Vincent Bertrand : « La guerre dévoile une dépendance croissante vis-à-vis du gaz »

Les prix du gaz augmentent fortement depuis des mois. Mais depuis l’invasion en Ukraine, les prix s’envolent. Analyse de ce marché avec Vincent Bertrand, maître de conférence en économie de l’énergie, à l’université de Franche-Comté, à l’UFR STGI, basé dans le nord Franche-Comté.

Les prix du gaz augmentent fortement depuis des mois. Mais depuis l’invasion en Ukraine, les prix s’envolent. Analyse de ce marché avec Vincent Bertrand, maître de conférence en économie de l’énergie, à l’université de Franche-Comté, à l’UFR STGI, basé dans le nord Franche-Comté. – mis à jour le 9 mars à 19h23

En France, le gaz russe pèse 17 % des approvisionnements du gaz précise Vincent Bertrand, maître de conférences en économie de l’énergie à l’université de Franche-Comté, fondateur et directeur de Réseau EDEN.i de l’université de Franche-Comté, qui s’intéresse à l’économie et au droit de l’énergie, dans un contexte industriel. En France, globalement, un tiers du gaz vient d’Algérie, un autre tiers de Norvège et le dernier tiers se répartit entre du gaz russe et du gaz liquéfié, importé par méthaniers et plus cher, en provenance des États-Unis, du Qatar ou encore d’Australie.

L’approvisionnement français est beaucoup plus équilibré qu’en Allemagne, où 50 % du gaz vient de Russie. Selon la Commission européenne, l’Union européenne (UE) importe 90 % de sa consommation de gaz, dont 45% environ depuis la Russie. Une dépendance « excessive » juge la Commission. La Russie représente également quelque 25 % des importations de pétrole et 45 % des importations de charbon. Si l’UE est dépendante du gaz russe, « la réciproque est vraie », insiste Vincent Bertrand. 75 % des exportations russes vont vers l’Europe. Et dans un contexte de sanctions économiques, cette réalité est loin d’être neutre.

Tendance à la hausse depuis un an

« La guerre dévoile une dépendance croissante vis-à-vis du gaz », observe Vincent Bertrand. Elle met surtout en exergue les difficultés de sécuriser l’approvisionnement. Cette dépendance s’inscrit dans un contexte particulier, celui de la transition énergétique. L’Allemagne a fait, par exemple, le choix d’investir massivement dans les énergies renouvelables (ENR). Cette stratégie implique toutefois de disposer de centrales électriques pilotables. Et comme le pays a une stratégie de sortie du charbon à moyen terme, il s’est tourné vers le gaz ; le charbon est passé en Allemagne de 45% à un peu plus de 30% du mix énergétique. Et dans ce contexte, 25 % de la consommation allemande de gaz est dédiée à la production électrique ; le reste du gaz est utilisé pour se chauffer. En France, le gaz ne représente que 6 % du mix électrique, avec des centrales à gaz comme celle de Bouchain, où fut installée la première turbine à gaz 9HA de General Electric, en 2016, la plus puissante du monde.

Fin 2020, le mégawattheure s’échangeait à 20 euros. Fin 2021, il était déjà à 130 euros. Et ce lundi 7 mars, il était à 225 euros à 9 h, 345 euros à 11 h et à 245 euros à la clôture liste Vincent Bertrand. Si le prix du gaz a explosé ces derniers jours, on observe aussi que sa hausse n’est pas nouvelle non plus. Cette tendance est notamment alimentée par la demande chinoise. Avec l’organisation des Jeux olympiques d’hiver, les Chinois ont privilégié le gaz au charbon. Par ailleurs, sur fond de crise diplomatique avec l’Australie, la Chine a réduit ses importations de charbon depuis l’île-continent, compensées par de l’achat de gaz liquéfié, qui a contribué à tirer les prix vers le haut. Aujourd’hui, la guerre « amplifie » le phénomène observe Vincent Bertrand.

Faire des stocks

Les déterminants des prochaines semaines seront la capacité des pays à réduire leurs demandes, mais surtout à faire des stocks note l’enseignant-chercheur. Ce mercredi, la Commission européenne a exposé son plan REPowerEU (à découvrir ici) dont l’une des mesures consiste justement à « reconstituer les stocks de gaz pour l’hiver prochain », indique la représentation française à Bruxelles. « La Commission entend présenter, d’ici à avril, une proposition législative rendant obligatoire dans l’UE le remplissage des réservoirs souterrains de gaz à au moins 90 % de leur capacité pour le 1er octobre de chaque année », détaille la Commission.

