Juliana Burel
Fin mai 1968, après les accords nationaux, les travailleurs de l’usine de Peugeot à Sochaux reprennent l’occupation de l’usine pour réclamer la semaine des 40 heures. Jean Cadet, salarié de Peugeot, faisait partie des représentants syndicaux en charge de la négociation: il est à alors secrétaire du syndicat.
La journée du 11 juin 1968 a coûté la vie à Pierre Beylot, 24 ans, et Henri Blanchet, 49 ans. Une centaine de manifestants ont également été blessés. Âgé de 32 ans en 1968, Jean Cadet a vécu cette journée. « Les CRS ont enfoncé les barrières et ont tiré. Il n’y a pas eu de balles perdues ! », regrette-t-il. Autrement dit, les balles ont fait deux victimes. En fait, Pierre Bellot a été mortellement blessé par balles, mais Henri Blanchet a été soufflé par une grenade offensive tirée par les CRS.
« Certains ne faisaient que travailler et dormir »
Jean Cadet se souvient des journées de travail des ouvriers de Sochaux et raconte: « Il faut se souvenir qu’on faisait 47 h 30 par semaine. Certains venaient de Saint-Loup-sur-Semouse, à plus de 50 km; ils ne faisaient que travailler et dormir », s’exclame l’ancien secrétaire du syndicat!
Pour lui, le 11 juin 1968 a été un tournant dans la conquête de la semaine à 40 heures : « Cela a été un moment de lutte pour faire avancer les revendications. »
Suite à l’ampleur de cette manifestation, le PDG de Peugeot s’est rendu lui-même sur le site de l’usine de Sochaux pour discuter et trouver un accord avec les employés. Jean Cadet faisait partie de la délégation qui a rencontré le PDG. « Il a dit “C’est moi le patron. C’est moi qui décide, qu’est-ce qui qu’est-ce qui coince ?” Et nous, on a répondu, “C’est la diminution du temps de travail”. » Il s’est donc engagé à réduire le temps de travail d’un quart d’heure tous les mois pour aboutir aux 40 heures.
La mobilisation des travailleurs a duré un mois au total : « On a commencé les grèves le 20 mai et on a repris le travail le 20 juin. »
« Tous les soirs, on se réunissait pour discuter de ce qu’on allait faire le lendemain, se souvient Jean Cadet. On constituait des groupes qui allaient dans les villages distribuer les informations que l’on éditait pour faire le point sur la grève. »
Quant à la direction, il affirme qu’elle se réunissait tous les jours pour faire un point au stade Auguste-Bonal . « J’y suis allé avec un autre camarade qui était aussi à la CGT pour interroger M. Turin [le directeur de l’usine – NDLR ] sur ce qu’ils allaient faire. On s’est fait virer !», affirme le retraité.
"Se souvenir et transmettre"
Durant le mois de grève, les grévistes ne touchaient pas de rémunération. Mais, après négociations, ils ont finalement récupéré leur salaire. « Ça aussi, c’est un point important , » s’exclame Jean Cadet. En attendant cette décision, les grévistes ont pu compter sur la solidarité pour survivre: « Des collectes ont été faites […] Les commerçants de Montbéliard n’ont pas suivi. Ce sont les municipalités de gauche qui l’ont fait. Les gens savaient à quoi ils s’engageaient», évoque Jean Cadet.
Chaque année, la CGT commémore le 11 juin 1968, par esprit de transmission. Ce 11 juin 2026 n’a pas échappé à la règle, avec un dépôt de gerbe au square Dagneau, en face de la concession automobile de l’avenue d’Helvétie, l’ex “ARS”’ . « Nous n’oublions pas, nous n’oublierons jamais, et nous continuerons le combat. » déclare Aurore Boussard, représentante de la CGT à Sochaux. Leur objectif est de partager et continuer le combat pour leurs droits sociaux.
« C’est aussi pour la jeunesse qu’on fait ce mouvement pour qu’ils sachent qu’effectivement si aujourd’hui ils ont cinq semaines de congés, c’est grâce aux luttes menées comme en 1936, 1945 et 1968 », conclut Jean Cadet.
