« Nous assistons à la fin de l’ère de l’information ». Pas moins. Julie Mendel, ancienne directrice de l’Ecole Française de Journalisme de Bordeaux, a dressé ce constat en introduction à son intervention au congrès Cap Cyber 2026, ce jeudi 23 avril à Belfort. Le thème de cette intervention était « IA et désinformation : les nouveaux risques pour les citoyens et les organisations ».
Et le moins que l’on puisse dire est que le tableau qu’elle a dessiné a de quoi inquiéter non seulement les journalistes, mais aussi n’importe quel citoyen attaché à la démocratie, donc à la qualité et au sérieux de l’information à laquelle il doit pouvoir avoir accès.
Elle s’est attachée à décrire ce qu’elle nomme un « chaos informationnel », ou 30 à 40 % des documents diffusés dans l’univers numérique relève de la fausse information, et où les médias dits « traditionnels » sont contraints de passer de plus en plus de temps à détecter ce qui relève de la fausse information. Non seulement ce travail de détection représente un coût, mais encore cette production de fausses informations génère des recettes pour ceux qui les émettent, au détriment des organes de presse employant des journalistes professionnels.
La production de fausses informations à la portée de tous
Autre sujet d’inquiétude : la production de fausses informations (clonage de visages, de voix, etc.) est désormais à la portée de chacun, dans la mesure où les outils informatiques et numériques sont devenus de plus en plus simple à mettre en œuvre.
Julie Mendel constate qu’aujourd’hui 50 % des contenus les plus lus sur YouTube sont générés par de l’IA et que par ailleurs un tiers seulement des contenus produits par de l’IA sont mentionnés comme tels. Un cinquième des contenus sur Tiktok seraient des fausses informations et Linkedin compterait 156 millions de faux comptes (chiffres de 2024).
Les journaux ne sont pas mieux lotis. Les comptes de faux médias avec du contenu généré par de l’IA prolifèrent : ils représenteraient un dixième des sites dits d’actualité et constituent des « fermes à contenus automatisés, avec aussi bien de faux contenus que des plagiats ». Le phénomène est d’autant plus grave que ces contenus, basés sur l’émotion ou l’indignation, sont privilégiés par les algorithmes des moteurs de recherche ou des réseaux sociaux, leur assurant une propagation 70 fois plus rapide que les vraies informations.
Et « l’IA ne détecte pas la désinformation », alerte Julie Mendel. Elle devient même « une source de désinformation », participant à ce que l’on appelle « l’hallucination de l’IA ». Alors que la photo et la vidéos ont constitué pendant des décennies la preuve de l’existant dans la presse, on en arrive à « la fin de la preuve par l’image » : « La réalité elle-même est contestée ».
Les fausses infos génèrent plus de revenus que les infos vérifiées
Non seulement le système de production et de diffusion de l’information est bouleversé, mais son modèle économique aussi. Les faux sites d’information génèrent 2,6 milliards de dollars d’information, soit sept à huit fois plus que les vrais sites d’information. Laurent Hué, du groupe Ouest France, a dressé un constant allant dans le même sens lors de son intervention de ce vendredi 24 avril sur « IA et Médias : quand l’information devient data ».
L’IA conversationnelle s’avère être un aspirateur à contenus des médias sans aucune prise en compte des droits d’auteurs, avec en plus une dissolution dans les contenus. Le groupe Ouest France a réagi pour l’instant en mettant en place des freins technologiques à l’accès à ses contenus à l’IA, alors que d’autres organes de presse ont préféré négocier des accords de gré à gré avec certaines IA. Que faire face à ce bouleversement qui semble devoir engendrer un recul qualitatif considérable ? « Ralentir devient un acte de résistance cognitive », énonce Julie Mendel. Ralentir, ne pas se laisser entrainer par le flux numérique de contenus, exercer son esprit critique.
Et pourquoi pas s’affranchir des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et de l’IA pour lire des livres, des journaux (papier et en ligne !) et des magazines, afin d’exercer son esprit critique ?

