Aides à domicile: « Comment améliorer les services, sans améliorer les conditions de travail ? »

L’association Colchique, basée à Belfort, propose depuis 1989 une aide à domicile aux personnes âgées et/ou handicapées. Forte de ses 130 employés et de près de 500 personnes aidées chaque mois, Colchique est cependant en grande difficulté. Présents lors des rassemblements de la semaine passée, les aidants à domicile vivent les mêmes difficultés que les employés d’Ehpad. Mais l’association est également confrontée à des difficultés de recrutement. En cause: un travail mal payé, harassant et très mal perçu par le grand public. Rencontre avec Valérie Mougeot, directrice de l’association, et sa collègue Nadine Cupillard, responsable qualité.

Aujourd’hui, quel est le travail d’un aide à domicile ?

Valérie Mougeot et Nadine Cupillard  La population assimile souvent le travail d’aide à domicile à celui d’une femme de ménage. C’est une erreur. Il y a un travail d’entretien, bien sûr, mais il y a aussi la toilette, les repas, les courses, l’aide et la surveillance à la prise des médicaments… Il y a bien sûr l’accompagnement émotionnel, parce que parfois l’aide à domicile est la seule personne qui voit l’aidé. Ça peut aussi être un soutien administratif: remplir des papiers, faire des devis pour un achat… C’est faire tout ce que les autres ne veulent plus faire.

Pourquoi rencontrez-vous ces difficultés pour recruter ?

VM & NC – Pour faire tout ça, un aide à domicile est payé au Smic. La grille salariale ne bouge pas depuis des années. Le taux horaire est d’ailleurs en-dessous du Smic et il faudra des années avant qu’on ait un taux horaire au-dessus. Ajouté à cela 0,35 centime du kilomètre pour le remboursement des frais de déplacement. Aujourd’hui, être payé au Smic pour faire ce métier-là, autant travailler à l’usine. Notre personnel commence à partir en retraite et très peu de jeunes restent. Lorsqu’ils se rendent compte des difficultés du métier, ils s’en vont. Nous créons de l’emploi précaire, alors il ne faut pas s’attendre à ce que du monde vienne postuler.

Comment votre personnel vit-il cette situation ?

VM & NC – Nous avons des taux d’accidents de travail supérieurs à ceux que l’on trouve dans le bâtiment: des blocages du dos, des articulations, des chutes… Il y a beaucoup de déplacements et cela provoque aussi des accidents de la route. Une demi-heure par-ci, une demi-heure par-là: c’est fatiguant psychologiquement. Mais le pire reste le sentiment de devenir maltraitant: c’est ce que les aides à domicile évoquent souvent. Êtes-vous capable, vous, valide, de vous lever, déjeuner et de vous laver en moins d’une demi-heure? C’est ce que les aides à domicile doivent faire à une personne qui n’est pas autonome, et sans la brusquer.

Aujourd’hui, on encourage le maintien à domicile, moins couteux pour la société. Comment faire en sorte que cela devienne possible ?

VM & NC – On prône le maintien à domicile, mais on ne veut pas mettre d’investissements derrière. Quand les baby-boomers vont arriver, il n’y aura plus personne pour travailler. Je ne vois pas comment on peut améliorer nos qualités de services sans améliorer les conditions de travail de nos salariés. Il n’y a pas trente-six solutions: soit on augmente notre prix de l’heure, soit on touche aux subventions pour l’aidant, ou l’aidé.

Que représente l’Aide personnalisée d’autonomie (APA) fournie par le Département ?

VM & NC – Pour vous donner un exemple, une personne au minimum des revenus, en degré d’autonomie GIR 2(1), on peut faire, économiquement, trois passages par jour, soit deux heures quotidiennement du lundi au dimanche. Ce n’est pas énorme pour des personnes aussi dépendantes. Ceux qui ont des moyens n’auront jamais de soucis; mais ceux qui n’en ont pas, qui va les aider ?

Comment voyez-vous l’avenir de votre profession ?

VM & NC – Nous sommes très pessimistes. Ce qui est ressorti dans les médias, ce sont les Ehpad. Nous avons été noyés dans la masse. Notre personnel essaie d’y croire, mais ils sont usés parce qu’ils ont l’impression d’être inaudibles. Il y a quelques années, on prenait toutes les personnes qui nous demandaient de l’aide. Aujourd’hui, notre état d’esprit change: nous sommes obligés de regarder, d’étudier les cas. Voire de leur dire directement: « Non, ce n’est pas possible », à cause de la charge que portent nos employés. C’est très dur à gérer. Si on ne nous permet pas de prendre soin de nos employés, petit à petit, ils partiront…

  • (1) Personne confinée au lit ou au fauteuil, dont les fonctions mentales ne sont pas totalement altérées et dont l’état exige une prise en charge pour la plupart des activités de la vie courante, ou personne dont les fonctions mentales sont altérées, mais qui est capable de se déplacer et qui nécessite une surveillance permanente, selon l’État.
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