Il est un peu plus de 9 h devant le lycée Courbet ce vendredi. Des élèves entrent dans l’établissement pour rejoindre leur classe. Mais des groupes de jeunes font le chemin inverse. « Il y a beaucoup de professeurs qui ne sont pas là », indique une lycéenne en repartant. D’après le groupe, ces absences auraient un rapport avec le tir de mortiers d’hier. Ils n’ont pas tort.
Le jeudi 8 octobre, un mortier d’artifice a été déclenché dans le hall de l’établissement. En réaction, les enseignants ont fait appel à leur droit de retrait (lire notre article) : « Je dirais qu’on était un tiers hier après-midi et aujourd’hui la moitié », estime Madame Plasman, professeure de français au lycée. Un nombre confirmé par le rectorat qui comptabilise 35 professeurs absents sur les 90 de l’établissement.
Un tir de mortier dans le hall
Il est aux alentours de 10 h 15, le jeudi 8 octobre. La récréation va bientôt prendre fin. Yasmine, professeure d’histoire-géographie, monte sur la passerelle au sein du lycée. Elle entend une explosion. « J’avais mon café dans les mains, il s’est renversé. Je n’ai même pas eu le temps de comprendre ce qui se passait », se remémore-t-elle. Le tir de mortier passe juste à côté d’elle et rebondit contre le mur. « Il y avait plein de projectiles. Les élèves couraient, il y a eu un mouvement de foule. » À cette heure-ci, le hall est rempli.
Les professeurs sont alors dans le flou. Certains ont vu le tir de mortier mais d’autres, qui n’étaient pas dans le bâtiment, n’ont perçu que le son. « Ils ont juste entendu des bruits très forts qui résonnaient et ils se sont dit que c’était une fusillade », déplore Madame Plasman. Elle aussi a été témoin du tir, elle revenait dans sa salle de cours. La professeure de français était accompagnée d’une collègue : les deux ont été sous le choc. « Nous avions des élèves à protéger, nous nous sommes mis en mode pilote automatique. »
Dans l’établissement, c’est le branle-bas de combat : les adultes tentent de mettre en sécurité les élèves ; de rassurer les élèves et leurs collègues en pleurs et en panique ; de retrouver leurs élèves qui se sont éparpillées dans la panique. Alors que la préfecture ne s’annonçait pas de blessé, les professeurs en dénombre quelques-uns : certains touchés par des éclats du tir, d’autres souffrant de bourdonnement et maux de tête dus au bruit.
Sans information, les professeurs ont dû donner cours
Moins d’une heure après l’incident, les lycéens doivent retourner en cours. « Mes élèves me regardent, ils me disent « Mais madame, on va réellement continuer le cours ?” », se souvient Yasmina. Le calme n’est pas revenu. Madame Plasman se souvient avoir vu des élèves et professeurs sursauter au moindre bruit. « Pendant la pause entre les deux heures, les élèves ne savaient même pas si elles pouvaient descendre pour aller aux toilettes sans se mettre en danger. »
En parallèle, les professeurs ne reçoivent aucune information de la part de leur direction. Ils ne savent ni comment réagir ni comment gérer la situation. « J’ai une collègue qui réactualisait Pronote (logiciel permettant la gestion de la vie scolaire, NDLR) pour avoir des consignes », explique Madame Plasman. En vain. « Nous avons vécu tout le reste de la matinée comme s’il ne s’était rien passé. »
C’est seulement lors de la pause méridienne que les enseignants commencent à réaliser ce qu’il s’est passé. Ils organisent alors une réunion pour demander la fermeture du lycée. Une demande rejetée par la préfecture. « Il nous a été répondu qu’il n’y avait pas de danger imminent », déplore Mathias Nicot, professeur de philosophie. Une partie des enseignants ont alors fait valoir leur droit de retrait. Et pour cause. « On se sent en danger sur notre lieu de travail. On sent aussi que les élèves sont en danger », s’insurge Mathias Nicot.
Une colère d’autant plus présente chez les professeurs qui estiment que l’incident aurait pu être évité. « Il y a des élèves qui sont venus nous voir et qui nous ont dit que ça circulait depuis mardi ou lundi sur les réseaux ça. Ils annonçaient qu’ils allaient faire un tir de mortier dans le lycée. » Une information qui n’a pas pu être vérifiée et qui reste pour le moment une rumeur.
Chaleur, classes surchargées, établissement plein...
Depuis le début des mobilisations, le 29 septembre, les enseignants doivent faire cours dans un contexte particulier. Plusieurs professeurs faisaient d’ailleurs partie de la mobilisation ce mardi (lire notre article). Classes surchargées, manque de personnel, établissement pas adapté… ses conditions eux-aussi les subissent.
« J’ai des classes de terminale qui vont jusqu’à 35 élèves. C’est concrètement pas possible de travailler », regrette le professeur de philosophie. Pour lui, impossible d’accompagner individuellement les jeunes. « Les élèves qui s’en sortent bien suivent et les autres ne s’en sortent pas parce qu’ils n’ont pas les moyens, ils n’ont pas d’aide à la maison. On perd les élèves les plus défavorisés. » C’était aussi une revendication des lycéens : la suppression de parcousup. Mathias connaît bien cette problématique. Dès la rentrée, il est témoin des larmes au rendu de mauvaises notes : « Ils savent que ça va rentrer dans leur note de Parcoursup et si elle n’est pas bonne, ils ne vont peut-être pas avoir la prépa qu’ils veulent. »
Une salle, trente élèves, une canicule : cela ne fait pas bon ménage. Madame Plasman le sait. L’année dernière, des élèves se sont évanouis à cause de la chaleur. Certaines salles sont plus fraîches que la sienne, mais impossible de déménager. « L’établissement est saturé, il est plein. » En cause, un nombre de plus en plus élevé de classes. Rien que cette année, une classe de seconde s’est rajoutée par rapport à ce qui était prévu.
Un accompagnement psychologique mis en place
Le rectorat, « condamne fermement l’incident qui s’est produit hier. » Face à la situation, des mesures immédiates ont été mises en place. Dès le jeudi après-midi, un point d’écoute avec une psychologue de l’éducation nationale a été installé. Elle a été complétée par une cellule psychologique ce vendredi matin. « Il y a cinq personnes écoutantes qui étaient à disposition des élèves et du personnel », précise le rectorat. Une fouille des sacs a également été organisée à l’entrée et dans l’établissement à partir du jeudi après-midi. Une action menée en concert avec le rectorat, les forces de l’ordre et la préfecture. « Il y a aussi tout le dialogue social qui est à l’œuvre avec les représentants des organisations syndicales », complète le rectorat.
La préfecture ajoute qu’une vérification a été effectuée pour s’assurer que le tir de mortier n’a pas eu de conséquence sur le bâtiment. Elle fait également savoir qu’une délégation du lycée composée d’organisations syndicales de professeurs a été reçue, ce matin, par le directeur académique. « L’objectif est que tout le monde puisse reprendre sereinement les cours. »
La direction du Lycée Courbet n’a pas été en mesure de nous recevoir ce vendredi matin.