Covid-19: « Dans la voiture, je pleure un coup, pour relâcher la pression »

Agnès Clement est aide-soignante en unité covid-19 à l'hôpital Nord-Franche-Comté

Le personnel soignant est confronté à un quotidien éprouvant. Chaque jour, il côtoie la dureté de la maladie, l’exigence des protocoles de soins et l’afflux de nouveaux patients. Agnès Clement est aide-soignante en unité covid-19, à l’hôpital Nord-Franche-Comté.

Dans cette pandémie liée au nouveau coronavirus, le personnel soignant est confronté à un quotidien éprouvant. Chaque jour, il côtoie la dureté de la maladie, l’exigence des protocoles de soins et l’afflux de nouveaux patients. Agnès Clement est aide-soignante en unité covid-19, à l’hôpital Nord-Franche-Comté. Elle raconte son quotidien. La solitude des patients. Parfois celle des soignants. Mais aussi cette formidable solidarité qui unit face à l’adversité.

C’est l’histoire d’une rencontre. Téléphonique. Mais tout aussi forte que si elle avait eu lieu de visu. C’est le récit d’une plongée dans le quotidien d’une aide-soignante d’une unité covid-19 de l’hôpital Nord-Franche-Comté. Cette réalité que l’on fantasme depuis plusieurs semaines. Même notre imagination n’égale pas les mots du personnel soignant, confronté à cette maladie au nom aussi impersonnel que glacial : covid-19.

On avait envisagé de faire cette rencontre sur un banc, en respectant une distance. J’ai préféré décliner. Rien ne justifiait de rompre le confinement. Puis un doute m’habite. Ne lui ai-je pas fait passer le message d’une personne pestiférée que l’on préfère éviter ? Le téléphone sonne. C’est l’heure de notre rendez-vous… Je me complais rapidement en excuses. Je lui explique mes raisons. Il ne faut pas non plus que cette crise sanitaire ne soit l’excuse d’un rejet de l’autre. Les élans de solidarité ont aussi malheureusement des pendants beaucoup moins réjouissants.

Solidarité entre soignants

Agnès Clement, 48 ans, est compréhensive. Attentionnée. Elle sourit gentiment de cette gêne. Parfois, quand elle va dans un commerce et qu’elle croise des gens qui connaissent son métier, elle observe un pas de recul. « Je comprends que les gens aient peur », formule-t-elle tout simplement. Elle accepte. La pandémie pèse sur les gens. Inquiète. Et bouleverse. Malgré tout, elle conserve un mot délicat pour tout le monde. « Les gens qui tiennent les commerces, il faut les remercier, insiste-t-elle. Eux aussi prennent des risques. »

Cette peur qui habite tout un chacun, Agnès doit l’affronter quotidiennement en se rendant au travail. Parmi ses collègues, nombreux sont ceux qui ont contracté la maladie. « On part au boulot avec la boule au ventre », confie-t-elle. Les premières minutes dans le service, après avoir poussé les portes battantes, sont difficiles. Le silence est lourd. Ce n’est pas l’ambiance d’un cœur battant qu’est l’hôpital habituellement. Les mouvements sont rares. L’atmosphère est « glauque ». Le ventre est serré. « Nous avons 5 à 10 minutes d’appréhension ». Puis la mission prend le dessus. « Nous sommes là pour le soin, pour les patients malades », remarque Agnès Clement.

Un travail exigeant

Normalement, Agnès est aide-soignante dans un service de consultation. Bien loin d’un quotidien aussi rude. Mais elle s’adapte. Elle travaille en binôme ; un binôme composé d’une infirmière et d’une aide-soignante. Chaque duo s’occupe de 8 à 10 patients explique Agnès. Cette maladie bouscule aussi les pratiques. Les nouveaux protocoles sont éprouvants. Lorsque vous pénétrez dans une chambre, vous ne pouvez plus sortir tant que le soin n’est pas terminé. Il faut respecter des mesures d’hygiène encore plus strictes pour ne pas diffuser le virus au doux nom barbare de SARS-CoV-2.

D’abord, un seul soignant entre. Il prend les constantes : température, tension, taux de saturation en oxygène. Il regarde les soins à faire. Puis il appelle le second, qui vient avec le matériel nécessaire. Les deux personnes font alors les soins et la toilette. Qui peuvent durer, surtout si deux patients cohabitent dans la même chambre. Avant de franchir la porte et de sortir, les soignants enlèvent la sur-blouse et les gants ; et ils prennent une noix de gel hydroalcoolique. Ils sortent enfin de la chambre, remettent du gel, enlèvent alors la charlotte, les lunettes, le masque. « Et on se rhabille pour la chambre suivante. » Ce sont les gestes répétées d’une danse macabre. Le matériel utilisé est alors envoyé en décontamination. « C’est compliqué, car nous n’avons pas l’habitude de fonctionner comme ça », reconnaît Agnès Clement.

