Pour l’école d’art Gérard-Jacot de Belfort, c’est un déchirement : ses formations professionnelles en « Graphisme » et en « Arts visuels » vont disparaître à la rentrée de septembre 2026. C’est une des conséquences de la baisse des financements de la formation professionnelle annoncée par la Région Bourgogne-Franche-Comté début avril (suite à une baisse de dotation d’Etat).
Dans un communiqué, l’école d’art souligne que ces formations ont accueilli plus de 800 stagiaires depuis 1991. « Ces formations reposaient aussi sur l’engagement de 45 formateurs et formatrices, graphistes et artistes indépendants, professionnels reconnus dans la transmission de leurs savoirs ». La formation graphisme venait de décrocher en 2025 une certification de niveau bac+2. Ces formations s’adressaient à des demandeurs d’emploi, des adultes en reconversion, des personnes handicapées. « La suppression de ces formations constitue un signal politique préoccupant, s’alarme l’école d’art. En réduisant ces espaces de remobilisation par la création, le risque est d’accentuer encore l’isolement et la marginalisation des personnes déjà fragilisées. »
Ces formations représentaient environ 165 000 euros de recettes pour l’école d’art, pour un budget global de la structure de l’ordre de 600 000 euros, selon Amlia Lett, directrice. L’école d’art est obligée de renoncer à faire appel à des formateurs occasionnels qui intervenaient parfois depuis plus de vingt ans et de réorganiser son équipe de formateurs permanents et de personnels administratif vers d’autres missions. Restera un manque à gagner de l’ordre de 50 000 euros, lié aux charges administratives et aux investissements en matériel, pour lequel il va falloir trouver des moyens de compensation.
« On n’a aucune visibilité »
Dans un tout autre domaine, Numérica, à Montbéliard, voit disparaitre une formation de « Développeur web » à la rentrée de septembre, qui accueillait jusqu’à présent douze stagiaires. Avec une inconnue sur une autre formation, « Concepteur développeur d’applications », qui doit s’achever en novembre sans aucune garantie de renouvellement pour la session suivante (les marchés de la Région sont des marchés à bon de commande annuel). « Pour 2027, on n’a aucune visibilité sur les marchés avec la Région », s’inquiète Cyrille Constantin, responsable du pôle formation à Numérica.
A l’Ifac de Bethoncourt (ex CFA), le manque de visibilité inquiète également. L’organisme n’a pour l’instant perdu qu’une formation dans le cadre du programme régional de formation des demandeurs d’emploi. En revanche, le nombre de places supplémentaires a été drastiquement revu à la baisse (les marchés sont attribués avec un nombre de places stagiaires, éventuellement complété de places supplémentaires en fonction du succès rencontré par la formation).
L’Ifac pouvait solliciter jusqu’à 68 places supplémentaires, même si elles n’étaient pas systématiquement mobilisées, soit un potentiel de 144 places contre un maximum de 76 aujourd’hui. Le DFL (dispositif Français langue étrangère) a lui aussi été amputé : il ne reste que 30 % du volume initial d’heures. Pour le dispositif amont de la qualification (DAQ), obtenu en groupement avec le Greta et d’autres organismes du nord Franche-Comté), seulement 80 % de l’enveloppe horaire sont reconduits pour 2026.
Sbarro déménage au Matern Lab, pas de rentrée en septembre
Il n’y aura pas d’ouverture de session de formation à l’école Sbarro en septembre. Rien à voir avec la baisse de financement de la formation professionnelle. Cette parenthèse est liée au déménagement de l’école : elle quitte le lycée Germaine-Tillon de Montbéliard pour aller dans les anciens locaux du Matern Lab, à Sochaux. C’est le seul endroit où on peut implanter une cabine de peinture et une cabine de plasturgie, précise François Jouffroy, responsable de communication de l’UTBM, dont dépend l’école Sbarro. Ce sera donc une année blanche, et la formation reprendra en septembre 2027.
Cette installation dans les locaux du Matern Lab n’est que provisoire. Ultérieurement, en 2030, l’école Sbarro doit rejoindre le « bâtiment M » de l’UTBM, à Montbéliard.
Pertes de recettes
L’Ifac perd ainsi entre 15 et 20 % de ses recettes, selon son directeur, Gérard Fugagnoli. Parallèlement, souligne-t-il, l’apprentissage est en recul à la fois en raison de la baisse démographique et de la baisse des aides aux entreprises, qui conduisent parfois les employeurs à renoncer à prendre un apprenti, ou leur font revoir à la baisse les recrutements en apprentissage.
