L’Aire urbaine Belfort-Montbéliard, une terre d’émigration

Le nord Franche-Comté est connue pour être une terre d’immigration depuis plusieurs décennies. Mais ce phénomène contemporain a été précédé d’une autre réalité, celle, des émigrés nord franc-comtois. Une industrie migratoire s’est développée autour de ces départs. Récit d’une histoire ancienne à l’écho très actuel.

Jordan Lahmar-Martins

Le nord Franche-Comté est connue pour être une terre d’immigration depuis plusieurs décennies. Mais ce phénomène contemporain a été précédé d’une autre réalité, celle, des émigrés nord franc-comtois. Une industrie migratoire s’est développée autour de ces départs. Récit d’une histoire ancienne à l’écho très actuel.

Pierre Sallinger, Nena Jolidon ou encore George Parrot. Des noms peu connus dans l’histoire locale. Les récits de ces personnalités appartiennent à l’histoire du Nouveau Monde. Elles possèdent un point commun, celui d’avoir des origines dans l’Aire urbaine. Entre 1830 et 1914, quelques milliers de personnes ont quitté la région pour de nouveaux pays : États-Unis, Mexique, Canada…

Quelles sont les facteurs de cette émigration ? Le XIXe siècle est marqué par des crises économiques. Ces crises poussent des personnes à quitter leurs terres d’origine pour de meilleures perspectives. La croissance de la population du continent est aussi une raison. L’Europe passe de 200 à 400 millions d’habitants entre 1800 et 1900 ; le continent n’a pas assez d’emplois pour absorber cette explosion démographique. La France est cependant moins touchée par ce choc en raison d’une croissance plus faible.

Les migrations sont le fruit de réflexion individuelle ou de décisions familiales. En parallèle, de véritables campagnes de recrutements sont organisées par des villes ou des États d’Amérique ou d’Océanie. L’émigration s’effectue ainsi à l’échelle d’un individu ou d’une communauté. Ces flux de population font des gagnants. Ce sont tout d’abord les transporteurs, une véritable industrie du départ se mettant en place. Que ce soit en diligence ou en train, des entreprises encadrent ces mouvements.

Une annonce retrouvée dans le journal suisse Le Jura donne un aperçu des conditions de voyage. Dans cette publicité parue le 8 avril 1858, les émigrants sont invités à se présenter à Belfort, lieu de départ. En train, les voyageurs arrivent au Havre où ils vont s’embarquer ensuite pour de multiples destinations : New York, Rio de Janeiro, Buenos Aires… Les migrants ne peuvent prendre que cent kilos de bagages gratuitement. La traversée devant être éprouvante, l’entreprise organisatrice met en avant le maximum de confort :

« Les émigrants seront placés en chemin de fer, en des compartiments commodes et bien fermés. Ils trouveront à bord des navires des emménagements propres et confortables ».

Les transporteurs doivent être suffisamment développés pour prendre le voyageur d’un bout à l’autre du trajet. Le prestataire est ainsi les « Messageries générales de France ». Cette société est  spécialisée dans le transport de courriers et de personnes. Issue d’une longue tradition, cette entreprise est tenue notamment par la famille Caillard. Cette dernière a fait fortune dans les diligences. L’agence belfortaine de cette entreprise est située dans l’ancien hôtel des Postes de Belfort. Le bâtiment est connu pour abriter un des plus célèbres cafés de la cité du Lion, le Central.

Le Central, à Belfort, est installé dans un bâtiment où était situé l'hôtel des Postes (©GSW).

D’autres entreprises profitent de cette manne : qu’il s’agisse des journaux qui peuvent alimenter leurs pages publicitaires de ces annonces ou des vendeurs qui écoulent des produits pour la grande traversée. Ces multiples départs sont aussi une perte de compétences pour des territoires. À Vauthiermont, une famille, les Jolidon, en sont un exemple. Ce clan comprend des fonctions importantes pour la commune : instituteur, propriétaire fermier…  En 1846, l’un des derniers membres de la famille, François, obtient son passeport pour l’Amérique. Il quitte la commune avec sa femme et ses six enfants. Le départ des Jolidon est un élément anecdotique mais il traduit une fuite de certains talents.

En 1913, la petite-fille de François Jolidon, Nena est une brillante physicienne qui vient de se faire élire à la Chambre des députés américaine. Les descendants Jolidon reviennent à plusieurs reprises à Vauthiermont et dans ses alentours. La médiatisation de Nena, l’une des premières députées de l’Histoire américaine engendre des séries d’articles dans la presse locale et nationale. Le succès de certains émigrants alimente le fantasme d’un rêve américain et participe à l’idée de faire fortune ailleurs. Honoré de Balzac l’illustre en 1844 en parlant d’un « Oncle en Amérique ». Mais des Montbéliardais, des Belfortains qui partent de l’autre côté de l’océan peu font fortune, beaucoup rencontrent une vie similaire à ce qu’ils vivaient dans leur pays.

