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1938-1945, des Sochaliens dans la guerre

Plus ancien club professionnel de France, Sochaux est un club-monument de notre pays. Comme d’autres institutions sportives, les joueurs doubistes vont traverser les grands événements de l’Histoire en premier lieu desquels la Seconde Guerre mondiale. Projecteur sur des parcours de footballeurs qui ont parfois quitté les terrains pour des destinées surprenantes.

Jordan Lahmar-Martins

Plus ancien club professionnel de France, Sochaux est un club-monument de notre pays. Comme d’autres institutions sportives, les joueurs doubistes vont traverser les grands événements de l’histoire, dont la Seconde Guerre mondiale. Projecteur sur des parcours de footballeurs qui ont parfois quitté les terrains pour des destinées surprenantes.

Eté 1938, le Football-Club Sochaux-Montbéliard (FCSM) se prépare pour une nouvelle saison. Quelques mois auparavant, les Lionceaux ont remporté le championnat pour la deuxième fois en quatre ans. Ces succès proviennent de divers éléments. La professionnalisation précoce du club et les investissements de l’actionnaire Peugeot en sont les principales raisons. Durant cette intersaison, le club parvient à garder la plupart de ses grands joueurs notamment l’enfant du pays, Étienne Mattler. Le vieux briscard, trois coupes du monde au compteur, évoluent avec de nouvelles recrues. Ces dernières arrivent au club dans un contexte international troublé. C’est le cas de Camilo Jerusalem.

Le footballeur autrichien était un des meilleurs attaquants de son pays. En 1938, l’Autriche est annexée par l’Allemagne nazie. Jerusalem fuit le club de l’Austria Vienne et parvient à intégrer Sochaux. Le journaliste espagnol Marti Perarnau avance l’idée que le nom « Jerusalem » a occasionné un risque de persécution pour le footballeur. Des Nazis imaginent qu’il est juif. Plusieurs auteurs autrichiens iront plus tard en ce sens.

Camillo Jerusalem arrive en novembre 1938 au club. Sochaux est en souffrance toute cette saison. Les Lionceaux finissent à une décevante sixième place. Le travail offensif de Jerusalem est cependant très apprécié. Après un exercice réussi en 1938-1939, il est prêt pour poursuivre l’aventure avec les Jaunes et Bleus. On le retrouve citer dans un article d’un quotidien marseillais le 6 aout 1939 pour la présentation de la saison du FCSM. Cependant, un mois plus tard, la guerre éclate. L’attaquant est interné à Langres en tant que ressortissant allemand. Après l’invasion de 1940, Jerusalem retourne en Autriche. Il est mobilisé dans la Wehrmacht l’année suivante.

Le parcours de l’Autrichien dans l’armée allemande n’est pas connu précisément. Il parvient à échapper à la captivité. Revenu dans son pays d’origine, le vétéran dispute le premier match de l’Autriche libre. À bord d’un vieux camion de l’Armée rouge, la sélection autrichienne traverse des paysages de ruines pour atteindre la Hongrie. Dans un Budapest ravagé par la guerre, les Autrichiens affrontent deux équipes magyares dans des stades improvisés. Jerusalem revient ensuite en France. Il retrouve Sochaux où il ne parvient pas à retrouver son niveau d’antan. Il entame ensuite une errance en France, à Roubaix et Colmar. Il termine sa carrière en 1949 à Besançon alors en deuxième division française. Dans la capitale comtoise, Jerusalem inscrira 5 buts. Il s’éteint à 75 ans en 1989 à Vienne.

Arrivé quelques mois avant Jerusalem, l’attaquant yougoslave Aleksandar Živković est un joueur aguerri. Il exerce ses talents dans son pays d’origine puis en Suisse. En France, après avoir fait les beaux jours d’un club parisien, il pose ses valises pendant un an à Sochaux. Il est considéré comme l’un des meilleurs attaquants yougoslaves de l’histoire. Le Miroir des Sports présente le joueur dans son édition du 2 juin 1936 : « Un footballeur de tout premier ordre, bon shooteur, excellent tacticien, dur aux chocs et dont l’apparente lenteur est trompeuse. » Cette présentation sportive de Živković est peinte également dans sa deuxième carrière, politique.

La Yougoslavie est une mosaïque de peuples parmi lesquels les Croates. Plusieurs footballeurs dont Živković ont par ailleurs boycotté par le passé la sélection yougoslave. En 1941, le royaume balkanique est envahi par les troupes de l’Axe. Des dirigeants politiques croates vont fonder l’État indépendant de Croatie. Fervent nationaliste, Živković intègre les rouages de cette nouvelle nation. Il participe dès 1940 à un match d’une sélection croate dissidente de la Yougoslavie. Il prend ensuite un chemin plus politique encore. Il devient diplomate à Berlin et à Bucarest jusqu’en 1945. À la suite de la défaite de l’Axe, dont la Croatie faisait partie, l’ancien footballeur part vivre en exil. La Yougoslavie est désormais aux mains des communistes de Tito. Opposant à ce régime, Živković passe la majeure partie de sa vie en Afrique du Sud, bastion anti-communiste. Il est également possible de deviner une certaine orientation du footballeur-diplomate qui s’exile dans un pays en plein Aparthied. Il revient en 1993 dans l’état actuel de Croatie. Il décède en 2000 à Zagreb.

L'entrée du centre de formation du Football-Club Sochaux-Montbéliard (FCSM), à Seloncourt (©Jordan Lahmar-Martins).