"C’est très dur psychologiquement. C’est surréaliste. Nous avons l’impression d’être dans un mauvais film"
Agnès Clement
Aide-soignante à l'hôpital Nord-Franche-Comté

Pour faire face à cette crise sanitaire, on a dû reconstituer des équipes. Même si on ne se connait pas, la solidarité est quotidienne. On se serre les coudes. « On est tous dans le même bateau, on se soutient les uns les autres », assure Agnès Clement. « On arrive à avoir plus de communication entre nous, apprécie-t-elle. Tout le monde se parle, s’encourage. » Sa cadre de santé insiste pour que les binômes prennent une pause et sortent prendre l’air s’ils en ont besoin. « Elle est très proche de nous », salue Agnès. Pour affronter ce quotidien exigeant, il leur arrive « de blaguer ». Car il faut « que l’on tienne le choc », même si les services hospitaliers sont à flux tendu depuis des années. « On tiendra », affirme-t-elle.

Dur psychologiquement

Au-delà de ce travail usant, il y a la tension émotionnelle. La dureté de la maladie. C’est sûrement le plus pesant. « Parfois, en deux minutes, la vie peut partir, souffle Agnès. Ils partent très rapidement. C’est ce qui est impressionnant dans cette maladie. » L’équipement complique aussi les relations avec les patients. C’est anxiogène. « On travaille donc beaucoup avec le regard », explique Agnès, qui admire l’humilité des patients. Mais on trouve toujours un moyen de les accompagner. De les soutenir. De rompre cet isolement dramatique. 

« On travaille donc beaucoup avec le regard »
Agnès Clement
Aide-soignante en unité covid-19, à l'hôpital Nord-Franche-Comté

« On reçoit des lettres, car les visites sont interdites. On les lit au papa ou à la maman. » Parfois, Agnès reste un peu plus longtemps avec un patient. Pour échanger. Mais à un moment, il faut quitter la pièce, pour aller rendre visite au patient de la chambre voisine. Dure solitude.

Ce quotidien en unité covid-19 est aussi celui de la mort. « En vingt-six années de boulot, je n’ai jamais vu autant de décès », murmure la quadra. Les images sont lourdes : celles de cercueils alignés ; celles de mises en bière rapides, avec des corps qui reposent dans une double housse mortuaire. « C’est très dur psychologiquement. C’est surréaliste. Nous avons l’impression d’être dans un mauvais film, témoigne Agnès. C’est inimaginable ce que l’on voit. » Pour autant, elle garde espoir. « Des gens s’en sortent, heureusement. » C’est ce qu’elle veut retenir.

Souffler

Après huit heures de service, elle quitte l’hôpital. « Dans ma voiture, je pleure un coup. Pour lâcher la pression. » Mais elle ne rentre pas chez elle. Car la solitude des patients, c’est aussi parfois celle des soignants. Agnès vit normalement avec sa maman. Une personne âgée de 80 ans. Mais elle ne veut plus rentrer pour éviter de lui transmettre le virus. Aujourd’hui, elle est hébergée à Montbéliard. Le patron d’une agence immobilière lui a mis à disposition un appartement, après avoir diffusé une annonce sur les réseaux sociaux. « Il ne se rend pas compte du poids immense qu’il m’a enlevé », s’épanche Agnès, soulagée. « Il », c’est Antonio Mendès. « Je le remercie du fond du cœur. »

Malgré cette atmosphère qui l’entoure, Agnès dort. Sans trop de difficultés. Mais chaque nuit, elle se réveille. Toujours. Et constamment les mêmes questions : quelle situation va-t-elle découvrir le lendemain en allant au boulot ? Les patients seront-ils toujours là après son repos ? Pour se détendre, Agnès Clement met de la musique. Cette fan de Mylène Farmer décompresse. Elle a aussi suivi une formation en hypnose. Elle s’appuie sur ses connaissances pour retrouver le sommeil.

Le lendemain, elle est à son poste. Malgré la peur. « Je fais mon travail », dit-elle humblement. Comme d’autres, insiste-t-elle. Agnès est décrite comme souriante. Elle rigole énormément. Moins aujourd’hui. Le contexte est particulier. Son ton est grave. « Cela reviendra », accepte-t-elle.

Son visage est fatigué, mais elle continue de prendre soin d’elle. Elle se maquille. Se parfume. « Je garde ça pour les patients. Pour moi. C’est un truc bête. Mais c’est important. » Et de résumer avec une formule si douce dans cette période troublée : « Je prends soin de moi pour prendre soin des autres. » Restons chez nous.

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