Mais que se passe-t-il autour de la distribution des masques ?

Deux fois, les commandes de masques passées par le conseil régional Bourgogne-Franche-Comté ont été réquisitionnées par l’État. Le conseil régional réclame de la transparence sur la distribution. Les conseils départementaux du Doubs et du Territoire de Belfort dénoncent un scandale.

Deux fois, les commandes de masques passées par le conseil régional Bourgogne-Franche-Comté ont été réquisitionnées par l’État. Le conseil régional réclame de la transparence sur la distribution. Les conseils départementaux du Doubs et du Territoire de Belfort dénoncent un scandale. L’agence régionale de santé soutient qu’il n’y a pas de manque. En toile de fond se noue le réel problème : la doctrine française sur la disponibilité de masques pour affronter une crise sanitaire. Décryptage.

La scène est difficile à imaginer. Sur le tarmac de l’EuroAirport, des soldats français réquisitionnent des stocks de masques importés de Chine. Des stocks qui devaient correspondre à des commandes multiples. Celles de l’État, certes. Mais aussi des commandes de collectivités territoriales. Déjà, le 1er avril, Jean Rottner, président du conseil régional du Grand Est, regrettait que les États-Unis rachètent aux exportateurs chinois, aux pieds des avions en partance, des masques destinés à la France. Là, on est carrément dans les coulisses d’un mauvais film d’espionnage.

Le 2 et le 5 avril, ce sont donc plus de 2 millions de masques qui n’ont pas été livrés à la région Bourgogne-Franche-Comté. Des masques qui devaient compléter les dotations des Ehpad et des aides à domicile. C’est la conséquence « d’un importateur indélicat qui, en deux fois, a livré des quantités insuffisantes, au regard de ses engagements », a précisé David Philot, préfet du Territoire de Belfort, à l’occasion de sa conférence de presse téléphonique hebdomadaire sur la crise sanitaire, lundi soir. « L’État a pris sa commande, pour le cœur du système sanitaire, éclaire-t-il également. Il n’y avait pas les quantités suffisantes pour honorer les autres commandes. » Marie-Guite Dufay, présidente socialiste du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, confirme l’arrivée de commandes « dégradées », le 2 avril. « L’État a pris l’intégralité de sa commande », note la présidente, qui ne remet pas ce choix en cause. Le reliquat a été alloué au grand Est, sans en informer la Bourgogne-Franche-Comté. Marie-Guite Dufay a alors demandé qu’une partie soit dirigée vers le Territoire de Belfort, « une annexe de Mulhouse », où la situation est « tendue ». Ce qui n’a pas été le cas. Mais un accord est convenu entre elle et Jean Rottner affirme-t-elle, en souhaitant éteindre le feu. « Il n’y a pas de guerre des masques entre régions », assure-t-elle. Le reliquat de la commande attendue alors le dimanche devait revenir à la Bourgogne-Franche-Comté. Dimanche, nouvel arrivage de masques à l’EuroAirport. Selon Marie-Guite Dufay, l’État a pris sa commande et réquisitionné le reliquat. Une opération menée « manu militari », dénonce Christine Bouquin, présidente du conseil départemental du Doubs, alors que son homologue du Territoire de Belfort, Florian Bouquet, regrette « des méthodes brutales ».

"Un mépris total"

La présidente ne contredit pas le fait que l’État décide de tout contrôler. Qu’il réquisitionne dans cette période de crise aiguë. Elle veut simplement qu’il explique comment cela se passe, mais surtout, que les masques arrivent dans la région. Ce qui n’est pour le moment pas totalement le cas, avec l’absence de cette commande complémentaire. « Il faut que le sujet de la régulation soit réglée », invite-t-elle. Elle dénonce quand même une action faite « sans concertation ni même information préalable ».

Ce ton prévenant n’est pas celui des conseils départementaux. « En dépit d’alertes répétées auprès des services de l’État et de l’agence régionale de santé (ARS), je constate aujourd’hui avec colère les décisions prises par l’État pour la répartition des masques : elles ne permettent ni de répondre aux besoins ni aux recommandations nationales sur la protection des personnes les plus fragiles et des professionnels qui les accompagnent », dénonce Christine Bouquin, dans un communiqué adressé lundi en fin de journée. Je suis consciente de la gravité de la situation sanitaire du Grand Est, je témoigne mon respect et mon admiration aux personnels soignants des hôpitaux. Mais, au regard de la situation tout aussi critique du Doubs, je déplore l’oubli et le désarroi de milliers d’autres intervenants de notre département dépourvus de protection. J’attends de l’État une équité́ de traitement à raison de la réalité́ des besoins. »

Florian Bouquet adopte un ton similaire. « C’est mépriser le travail des collectivités locales qui veulent intervenir en complémentarité des services de l’État », s’emporte-t-il. Il dénonce « un mépris total » et « un scandale d’État ».

