GE : cette lettre qui prouve que le gouvernement savait

Depuis le début du conflit, la position du ministère de l’Économie est fluctuante. Il a d’abord fait écho aux arguments de l’industriel américain, avant de lui demander des comptes sans pour autant être très ferme. Surtout, il semblait dire qu’il n’était pas au courant de la délocalisation progressive des activités belfortaines.

Depuis le début du conflit, la position du ministère de l’Économie est fluctuante. Il a d’abord fait écho aux arguments de l’industriel américain, avant de lui demander des comptes sans pour autant être très ferme. Surtout, il semblait dire qu’il n’était pas au courant de la délocalisation progressive des activités belfortaines. Un courrier de 2015 prouve pourtant que le ministère avait été alerté. À l’époque, le ministre était un certain Emmanuel Macron.

« Suite à la réduction de nos ventes et à la perte de notre statut de centre de profit depuis trois ans, notre établissement GE de Belfort perd petit à petit sa cohérence. » Nous sommes le 24 juin 2015. Cette lettre est adressée au ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, par les élus et représentants syndicaux de la CFE-CGC de General Electric, à Belfort. Pascal Joly, préfet du Territoire de Belfort, Marie-Guite Dufay, présidente de la Région Bourgogne-Franche-Comté, Cédric Perrin, sénateur du Territoire de Belfort, Florian Bouquet, président du conseil département du Territoire de Belfort, Michel Zumkeller, député et maire de Valdoie, ainsi que Damien Meslot, député et maire de Belfort, sont destinataires de cette missive. La lettre est datée du jour de la visite d’Emmanuel Macron à Belfort, dans les usines de General Electric et d’Alstom. Elle fait écho à cette visite. Ils lui écrivent pour compléter leurs analyses. Emmanuel Macron est à Belfort pour garantir l’avenir industriel de la turbine à vapeur Arabelle, fleuron de l’industrie et de l’indépendance énergétique française. Il rencontre aussi les salariés d’Alstom, inquiets par la perte des activités énergie.

À cette époque, l’industriel américain intègre donc progressivement ces activités d’Alstom, depuis l’annonce du rachat en avril 2014 et la signature du contrat entre l’État français et le géant américain en novembre 2014. Un contrat qui prévoit notamment la création de 1 000 emplois en France, mais aussi le maintien à Belfort des quartiers généraux européens des activités turbines à gaz de grande taille à usage industriel de 50 Hz. Les équipes de direction mondiale de cette activité devaient être localisées en France. Quelques mois après le rachat, le périmètre théorique de General Electric était déjà menacé à Belfort.

Arrêt des investissements

La lettre attire l’attention sur la position « critique » des fonctions assurant à Belfort « la conception et la réalisation des centrales énergétiques tant chez GE que chez Alstom ». Une activité qui emploie alors près de 1 500 ingénieurs, cadres et techniciens. Tant chez GE que chez des sous-traitants locaux. La lettre évoque Assystem et Altran. En 2014, un plan social a supprimé 140 postes et les commandes de prestations aux sous-traitants ont été réduites « drastiquement ». « Nous assistons à une réduction drastique de notre activité de réalisation d’affaires et un abandon de notre activité de développement », alerte le courrier.

« Chaque équipe de l’activité « centrale » reçoit ses objectifs de différentes entités du groupe et leur alignement n’est plus garanti par la direction d’établissement locale, regrette également le courrier, qui interpelle alors sur les problèmes d’organisation. On notera d’ailleurs que cette direction locale se focalise essentiellement sur les problématiques de fabrication au détriment de l’autre activité principale de notre entité qui est, nous le répétons, la conception et la réalisation des centrales. » Et de poursuivre : « Ceci crée une atmosphère de confusion, qui nuit grandement à notre performance et à la défense de nos intérêt locaux et nationaux. » Le message est clair. Les élus et représentants du personnel s’inquiètent également de l’arrêt des investissements dans l’activité « centrale », qui ne permet plus « de maintenir les compétences et les savoir-faire encore présents en France ».

Déplacement vers Baden

La lettre évoque déjà un risque de déplacement des centres de décision, lorsqu’elle aborde l’organisation future du business Power & Water, sur laquelle communique la direction de General Electric. Dans une communication de juin 2015, que le courrier aborde, « les entités de Baden et Atlanta sont respectivement mentionnés 12 et 6 fois alors que Belfort n’est mentionnée qu’une seule fois dans le cadre de la joint-venture turbine vapeur nucléaire », déplorent les syndicalistes. Les signataires s’étonnent de ce discours, alors que l’on annonçait quelques mois avant que Belfort deviendrait un pôle central en Europe et dans le monde. « Du point de vue de l’aspect décisionnaire et des activités de R&D, ce centre se situe à Baden pour l’Europe », écrivent-ils déjà. Puis de dénoncer : « Il ne vous aura pas échapper par ailleurs que la partie très lucrative de l’après-vente va être pilotée à partir de la Suisse. Notre estimation de la perte en termes de bénéfices rien que pour l’entité de Belfort se monte à environ 40 millions d’euros par an. » Des bénéfices qui font cruellement défaut à l’entité française, à l’heure des comptes.

À l’époque de l’écriture de ce courrier, le rachat de la branche énergie d’Alstom par General Electric était tout frais. Il se mettait en œuvre. Les représentants du personnel nourrissaient pourtant déjà quelques inquiétudes, malgré les engagements pris dans l’accord du 4 novembre 2014. 5 ans plus tard, beaucoup de leurs inquiétudes se sont confirmées. Le 23 juillet, le ministre Bruno Le Maire écrivait à l’intersyndicale : « Depuis 2014, un suivi régulier des accords [était] effectué ». Ce courrier montre que six mois après la signature de cet accord, les engagements avaient déjà du plomb dans l’aile. Aujourd’hui, alors que la nouvelle proposition de General Electric n’est acceptable ni pour l’intersyndicale, ni pour les élus locaux, on attend que le ministre de l’Économie révèle (enfin) sa position. Le recours au tribunal administratif peut y contribuer.

Le courrier du 24 juin 2015

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