299 kilomètres. Plus de 10 heures sur la selle pour relier Nancy à Besançon. À l’occasion de la deuxième étape du Tour de France 1905, les coureurs s’attaquent pour la première fois à un massif montagneux. Et à une pente mythique. Ce sera celle du Ballon d’Alsace, premier col d’envergure franchi par le Tour de France. Au sommet, c’est le forçat René Pottier qui est le plus rapide, avalant la pente à plus de 20 km/h de moyenne et liant ainsi à jamais son histoire à celle du Tour de France, lancé en 1903 à l’initiative d’Henri Desgranges, le patron du journal L’Auto, qui deviendra plus tard L’Équipe.
René Pottier ne remporte pas l’étape, à cause de défaillances techniques dans la descente. Ni l’édition 1905. Il entre pourtant dans le cœur du public et de la presse. « La presse le déclare vainqueur moral, indique Jean-Noël Caussil, journaliste au magazine professionnel dédié à la consommation LSA, auteur d’une biographie du coureur. C’est là que commence à se forger la légende. » Jean-Noël Caussil est passionné d’histoire et de cyclisme. Il a lié les deux il y a quelques années en publiant un ouvrage sur les grands vainqueurs du Tour de France. C’est à cette occasion qu’il découvre l’histoire singulière de René Pottier. Surtout, il fait le constat que peu de choses ont été écrites sur cette légende du Tour. Un fascicule fait bien une courte biographie. Mais rien de plus. Alors, il se plonge dans les archives et retrouve des descendants pour conter l’histoire de ce pionnier. Le Tour de France remet le couvert au Ballon d’Alsace en 1906, raconte l’auteur de la biographie René Pottier, premier héros du Tour de France, un ouvrage de 168 pages. L’épreuve cycliste passe alors au plus près de la frontière. « En haut du Ballon d’Alsace, on toise la frontière et on regarde la France », glisse Jean-Noël Caussil, replaçant ce choix dans le contexte géopolitique de l’époque : la tension est grimpante entre la France et l’Allemagne.
René Pottier était là pour "pédaler"
En 1903 et 1904, pour les deux premières éditions du Tour de France, on compte six étapes et on relie les grandes métropoles. « En 1905, il y a davantage d’étapes (11 étapes, NDLR), pour redonner de l’allant au Tour et faire découvrir de nouvelles villes. » Il prend une nouvelle dimension. Et les exploits de Pottier contribuent à écrire les premières lignes de l’épopée centenaire du Tour de France. En 1906, René Pottier arrive encore en tête au sommet du Ballon d’Alsace. Mais cette fois-ci, il remporte l’étape de 416 kilomètres, reliant Nancy à Dijon (8 juillet 1096), en 15 heures et 18 minutes. Il remportera même l’édition avec cinq victoires en treize étapes.
Mais quelques mois plus tard, l’étoile cycliste se suicide. Il se pend à l’emplacement de son vélo. Le symbole est terrible. Et le mystère reste entier sur les raisons qui ont conduit à ce geste fatidique, indique Jean-Noël Caussil. René Pottier est une icône grâce à ses « exploits dans le Ballon d’Alsace », assure le journaliste. « Ils sont relayés avec talent dans la presse, comme dans L’Auto ou Le Vélo, observe Jean-Noël Caussil. La recension de l’étape a participé à cette légende. C’est épique. La presse est grandiloquente, comme elle sait l’être à l’époque. »
René Pottier ne dominait pas outrageusement la concurrence, mais il faisait toujours partie des favoris. Son palmarès n’est pas très grand, mais c’est surtout la conséquence de sa mort prématurée. Car à 27 ans, il avait déjà remporté le Bol d’Or et même battu le record de France de la distance parcourue à vélo, sur une piste, en une heure. Même si le mot est galvaudé, René Pottier est bien une immense star à l’époque. « La presse sportive en parle, mais aussi la presse populaire », relève Jean-Noël Caussil. Pourtant, le cycliste n’est pas un rigolo. On le surnomme Le Taciturne. « Il était là pour pédaler », résume l’auteur de la biographie. Mais ses exploits et leurs relais médiatiques se chargent de tracer les contours de cette figure pionnière du cyclisme français.
Une stèle construite en 1908
Sa fin tragique a sûrement contribué à façonner cette trajectoire. Lors de sa disparition, L’Auto multiplie ainsi les articles pendant plusieurs jours. L’émotion est forte. René Pottier reste présent dans l’image du Tour de France jusqu’en 1914 et le début de la première Guerre mondiale.
Sa figure revient dans les années 1920, lorsque l’épreuve s’internationalise et que l’on se souvient des pionniers et du Roi René, un autre surnom de René Pottier. Le ballon d’Alsace a gardé une trace, lui, dès 1908. Une stèle est érigée en son honneur. « Henri Desgrange ne voulait pas qu’on l’oublie. Il s’est démené pour construire ce monument », raconte Jean-Noël Caussil. Il démarche Peugeot, l’équipe pour qui roulait René Pottier, même si ce n’est pas une équipe professionnelle au sens contemporain du terme. Mais l’industriel du pays de Montbéliard fournissait son vélo au coureur.
En 2006, la stèle est déplacée et restaurée. 121 ans après son premier passage, le Tour de France revient, par deux fois, sillonner les pentes du Ballon d’Alsace. La montagne des exploits de René Pottier, à jamais gravés dans le marbre.
- Cet article est issu de notre hors-série « L’Esprit vélo », publié à l’occasion du passage du Tour de France à Belfort. À retrouver ici, sous format numérique.
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