Cette nouvelle commence avec des conditions de voyage très compliquées contrairement aux annonces publicitaires.  Alexandre Toponce a sept ans quand il quitte Belfort pour l’Ouest Américain. Dans ses mémoires, il raconte son parcours : 

« Nous sommes passés par Paris. Je me souviens très bien de Paris. Nous avons voyagé hors de Paris sur une diligence. Il y avait des sièges de chaque côté, tournés vers l'intérieur. Elle était aussi grande qu'une petite voiture de rue. Les pneus des roues faisaient quatre pouces de large. La diligence était tirée par neuf grands étalons, attelés trois de front. Nous avons roulé tout droit. Après avoir voyagé pendant quelques heures, nous sommes arrivés à un chemin de fer. Ils ont tiré la diligence le long d'un wagon plat et ont déchargé les équipes. Les passagers sont tous descendus et les cheminots ont attaché des cordes aux essieux de la diligence et, au moyen d'un grand derrick  (support notamment des puis de forage, NDLR) actionné par des équipes, ils ont hissé la diligence et l'ont déposée sur un wagon plat. Ils ont d'abord enlevé les roues et les ont placées sur le wagon plat, prêtes à être utilisées. Nous, les passagers, sommes montés sur le wagon et avons repris nos places dans la diligence et le train a démarré. À cette époque, le chemin de fer n'était construit que sur une courte distance entre Paris et la côte. Après avoir parcouru environ 100 miles (environ 160 km, NDLR), nous sommes arrivés à la fin du chemin de fer. Là, ils ont soulevé la diligence à l'aide d'un derrick, posé les roues, attelé de nouvelles équipes et nous sommes repartis. Il n'a pas fallu longtemps pour faire le changement. Nous sommes restés au Havre deux semaines, en attendant un navire. Le navire que nous avons pris était un voilier et nous avons fait quarante-neuf jours de voyage jusqu'à New York. Presque tous les membres de ma famille ont eu le mal de mer, surtout mon père. L'eau qu'ils nous fournissaient à boire était affreuse. Elle était suffisante pour rendre n'importe qui malade.  J'ai découvert que les marins avaient une bonne eau potable, mais qu'ils n'avaient presque plus de tabac à chiquer. J'ai volé du tabac dans la poche de mon père, je l'ai monté sur le pont et je l'ai échangé aux marins contre de l'eau. Pour un morceau assez gros pour être mâché, je pouvais obtenir un seau d'un gallon rempli de bonne eau. C'était ma première affaire - échanger du tabac contre de l'eau. Et de ces marins, j'ai aussi pris mes premières leçons d'anglais. Quand nous sommes arrivés à New York, je connaissais tous les jurons de la langue. J'ai eu du mal à les oublier. Nous sommes arrivés à New York le 22 juin 1846."

Alexander Toponce, dont l’origine exacte demeure obscure, deviendra un pionnier dans l’Ouest Américain. Il exercera différentes fonctions comme chercheur d’or. Il deviendra en outre le créateur de la Bonanza Road qui traverse l’Ouest sauvage.

Les migrants s’installent dans leur nouvelle patrie dans des lieux où ils ont une certaine familiarité, se regroupant avec des membres de leurs communautés. Non loin de Belfort, les Mulhousiens gardent le souvenir d’une ville. Au Texas, Castroville est située près de San Antonio. Cette cité de trois mille habitants a été fondée au milieu du XIXe siècle par plusieurs familles alsaciennes. L’alsacien y serait encore parlé par les plus âgés.

Si l’Europe connait un boom démographique, la situation est autre dans l’Hexagone. Les départs des émigrants renforcent également la crise démographique que traverse la France au XIXe siècle. Cette évolution entraine des difficultés de recrutement. Pour pallier ces obstacles, des étrangers s’installent dans la seconde moitié du siècle dans l’Aire Urbaine. Généralement, les profils des immigrés sont semblables à ceux des émigrés. Il s’agit de jeunes personnes qui pensent ne pas avoir de perspective dans leur pays d’origine. Les migrants sont parfois accompagnés de leurs femmes et leurs enfants souvent en bas âge.

D’où viennent ces populations ? L’essentiel provient des pays frontaliers : la Suisse et les états allemands comme la Bavière et le Wurtemberg. Ces nouveaux venus vont généralement comblés les postes laissés vacants dans l’agriculture, secteur encore majoritaire au XIXe siècle. Leur présence va ralentir l’exode rural et contribuer à maintenir la dynamique des bourgs ruraux en déclin.   

Des secteurs économiques vont cependant connaitre une surreprésentation de certaines nationalités. C’est le cas de la construction où les Italiens vont arriver à la fin du XIXe siècle dans l’Aire urbaine. De même, le secteur minier de Lure attire des populations polonaises.

Le XIXe siècle marque ainsi le développement d’un phénomène migratoire qui va prendre au cours du siècle suivant. L’Aire urbaine n’échappe pas à ce mouvement de population qui va toucher la France. Une tribune parue dans Le Monde en 2015 évoque une diaspora française forte de trente millions de personnes. Cette force est cependant peu mise en valeur même par des acteurs locaux comme les collectivités locales. Verrons-nous un jour l’Aire Urbaine entamer des actions culturelles envers ces lointains enfants ? La question est ouverte.

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