Ils portent le numéro de cote 1945 W, de 1 à 3 aux archives départementales du Territoire de Belfort : ce sont les trois cartons qui abritent les « Cahiers citoyens » (l’appellation officielle retenue pour atténuer la référence à la Révolution), plus communément appelés « Cahiers de doléances ». Les cahiers de doléances ont été ouverts dans les mairies ou dans des associations de toute la France, à la suite des manifestations des Gilets jaunes en 2018, pour recueillir les attentes des Français ; ils devaient alimenter le « Grand débat » voulu par le président de la République, Emmanuel Macron.
Dans le Territoire de Belfort, 57 cahiers de doléances ont été établis, soit environ 400 contributions. 76 cahiers de doléances avaient été ouverts dans les communes du Territoire de Belfort. Dans un premier temps, ils ont été déposés à la préfecture, afin d’être transmis sous forme numérisée à Paris pour alimenter le « Grand débat ». Ensuite, les cahiers de doléances des habitants du Territoire de Belfort ont été officiellement remis aux archives départementales, en avril 2019.
« Tout le monde peut tout voir »
Ces cahiers de doléance sont désormais accessibles au public. Il a fallu un certain délai pour que ce soit effectivement le cas. Pour des questions de respect des données personnelles, souligne Jean-Christophe Tamborini, responsable des archives départementales. Si les contributeurs se sont le plus souvent rendus dans leur mairie pour écrire directement dans les cahiers, d’autres ont procédé par mail. Les mairies ont alors imprimé ces mails pour les coller dans les cahiers. Résultat : les cahiers de doléances comportent les adresses mails de certains contributeurs.
« Cela devenait compliqué de rendre ces cahiers publics, car on se retrouvait en contradiction avec le RGPD » (Règlement général de protection des données), retrace Jean-Christophe Tamborini. Et les directeurs des archives de nombreux départements s’en sont inquiété auprès des autorités. En l’état, ils n’auraient été accessibles qu’à des chercheurs, historiens ou sociologues, qui bénéficient de règles de dérogation dans de tels cas, afin de pouvoir conduire leurs travaux.
Finalement, en avril 2025, l’Etat a décidé d’une dérogation générale : « Tout le monde peut tout voir », résume le directeur des archives départementales.
Pour autant, cette mise à disposition du public n’a pas entrainé un afflux de consultation. Tout juste des membres d’une liste candidate aux municipales à Belfort en mars dernier ont-ils consulté le cahier de Belfort pour cerner quelles sont les préoccupations des Belfortains. Mais à ce jour, aucun étudiant-chercheur ou féru d’histoire ne s’est penché sur le détail des cahiers de doléances terrifortains.
Les impôts, la Justice, l’exemplarité des élus
Jean-Christophe Tamborini, le responsable des archives départementales, les a compulsés. Et ce qui le frappe, c’est que, « au fond, on retrouve les mêmes thématiques que dans les cahiers de doléances de 1789 » : la fiscalité, avec la demande d’une plus grande progressivité de l’impôt, le retour de la taxe d’habitation ou de l’impôt sur la fortune, ou au contraire le maintien de leur annulation ; l’accessibilité aux services publics (en 1789, on estimait que le roi était trop éloigné de ses citoyens ) ; l’exemplarité de ceux qui gouvernent (la corruption, ou le cumul des mandats, les avantages dont bénéficient les élus ou ce qui est ressenti comme tel) ; la lenteur de la Justice.
Ce que relève aussi Jean-Christophe Tamborini, c’est que la mobilisation pour contribuer aux cahiers de doléances de 2019 témoigne d’une certaine confiance en la démocratie directe et de la volonté de citoyens de s’adresser directement au président de la République.
Les cahiers de doléance et les débats qui les ont suivis ont fait l’objet de synthèses régionales, puis nationales, qui sont accessibles sur le site du « Grand débat ». Peut-être un jour des chercheurs se pencheront-ils sur ceux du Territoire de Belfort pour mieux comprendre la vie des Terrifortains dans le premier quart du 21e siècle, ou peut-être encore pour découvrir des « perles ». Il y en a sûrement, estime Jean-Christophe Tamborini. Il en veut pour preuve ces habitants de Grosmagny, qui en 1789, réclamaient au roi (personnage de droit divin) qu’il fasse neiger au moins les trois quarts de la saison pour protéger le sol et leur semailles du gel.
En attendant ces chercheurs, les trois cartons sont soigneusement classés dans les 14 kilomètres de linéaires des archives départementales, à Belfort.
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