine. Philippe fait attention à son eau. Si elle n’est pas en bon état, il ne vendra pas. » Turbidité, oxygénation, température… Le pisciculteur veille au moindre détail de la qualité de son eau. « Le souci pour un pisciculteur, c’est d’avoir de l’eau, continue-t-elle d’insister. Pendant vingt-cinq ans, je l’ai entendu dire : « Pourvu qu’il pleuve pour remplir mes étangs ». S’il les vide, c’est que c’est primordial. »

Philippe Courtot tire un filet qui préserve un bassin de la prédation des cormorans, à Vellescot. | ©Le Trois – Thibault Quartier

Seule écloserie de Franche-Comté

Cette lourdeur invite à jeter l’éponge. « J’aimerais, mais je ne peux pas », souffle, résigné, Philippe Courtot.  Ce dernier peut espérer une retraite agricole de 900 euros à 67 ans. S’il arrête aujourd’hui, il n’aura que 700 euros. Pour compléter ce maigre pécule d’une vie de labeur, il envisageait de louer les étangs. Ici aussi, les choses se compliquent. Une nouvelle réglementation oblige à mener « une étude d’impact » s’il veut continuer “d’exploiter” ses étangs. Ce sont encore plusieurs milliers d’euros à engager, sans compter les mises aux normes qui ne manqueront pas d’être demandées, redoute le couple. La situation semble inextricable et l’équation, impossible.

À l’heure de la production locale, que l’on encourage, le couple ne comprend pas cet acharnement kafkaïen. Martine Bilger-Courtot dénonce aussi « la concurrence » des négociants, « écrasante ». Une situation paradoxale qui fragilise encore plus leur activité. « Ces professionnels vont chercher leurs poissons en Europe de l’Est et les revendent moins chers », s’étrangle-t-elle.

Les héritiers ne vont pas reprendre l’affaire. À quoi bon se lancer dans cette impasse. Un patrimoine va disparaître. Mais surtout un savoir-faire unique en Franche-Comté: la pisciculture Courtot dispose d’une écloserie où elle fait se reproduire brochets et carpes. « La partie écloserie, c’est hyper intéressant », constate Philippe, dont le sourire revient sur le visage quand il décrit les opérations. « C’est un savoir-faire de dingue », valide son épouse. Maîtrise de la reproduction et de la croissance, en garantissant les bonnes conditions, que ce soit la température de l’eau d’une part ou sa qualité, d’autre part. Une fois que les petits sont nés, les brochets, qui font alors 1,5 cm, et les minuscules carpes, qui font 5 mm, découvrent les bassins. Philippe y « a concocté un joli zooplancton », dévoile, avec tendresse, Martine Bilger-Courtot, retraitée de l’Éducation nationale depuis septembre. Face aux difficultés de la pisciculture, elle se demande même si elle ne devrait pas retrouver un travail.

L’indifférence à l’égard de cette situation est le plus difficile à encaisser. L’isolement consume. « Ce qui est attristant, c’est le manque d’écoute et de compréhension », regrettent Martine et Philippe. « On n’a pas le droit que cela se termine comme ça », s’insurge-t-elle finalement, rattrapée par l’émotion. Et de conclure : « On n’en peut plus de pleurer pour pouvoir travailler. » Le constat est terrible.  

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