Vincent Bertrand précise toutefois que la constitution de stock est un élément complexe à mettre en place. Les fournisseurs sont des entreprises privées, dont l’intérêt est de vendre aujourd’hui au prix le plus avantageux. Des mécanismes existent pour les encourager à le faire, notamment des contrats où l’on fixe un prix de vente minimum ; si le prix du marché se situe en-dessous, les États s’engagent à combler la différence. « L’entreprise est ainsi couverte d’un effondrement du prix du gaz », explique le chercheur.

Par ailleurs, peut-on arrêter d’acheter du gaz russe ? Le faire n’est pas forcément si intéressant estime le chercheur. Déjà, d’autres débouchés peuvent s’ouvrir à la Russie, notamment via le marché du gaz liquéfié, qui se vend plus cher. La Russie en vendrait moins, certes, mais plus cher. Dans ce contexte, la Chine a « un rôle pivot », commente Vincent Bertrand. L’empire du Milieu est réticent à soutenir la Russie. La première raison, c’est que l’Europe et les États-Unis achètent ses produits. Elle n’a pas intérêt à ce qu’ils sombrent dans la crise. Le deuxième, c’est que la Russie soutient des minorités indépendantistes. Et la Chine ne veut pas encourager de telles velléités chez elle, au Tibet par exemple, estime Vincent Bertrand.

L’heure de l’hydrogène ?

Depuis l’été dernier, la Russie a, elle-même, limité le volume de gaz vers l’Europe, pour accélérer la construction du gazoduc Nord Stream 2, à destination de l’Allemagne ; une politique qui a elle aussi conduit à mettre la pression sur l’offre. Mais les USA ne veulent pas voir aboutir ce projet, car il menace leurs exportations de gaz naturel liquéfié, issus du gaz de schiste. Le déclenchement de cette guerre semble avoir définitivement enterré cette infrastructure estimée à 11 milliards d’euros. « Je pense que Nord Stream 2 est maintenant mort », a déclaré à ce sujet Victoria Nuland, n°3 de la diplomatie américaine, précise La Tribune, ce mercredi. Pour répondre à cette problématique, l’Allemagne, qui ne disposait pas de terminaux gaziers pour accueillir les méthaniers vient de valider le lancement de la construction d’une telle infrastructure à l’embouchure de l’Elbe, non loin d’Hambourg.

Une telle décision ne peut que satisfaire les Américains ouvrant de nouveaux débouchés à leur GNL. Une idée validée par la Commission européenne, qui signifiait ce mardi que son projet REPowerEU reposait sur deux piliers : la diversification de l’approvisionnement en gaz, grâce notamment à une augmentation des importations de GNL et par gazoduc et par l’accroissement de production et d’importations de biométhane et d’hydrogène ; et en réduisant « plus rapidement l’utilisation des combustibles fossiles dans nos habitations, nos bâtiments, notre industrie et notre système électrique, en renforçant l’efficacité énergétique, en augmentant le recours aux énergies renouvelables et à l’électrification et en luttant contre les goulets d’étranglement dans les infrastructures ». Ce plan doit permettre de réduire la demande européenne envers la Russie avant la fin de l’année.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne (©European Union, 2021).

Dans cette logique qui s’exprime sur l’énergie, Vincent Bertrand interpelle sur la nécessité « d’avoir une Europe forte et indépendante ». « Si on s’intéresse à l’énergie, il faut regarder qui contrôle la ressource », poursuit le chercheur, qui estime qu’une partie de la dépendance au gaz peut être réglée en utilisant du biogaz correctement produit ou de l’hydrogène décarboné. Et compte tenu du prix du gaz, brûler de l’hydrogène décarboné dans des centrales à gaz « pourrait être intéressant », valide le chercheur, d’autant plus que l’on évite alors de payer le prix du carbone. « Plus vite nous passerons aux énergies renouvelables et à l’hydrogène, tout en renforçant l’efficacité énergétique, plus vite nous serons réellement indépendants et maîtres de notre système énergétique », a commenté ce mardi Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission. Si la guerre en Ukraine dévoile une dépendance au gaz qui s’inscrit dans la dynamique de la transition énergétique, « [elle] démontre[aussi] combien il est urgent d’accélérer notre transition vers une énergie propre », conclut Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, chargé du pacte vert.

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