A Héricourt, l’ADCH (Association de Développement des Cantons d’Héricourt) a perdu sa formation de « Technicien logistique ». Un coup dur pour ce centre de formation à statut associatif tourné vers l’accompagnement et l’insertion, qui a été contraint de procéder à un licenciement, passant ses effectifs de 7 à 6 salariés.
Au CFPPA, le centre de formation continue du lycée agricole de Valdoie, c’est le CAP fleuriste qui disparait du programme de formation régional. Une première depuis environ quarante ans. La Région finançait chaque année 8 places. Le CFPPA va cependant maintenir cette formation via d’autres financements comme Transition pro (financement de la reconversion professionnelle, le CPF, les préparations opérationnelles à l’emploi). A ce stade, le CFPPA garde trois formations financées par la Région. Mais là aussi avec de fortes interrogations sur l’avenir. « Il va sûrement falloir être beaucoup plus agiles, et peut-être réduire la voilure ultérieurement », prévoit Bertrand Schmieden, directeur du CFPPA.
« Il est important que nous puissions redonner de la visibilité »
En 2021, le budget global de la formation des demandeurs d’emploi était de 164,5 millions d’euros, selon les chiffres communiqués par le conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Après la crise du covid, l’Etat avait fortement investi dans la formation à travers le PIC (plan d’investissement dans les compétences) et le PRIC (plan régional d’investissement dans les compétences).
Il est cette année de 101,6 millions d’euros : 70 millions d’euros de la Région et 31,6 millions de l’Etat. En 2025, l’Etat avait versé à la Région Bourgogne-Franche-Comté 57 millions d’euros. « Les organismes de formation ont connu une période faste qui n’est plus la même aujourd’hui, relève Isabelle Liron, vice-présidente de la Région à la formation professionnelle des demandeurs d’emploi, aux mutations économiques et au dialogue territorial. La Région a maintenu son budget à 70 millions d’euros en 2024, 2025 et 2026 comme elle s’y était engagée avec l’État, mais nous ne pourrons pas compenser son retrait. »
Elle précise également que la Région a fait le choix de prioriser les formations de niveau CAP (niveau 3). « Le Nord-Franche-Comté est un territoire qui est particulièrement marqué par une faible part de personnes (…) ; c’est un public prioritaire pour nous. Dans les choix qui ont été opérés, nous avons maintenu tous les dispositifs d’aide à l’acquisition de compétences de base et de préparation à la formation et/ou à l’emploi, que ce soit par le Dispositif Amont de la Qualification, ou le Dispositif de Formation Linguistique. Pour les dispositifs qualifiants, nous avons conservé toutes les formations de niveau 3, mais aussi celles de niveau 4, c’est-à-dire niveau Bac, dans les secteurs en très grande tension et qui recrutent, en particulier sur ce territoire : l’industrie, le BTP, l’agriculture et les services à la personne ».
Dans le Nord-Franche-Comté, 8 formations ont été supprimées, selon la vice-présidente, soit 64 places sur les 390 supprimées (16%) à l’échelle régionale.
Interrogée sur la possibilité pour France Travail de compenser cette baisse, Isabelle Liron souligne que « La compétence de France Travail sur la formation professionnelle repose sur la mise en place et le cofinancement de formations devant répondre à des besoins individuels des personnes en recherche d’emploi ». Cela passe par des abondements au CPF (compte personnel de formation) ou des POEI (Préparation opérationnelle à l’emploi – de durée courte). Mais France Travail est aussi soumis à des mesures d’économie, souligne la vice-présidente.
Le président du conseil régional, Jérôme Durain, a convié les organismes de formation attributaires de marchés de la Région à une réunion, fin juin. Elle aura pour but de « dresser avec eux le diagnostic de la situation et envisager l’avenir. La formation professionnelle a complètement évolué, et le contexte budgétaire n’est plus le même qu’il y a quelques années, souligne Isabelle Liron. Les organismes font face à un réel changement de modèle, et l’on voit que certains, qui dépendent quasiment uniquement des marchés publics, sont très fragiles. En même temps, la baisse de l’apprentissage ne les aide pas. Dans ce contexte, comment envisager l’avenir, leur donner de la visibilité, et mettre la Région à sa juste place dans le financement des parcours de formation de demandeurs d’emploi? À quel moment les entreprises doivent-elles prendre le relais ? »
Cette réunion se veut très ouverte et participative. « Il est surtout important que nous puissions redonner de la visibilité pour les années à venir, car nous ne pourrons pas vivre à nouveau les rebondissements de cette année, avec des annonces très tardives de l’engagement de l’État. La Région doit pouvoir retrouver un rôle de pilotage en propre, » affirme Isabelle Liron.