Le destin de Roger Hug

D’autres joueurs étrangers prennent une part plus active chez les Alliés. C’est le cas de Ramon Irigaray ou Irrigaray. Né en Uruguay en 1912, le jeune joueur a une mère française. Evoquer ce joueur, c’est écrire quelques mots sur des racines oubliés du FCSM. Plusieurs Uruguayens ont contribué aux premiers exploits sochaliens. L’entraineur sochalien Conrad Ross est né à Montevideo. Sous sa houlette, les Jaunes et Bleus remportent deux championnats et une coupe de France. Conrad Ross vient en même temps que d’autres grands noms. Citons le mythique franco-uruguayen Pierre Duhart ou encore Edouardo Ithurbe.

Dans ce contexte, Ramon Irigaray arrive en France en 1938. Il possède une belle carrière en ayant évolué notamment à Penarol, une des meilleures équipes d’Uruguay. Avant d’honorer ses nouvelles couleurs, Irigaray doit attendre d’obtenir la nationalité française. Ses origines hexagonales facilitent les démarches. En mars 1938, le jeune sportif peut enfin fouler les pelouses françaises. Il effectue une saison 1938-1939 plus qu’honorable. Au déclenchement de la guerre, il décide contrairement à beaucoup de footballeurs sud-américains de rester en France. Mobilisé, il est capturé pendant la débâcle de 1940.

Après cinq ans de captivité, Irigaray est envoyé par son club en Amérique latine afin de trouver des recrues. Cette visite du Franco-uruguayen est sans succès. Après avoir servi comme joueur sochalien, il devient entraineur à Besançon. Il s’installe ensuite dans le département du Nord où il s’éteint en 1982.

Si certains joueurs prennent une part active dans le conflit. D’autres gardent une certaine « neutralité ». Premier joueur africain de l’effectif, Abdelkader Fouad Missoum possède un parcours atypique. La presse de l’époque ne connait pas précisément ses origines. Les médias français le disent Algérien tandis que des sources suisses le font Égyptien. Les premières traces à son sujet ont lieu en 1934 à Amiens. L’attaquant s’exile ensuite pendant trois saisons en Suisse à Genève et Vevey. Il y fait parler la poudre à plusieurs reprises. Le jeu chatoyant pratiqué par Missoum fait de lui un joueur très apprécié des supporters vaudois.

Au bout de trois saisons, le nord-africain attire les regards des grands clubs français. Il est à deux doigts de signer à l’Olympique de Marseille mais le transfert n’est pas conclu. Sochaux saute alors sur l’occasion. En juin 1938, Missoun signe dans le Doubs. Son arrivée est assez discrète. Remplaçant, l’ailier n’en est pas moins efficace et marque plusieurs buts. Sa complicité avec Camillo Jerusalem se fait sentir durant certains matchs. Le contrat du joueur n’est pourtant pas renouvelé. Le FCSM hésite en effet entre plusieurs stratégies de développement. Missoun ; jeune joueur en développement, a dû faire les frais de cette politique.

Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Missoun reste en France. Une fois l’armistice de 1940 signée, le championnat de France de football est dissout. Il est remplacé par plusieurs ligues régionales amateurs. C’est dans ce cadre que le Nord-africain va s’illustrer en faisant les beaux jours du Racing Club de Besançon pendant une partie de l’Occupation. Durant la saison 1942-1943, l’équipe bisontine parvient à se hisser en finale du championnat de France amateur. Le talent offensif de Missoun n’y étant pas étranger. Sa trace se perd après la guerre.

Les joueurs formés localement à Sochaux vont aussi connaitre des destins singuliers. Roger Hug fait toute sa carrière chez les Lionceaux. Comme d’autres joueurs, il occupe un emploi à Peugeot où il est ajusteur. Membre actif de la conquête du titre en 1938, le milieu défensif se trouve stopper dans son élan en 1939. Hug est en effet mobilisé. Capturé pendant la débâcle de 1940, il reste pendant cinq ans emprisonné comme 1,8 millions d’autres soldats français. À son retour, il réintègre son club disputant trois saisons avant de prendre sa retraite. Il poursuit sa carrière jusqu’à ses 40 ans au niveau amateur. Il devient entraineur de cette même équipe. De 1962 à 1967, il devient entraineur de l’équipe première de Sochaux. Après cette expérience, Roger Hug ne quitte pas le monde du foot, devenant manager d’un club belfortain. Il occupe aussi un poste à Peugeot. Le grand défenseur s’éteint en 1996 à Grand-Charmont.

Sources

> ARRIGHI Pierre, Maitres Uruguayens, la Diara, 18 avril 2016 (interview de Pierre Cazal, consulté le 1er mai 2022 et disponible : https://ladiaria.com.uy/articulo/2016/4/maitres-uruguayens/ )

> FISCHER Gerhard, LINDNER Ulrich, Stürmer für Hitler vom Zusammenspiel zwischen Fussball und Nationalsozialismus, Die Werkstatt Verlag, 1999.

> FORSTER David, « Die Legionäre » österreichische Fussballer in aller Welt, LiT, 2011
Œuvre collective de l’institut Zavod Miroslav Krleza.

> RELLA Christophe “Gut, dass du da bist, Burscher » in Wiener Zeintung du 28/08/2015. Consulté le 24 avril 2022 (https://www.wienerzeitung.at/nachrichten/sport/fussball/771328_Gut-dass-du-da-bist-Burscherl.html )

> PERARNAU Martin, La evolución táctica del fútbol 1863 – 1945 Descifrando el código genético del fútbol de la mano del falso, Editorial Corner, 2021

Feuille d’avis du district de Monthey, 20 mars 1936 et 30 septembre 1938

France-Soir du 02 novembre 1945

L’Ouest-Eclair du 31 aout 1943

Midi olympique du 14 avril 1938

Le Miroir des Sports, 22 novembre 1938

Le Radical de Marseille, 29 mai 1938 et 6 aout 1939.

Données de statistiques issues du site Footballdatabase.

Un grand merci à Fabien Dormier et aux archives du FCSM.

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