"Quantité nécessaire"

« Les commandes de la Région représentent un petit complément aux dotations de l’État, modère Marie-Guite Dufay. Il ne faut pas renverser les choses. » Elle remarque que cette commande n’a cependant pas été faite pour rien. On lui a remonté des besoins. Et cela a été fait en totale transparence avec l’agence régionale de santé (ARS) assure-t-elle. « Nous avions établi un plan de distribution, par département », poursuit Marie-Guite Dufay. Ces dotations complémentaires concernaient notamment les Ehpad et les services d’aide à domicile. C’est peut-être ici que le bât blesse. Le manque de masques.

Lundi soir, à l’occasion de la conférence de presse réunie autour du préfet du Territoire de Belfort, la délégation départementale de l’agence régionale de santé, a précisé qu’elle « n’avait pas eu de remontées de manque de masques ». Une veille est assurée auprès des professionnels de santé chaque semaine, pour connaître leurs besoins. La délégation a confirmé des dotations hebdomadaires à chaque établissement, par différents circuits et selon les consignes d’une cellule mise en place à l’agence régionale de santé. Et la délégation a confirmé que les masques étaient « en quantité nécessaire ».

2 milliards de masques d'ici juin

Dans une dépêche publiée ce mardi matin, l’AFP rappelle qu’Emmanuel Macron a fixé un objectif de 10 millions de masques fabriqués par semaine d’ici à la fin du mois, contre 3,3 avant la pandémie. Mais la France a besoin de 40 millions de masque par semaine pour le personnel soignant et les établissements pour personnes âgées. D’où les près de deux milliards de masques commandés à la Chine, le mastodonte du marché. Il y a donc bien une distorsion entre la disponibilité et les besoins. Et l’AFP de rappeler que l’usine bretonne de Plaintel, longtemps seul site de production de masques respiratoires en France, a fermé dans l’indifférence générale fin 2018.

En France, « notre doctrine a évolué depuis une vingtaine d’années, observe le think tank Terra Nova dans une note, cité par l’AFP. Il ne s’agit plus de faire provision d’équipements de protection individuelle (masques notamment), mais de faire le pari d’un approvisionnement à flux tendu, reposant sur une production étrangère, principalement asiatique. » Lorsque les usines chinoises sont à l’arrêt ou lorsqu’il y a une concurrence accrue sur le marché, on renforce la tension sur un flux déjà sur la corde raide.

« Notre doctrine a évolué depuis une vingtaine d'années. Il ne s'agit plus de faire provision d'équipements de protection individuelle (masques notamment), mais de faire le pari d'un approvisionnement à flux tendu, reposant sur une production étrangère, principalement asiatique. »
Analyse du Think tank Terra nova

Sur la production et la disponibilité de masques, « il y a un problème, c’est sûr », répond Marie-Guite Dufay. Mais elle élude rapidement : « Je suis là pour répondre à ce qui est à ma mesure. » De son côté, Florian Bouquet de relever : « C’est plus compliqué qu’on veut bien nous le faire croire. »

Deux nouvelles commandes attendues

Sur BFM TV, Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, a confirmé lundi soir que la Chine devrait livrer 2 milliards de masques à la France d’ici fin juin. « Le pont aérien que nous avons mis en place se déroule et les masques commandés arriveront (par) toute une série de vols qui vont s’échelonner d’ici la fin du mois de juin », assure-t-il. « Cette pandémie doit permettre un sursaut, (…) de revisiter, de refonder la relation que les États ont entre eux face à de nouveaux dangers, de nouvelles menaces, de nouveaux enjeux, de nouveaux défis que sont les biens publics mondiaux, au cœur desquels il y a la santé et le climat », a-t-il également indiqué.

Une nouvelle commande de la Région arrive en fin de semaine à l’EuroAirport Bâle-Mulhouse. Et une autre arrive en provenance de Liège, en Belgique. 2,35 millions de masques sont attendus.

Avec l’AFP

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